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CORRESPONDANCE
DE
PASQWER OUESNEL
A LA MEME LIBRAIRIE
PAR ALBERT LE ROY
La France et Rome de 1700 à 1715, histoire diplomatique de
la Bidle « Cnigenilus » jusqu'à la mort de Louis XIV, un
volume in-8° 8 francs.
UN JANSÉNISTE EN EXIL
CORRESPONDANCE
DE
PASQUIER QUESNEL
PRETRE DE L ORATOIRE
SUR LES AFFAIRES POLITIQUES ET RELIGIEUSES DE SON TEMPS
PUBLIÉE AVEC DES NOTES
PAR
Mme ALBERT LE ROY
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PEHRIN ET Cic, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINP, 35
1900
Tous droits réservés
q o o
V.
PRÉFACE
Entre la Réforme et la Révolution, le jansénisme
est une dès grandes étapes de notre histoire. La
théologie catholique, de plus en plus pénétrée
par l'esprit de la compagnie de Jésus, suscite au
xviie siècle de nombreuses résistances, et la hiérar-
chie catholique, centralisée à Rome, menace les
franchises nationales. De là procèdent, tout à la
fois, le jansénisme, doctrine religieuse qui règle,
sous les auspices de la grâce, les rapports de l'homme
avec Dieu, et le gallicanisme, doctrine politique qui
détermine les relations de l'Etat avec l'Eglise.
En ses origines, le jansénisme fut une tentative
de réforme ecclésiastique et de rénovation chré-
tienne. Il s'agissait de refondre la vie conventuelle,
la théologie, les mœurs et l'enseignement, le corps
même de la catholicité.
La régénération de la vie conventuelle est attestée
par l'admirable exemple de Port-Royal-des-Champs.
La théologie de Saint-Cyran, d'Arnauld et de Pas-
cal, se rejoint et se confond avec celle de Jansénius,
évêque d'Ypres. C'est la grâce augustinienne en son
intégrité.
VI PRÉFACE
La réforme des mœurs et de l'enseignement est
également l'œuvre de la glorieuse maison des
Champs, qui rayonne sur le siècle et sur la littéra-
ture. Au-dedans de la communauté, les solitaires,
au dehors, Racine et Boileau, Mme de Sévigné et Rol-
lin, sont des éducateurs à la fois pour l'âme et pour
l'esprit. Ils redressent la conscience et la pensée
françaises.
Enfin, pour assainir le corps même de l'Eglise et
lui rendre sa vigueur native, Port-Royal brave les
bulles injustes d'Innocent X et d'Alexandre VII,
engage la lutte contre les jésuites et contre la cen-
tralisation ultramontaine.
Ainsi le jansénisme avoisine et seconde le gallica-
nisme de Bossuet.
Sainte-Beuve a retracé le Port-Royal « priant, écri-
vant, disputant», et Fa suivi jusqu'à sa dernière
heure; mais il s'est arrêté au seuil du nouveau jan-
sénisme.
Le premier, celui du xvne siècle, est essentielle-
ment théologique. Il établit la distinction du fait et
du droit; il finit avec Arnauld.
Le second commence avec Quesnel. Il \a élever
la voix et interjeter appel, du pape au concile général.
L'âme de cette protestation héroïque et de cette
sainte rébellion fut un prêtre de l'Oratoire, auteur
d'un livre d'édification, et réduit à l'exil pour mettre
en sûreté l'indépendance de sa foi.
Pasquier Quesnel était fils du libraire Jacques
Quesnel, et petit-fils d'un gentilhomme écossais. Né
PHÉFACE VI!
à Paris, rue Saint-Jacques, le 14 juillet 1634, il fît
ses humanités et sa rhétorique au collège de Cler-
mont. Maître ès-arts en Sorbonne, la censure et
l'exclusion d'Antoine Arnauld le déterminèrent à
préférer, en 1657, le calme de l'Oratoire.
Sa famille offrait cette particularité de sept enfants
qui tous appartinrent à l'Eglise. Son frère aîné,
Simon, chanoine de Sainte-Geneviève, se retira chez
les Oratoriens et mourut en 1680; son autre frère,
Guillaume, fut supérieur de l'Oratoire à Lyon, puis
à Orléans; François, l'abbé, s'adonna aux belles-
lettres. Les filles, Geneviève et Anne-Marie, devinrent
religieuses, l'une au Lys, l'autre à Gif.
Notre Pasquier Quesnel, soumis à T influence
d'Arnauld, le «docteur incomparable», redoutait
les ordinations prématurées. Entré à l'Oratoire
en 1657, il célébra sa première messe le 29 sep-
tembre 1659, après deux ans d'épreuve. C'est au
séminaire de Saint-Magloire, dans la prime ferveur
de sa jeunesse pieuse, qu'il entreprit un ouvrage
destiné à bouleverser sa vie et à mettre en émoi,
non seulement la France, mais la catholicité tout
entière.
Les Réflexions morales sut* le Nouveau Testament
ne furent d'abord que quelques pensées fort courtes,
qui expliquaient et commentaient la parole de Jésus-
Christ. Elles formaient un petit volume, imprimé
chez Savreux, en 1671. A la suite d'un attentif
examen, l'un des plus saints prélats de l'Église de
France, Félix Yialart, évêque de Chàlons-sur-Marne,
Vitt Préface
l'adopta pour son diocèse ei, dans un mandement du
9 novembre 1671, en recommanda la lecture à son
clergé et aux fidèles, « comme d'un excellent ouvrage
que la Providence, dit-il, nous a mis entre les
mains ».
Peu après, Quesnel publia une édition des Œuvres
de saint Léon. 11 y défend avec ardeur les traditions
du gallicanisme contre les prétentions nouvelles de
la cour de Rome. Le livre fut loué sans réserve par
l'archevêque de Reims, Le Tellier, par Bossuet et
l'abbé de Rancé, mais il encourut une censure de
l'index, le 22 juin 1676.
Dès lors, voilà l'auteur des Réflexions morales
signalé comme suspect. L'archevêque de Paris,
M. de Harlay, n'a plus qu'à trouver une occasion de
le frapper. File se présente en 1681, après une
assemblée de l'Oratoire où Quesnel s'était prononcé
résolument pour la doctrine de saint Augustin. Il est
exilé à Orléans et il y demeure quelques années,
spécialement occupé de la direction des âmes. En
cette voie, il précède et il annonce l'abbé Duguet, le
guide éclairé des scrupules jansénistes. Mais une
autre vocation l'appelle, une destinée moins paisible
se prépare pour lui, dans le commerce assidu du
grand controversiste Antoine Arnauld.
La victoire gallicane remportée en 1682, à l'insti-
gation de Bossuet, auteur de la fameuse déclaration
de l'Eglise de France et rédacteur des IV articles,
provoque des représailles, de la part du Vatican. Des
mesures de coercition atteignent les jansénistes et
MlEFACU l\
plus spécialement la congrégation de l'Oratoire,
considérée comme le foyer de la rébellion. Quesnel
apprend par Duguet qu'on va exiger la signature
d'un formulaire, libellé par l'assemblée de 1684. La
fuite sera pour eux l'unique moyen de se soustraire
à cette rétractation humiliante. Ils rejoignent
Arnauld à Bruxelles et trouvent dans l'exil la paix
de la conscience. Quesnel fermera les yeux du
« Père abbé », et, le remplaçant à la tête du parti,
continuera les polémiques contre les jésuites et les
ullramontains.
Durant trente-quatre ans, de Bruxelles d'abord,
puis d'Amsterdam, il ne cessera, par d'innombrables
écrits et par une infatigable correspondance, d'entre-
tenir le zèle de ses amis et de ses disciples, à la cour,
clans les cloîtres, dans les presbytères, au parlement;
il relèvera les courages, tiendra tête à la papauté,
défendra seul son livre, jusqu'à l'appel, jusqu'à la
mort.
C'est dans cette retraite qu'il remania et augmenta
considérablement \es Réflexions morales. Elles avaient
été approuvées, le 21 février 1687, par les docteurs
de la société de Sorbonne qui exprimaient en ces
termes leur admiration : « L'ardeur dont les
Réflexions sont pleines n'est jamais séparée de la
lumière ; le cœur n'y entraîne point l'esprit ; l'esprit
n'y fait point illusion au cœur. » Un jugement
analogue était porté par le successeur de Félix Via-
lart au siège de Châlons, Louis-Antoine de Noailles,
qui recommande à son peuple et à son clergé le livre
X PRÉFACE
de Quesnel comme « le pain des forts et le lait des
faibles ».
Celte approbation formulée par Noailles, le futur
cardinal, fut la cause première des persécutions
dirigées contre les Réflexions morales. Les jésuites
se feront un point d'honneur, en cherchant à dis-
créditer l'ouvrage, d'atteindre le prélat gallican qu'ils
poursuivront d'une haine implacable.
Promu à l'archevêché de Paris, Antoine de Noailles,
dès la première année, laissa voir sa répugnance à
se déclarer contre les jansénistes, tandis qu'il mani-
festait des sentiments hostiles à la compagnie de
Jésus. Dans une ordonnance du 20 août 1696, obligé
de prendre parti contre Y Exposition de la foi, œuvre
posthume de Barcos, et de condamner un livre cher
à Port-Royal, il a soin de choisir Bossuet pour col-
laborateur et de conclure par une apologie de la grâce
augustinienne. D'où le mot de Fénelon, prétendant
que cette ordonnance « soufflait le chaud et le froid».
Alors commencent et se poursuivent les tracasse-
ries des molinistes contre l'archevêque de Paris.
Divers prélats, inféodés aux jésuites, publient des
mandements qui interdisent la lecture des Réflexions
morales. L'évêque d'Apt, Foresta de Colongue,
le 15 octobre 1703, l'archevêque de Besançon et
l'évêque de Ne vers, en 1707 et en 1708, devancent
et provoquent le décret de l'Inquisition qui con-
damne au feu le livre de Quesnel. Ce décret n'est
pas reçu en France, mais il encourage les ardeurs
de la faclion ultramontaine et, survenant quelques
PRÉFACE XI
mois à peine avant la destruction de Port-Royal, il
proclame l'influence croissante de la Compagnie de
Jésus, d'abord sur les décisions du pape, puis sur
les actes du roi.
Entre temps, le P. Quesnel est arrêté à Bruxelles,
le 30 mai 1703, en vertu d'un ordre arraché à Phi-
lippe V, roi d'Espagne, par la toute-puissance des
jésuites. Ses papiers sont saisis, examinés, copiés,
expédiés en France, où la cabale s'applique à le
perdre dans l'esprit de Louis XIV. Ses amis
s'émeuvent, son frère Guillaume accourt à Bruxelles
avec l'avocat Brunet. Le pauvre Quesnel risquait
fort de terminer dans les prisons d'église une exis-
tence languissante, comme le P. du Breuil et tant
d'autres innocents inculpés de jansénisme, lors-
que avec l'aide de deux aventuriers hardis et dévoués
il réussit à s'évader. Nous donnerons une relation
de cette délivrance, qui met en scène le digne ora-
torien, sortant en chemise par un trou percé dans
la muraille et parcourant les rues de Bruxelles sous
un déguisement féminin. Réfugié à Amsterdam, il
demeura seize années à la tête d'un petit monastère
domestique, où viendront prendre place de fidèles
amis, exilés à leur tour, les docteurs de Sorbonne
Petitpied et Fouillou.
Cependant, les deux évêques de Luçon et de la
Rochelle , parfaits molinistes, vont pousser l'audace
jusqu'à faire afficher à Paris, sur les murs mêmes
de l'archevêché, la censure du livre de Quesnel.
Noailles, dans un mandement publié le 28 avril 1711,
XII PRÉFACE
s'élève hautement contre cet outrage infligé à ses
droits et à sa personne. Loin d'être soutenu, il est
désavoué par Louis XIV. Un arrêt du conseil, en
date du 11 novembre 1711, révoque le privilège des
Réflexions morales, en défend le débit et la réim-
pression. L'année suivante, le parlement condamne
l'ouvrage au feu, et, pour l'anéantir, la cour de
France demande à la cour de Rome la flétrissure
suprême d'une bulle pontificale.
Tandis que l'archevêque de Paris perd son crédit
et la bienveillance' du roi, Quesnel combat pied à
pied, fait front à toutes les attaques, entasse mé-
moires et justifications, écrit et correspond sans
trêve. Lorsque la bulle Unûjenitus vient, en 1713, le
noter d'hérésie, abandonné pour un temps par le
faible Noailles, il retrouve, à près de quatre-vingts
ans, une vigueur de plume presque juvénile. Passant
de la défensive à l'offensive, il organise, au seuil
même du tombeau, le parti de l'Appel, qui va lui
survivre en la personne des quatre évêques, Colbert
de Croissy, Soanen, de Langle et La Broue. Ceux-là,
plus fermes qu'un cardinal de cour, protesteront
jusqu'à leur dernier sou file contre l'injuste condam-
nation qui frappe l'oratorien janséniste.
Dans la volumineuse correspondance de Quesnel,
que renferment les archives du séminaire ancien-
catholique d'Amersfoort et dont nous avons dû la
communication à l'inépuisable obligeance de M. le
président J.-J. van Thiel, il était indispensable de
faire un choix. Pour rester dans la limite de deux
PRÉFACE XIII
volumes assez copieux, nous avons éliminé toutes
les lettres trop exclusivement théologiques et retenu
celles, plus vivantes et plus humaines, qui com-
portent un intérêt historique ou littéraire.
Lorsque, pendant de longues années, on a feuilleté,
dans l'intimité des manuscrits, une correspondance
qui s'étend sur une période de plus d'un demi-siècle,
de 1667 à 1719, peut-être la juge-t-on avec des yeux
prévenus, avec l'enthousiasme d'une sorte d'affection
rétrospective. Pourtant il nous semble ne pas nous
abuser, en attribuant à ces lettres la valeur d'un
document véridique, d'une contribution utile à
l'histoire politique et religieuse. Elles éclairent d'un
jour nouveau le règne de Louis XIV.
D'un style alerte et sobre, plein d'animation dans
la jeunesse, de solidité dans l'âge mur et de grandeur
sereine vers le déclin, cette correspondance se lit
avec une sympathie et une admiration croissantes
pour l'exilé stoïque, dont la vie se partageait à
Amsterdam entre le travail, la prière et l'amitié.
« Il suffit, dit Voltaire avec dédain, d'être novateur
pour être austère. » Et par là il prétend ravaler le
proscrit qui, libre et hors de communauté, ne se
départit pas un seul jour de la discipline sévère de
l'Oratoire. Le sarcasme voltairien n'entame ni la
noblesse de ce caractère ni l'intrépidité de cette
conscience.
Quesnel aura eu la douleur de voir l'ultramonta-
nisme envahir FEglise de France ; il aura assisté à la
revanche de Rome, atteinte dans son orgueil et son
XTV PRÉFACE
infaillibilité par la déclaration de 1682. Mais l'Appel
va secouer la léthargie et ranimer les ardeurs du
gallicanisme. En excitant à la lutte les jansénistes et
les parlementaires contre les insolentes prétentions
du molinisme, en chassant « l'esprit de langueur», il
travaille à l'œuvre libératrice du réveil national. Les
appelants de 1717 sont les devanciers de la philoso-
phie et de la tolérance, les précurseurs de la Révolu-
tion que le bas clergé patriote saluera comme une
aurore de justice.
CORRESPONDANCE
DE
PASQUIER QUESNEL
Pasquier Que s ne l à François Quesnel, son frère1
Dijon, 20 août 1668.
Mon très cher Frère,
Vous aviez bien raison de croire que je serais sur-
pris à la lecture de votre lettre2, quoique je n'aie
jamais douté de la miséricorde de Dieu sur toute notre
famille, en ayant eu tant de preuves en ma personne,
comme vous le savez. Je ne croyais pas pourtant qu'il
voulût faire un second miracle en votre personne,
comme il l'avait fait en la mienne. Mais je connais
1. François Quesnel (surnommé l'abbé Quesnel), acolyte et confrère
de l'Oratoire, se retira à Saint-Magloire en 1670. Il y était encore en 1717.
Ce fut lui qui déposa à l'officialité de Paris l'acte d'appel de son frère.
2. Voici un passage de cette lettre de François Quesnel, écrite de
Paris, en 1668 : « Je me sentis fortement poussé à prendre la réso-
lution et le dessein qui occupent maintenant toutes mes pensées.
Cette résolution s'est trouvée si conforme à mes inclinations et occu-
pations passées et présentes que je ne pourrai jamais assez admirer la
merveilleuse providence d'un Dieu qui ne dédaigne pas de s'accom-
moder ainsi à nos faiblesses : c'est de dédier entièrement ma personne
et ce qui en dépend aux missions de la Gochinchine etduTonkin. »
(Archives d'Amersfoort, Lettres à Quesnel.)
i. 1
2 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUËSNEL
bien maintenant que Celui dont les miséricordes sont
sans nombre ne vous aime pas moins qu'il m'a fait, et
s'il était permis d'être jaloux et de censurer la conduite
de Dieu, j'aurais quelque sujet de me plaindre de ce
qu'il ne m'a pas choisi pour une entreprise aussi sainte
et aussi généreuse que celle où vous croyez qu'il vous
appelle. Je la trouve si extraordinaire et si au-dessus
des forces des personnes de votre complexion, de votre
humeur et de la vie douce et paisible que vous avez
menée jusqu'à présent, que je n'ai garde de vous donner
un conseil aussi difficile et dangereux, comme est celui
que vous demandez.
Vous prétendez être le Sauveur de la Cochinchiae.
Sans l'avoir mérité et sans avoir auparavant travaillé
à vous vaincre et à surmonter vos inclinations, vous
prétendez travailler à la perfection et au salut des
autres; cependant vous n'avez pas presque commencé
à faire le premier pas pour votre perfection. Il faut,
pour n'être pas de simples canaux de la grâce, il faut
être aussi des bassins, c'est-à-dire qu'il faut que vous
soyez premièrement rempli pour en donner aux autres.
C'est pouquoi le premier conseil que j'ai à vous donner,
c'est de tâcher de mériter cette grâce, après laquelle
vous aspirez, par une sérieuse retraite, par un combat
intérieur que vous devez livrer à vos passions. Si les
vocations les plus connues et qui n'ont besoin que des
moindres grâces demandent cependant qu'on y pense
plusieurs années, jugez si vous devez entreprendre une
vocation comme celle où vous voulez entrer, sans y
avoir pensé mûrement et sérieusement. Vous dites qu'il
y a longtemps que vous roulez ce dessein dans votre
esprit et que vous en repassez toutes les difficultés, que
toutes les relations que vous avez lues de ces missions
Vous y ont extraordinairement excité, et que vous
avez pris depuis deux ou trois mois pour directeur le
supérieur de ces missions. Tout cela n'est point une
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 3
preuve certaine des volontés de Dieu sur vous. Au
contraire, je n'y vois rien que de naturel et d'ordinaire.
Qui n'est point animé aux grandes actions, en lisant les
belles actions ? Qui n'est point excité à la couronne du
martyre, lorsqu'on lit les combats généreux de nos
chrétiens, puisque la lecture des histoires profanes fait
la môme impression et qu'on a vu souvent des insen-
sés prendre des résolutions extravagantes après avoir
lu des romans? L'esprit de l'homme est une cire molle
qui prend facilement les impressions des choses qui
sont plus conformes à notre humeur et à notre tempé-
rament. Votre humeur mélancolique peut avoir beau-
coup contribué à votre dessein. Ce tempérament porte
facilement à la lecture. Ces relations étant tombées
entre vos mains, vous les avez lues ; elles vous ont
plu ; vous avez admiré le courage de quelques jeunes
hommes, et ensuite vous avez pris feu. Pour l'allumer
davantage, vous avez pris pour directeur celui qui doit
être tout rempli du zèle de ces missions, puisqu'il en
est comme le chef, et qui n'a pas manqué de vous
parler conformément à cet esprit, mais non pas celui
dont Jésus-Christ veut vous remplir.
D'ailleurs, pour ces sortes d'emplois, il faut être
expert dans les langues; il faut un feu extérieur, une
facilité de parler, une force d'esprit, une constance
inébranlable, un courage intrépide, un amour de Dieu
et du prochain à l'épreuve ; enfin il faut avoir sa vie
entre les mains, pour la donner quand on vous la
demandera. Vous n'avez rien de tout cela ! Vous êtes
fort mélancolique, un peu rêveur; vous avez difficulté
à parler et à vous énoncer ; votre esprit, quoiqu'il soit
assez fort pour soutenir les premiers chocs et les acci-
dents ordinaires, je doute s'il résisterait aux grandes
adversités, à l'extrême faim, à la pauvreté, aux incom-
modités qu'il faut essuyer durant plusieurs années, et
par mer et parterre. Je ne doute point que vous n'ayez
4 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
beaucoup de constance pour la foi et beaucoup cT amour
pour votre prochain ; mais songez à la parole de vérité
qui, voulant faire comprendre la charité infinie de Jésus-
Christ, dit ces paroles : Majorera caritatem nemo habet
ut animaux suam ponat guis pro amicis suis. Jugez si
vous serez prêt de la donner pour des inconnus et des
païens. Je sais bien que Dieu donne toutes ses grâces,
quand il appelle à ces états. Mais, quand on n'est pas
appelé, voyez dans quel danger vous vous mettez. Son-
gez aussi à ce que Dieu demande de vous pour le sou-
lagement et l'assistance d'une mère que vous aban-
donnez quasi sur le bord de la fosse. Car, enfin, quoique
Dieu nous commande quelquefois de quitter tout, et
son père et sa mère, pour le suivre, vous savez aussi
le soin tout particulier qu'il a eu de sa mère dans le
fort môme de ses douleurs à la croix. Il la remit entre
les mains de saint Jean. Entre les mains de qui la
remettez-vous? 11 n'y a point d'apparence que Dieu
veuille que vous l'abandonniez dans cet âge. Fermez-
lui les yeux, assistez-la jusqu'au dernier soupir, et
puis alors vous irez où Dieu vous appellera. Vous aurez
encore assez de moisson pour vous dans sept ou huit
ans dans ce pays étranger, comme il y en a mainte-
nant ; et cependant vous vous disposerez à ce grand
ouvrage. Je ne sais où vous pourrez vous retirer pour
vous disposer ; car les conseils que je vous donnerais
vous paraîtront suspects, et vous vous laisserez facile-
ment persuader que, vous aimant beaucoup, je serais
bien aise que votre retraite se fît dans quelqu'une de
nos maisons, afin d'en prendre l'esprit. Mais, si vous
l'avez cru, désabusez-vous. Je ne vous souhaite point
plus dans l'Oratoire qu'ailleurs. Vous pourriez vous
retirer à Saint-Magloire * ou à Notre-Dame-des- Vertus2.
1. Maison et séminaire de Saint-Magloire, dépendance de l'Oratoire,
à Paris.
2. Maison de l'Oratoire, à Aubervilliers.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QL'ESNEL 5
Si ces lieux ne vous plaisent pas, ou que ce soit trop
proche des parents, je vous indiquerai bien un véri-
table lieu de retraite, de séminaire, de mission, chez un
des plus saints évéques de France *, au jugement môme
de ses plus grands ennemis, dont le diocèse est tout plein
de déserts, de montagnes, et la plupart de ses habitants
guère moins sauvages que ceux de la Gochinchine.
(Archives d'Amersfoort.)
Rétractation de la signature du formulaire
et de la censure de M. Arnauld'1
Jour de saint Augustin, 1673.
Il y a longtemps que je pense sérieusement devant
Dieu aux deux souscriptions que Ton a exigées de moi,
il y a plusieurs années, — l'une contre messire Antoine
Arnauld, docteur en théologie de la maison de Sor-
bonne, et l'autre contre Mgr l'illustrissime Corneille
Jansen, évoque d'Ypres, — et que Dieu m'a fait la
grâce de me donner une douleur très sensible de
l'injustice que j'ai commise contre ces deux personnes
en souscrivant à leur condamnation, et de la lâcheté
avec laquelle j'ai abandonné leur innocence dont j'étais
convaincu.
J'ai eu plusieurs fois le dessein d'en faire une rétrac-
tation authentique qui rendît témoignage de mon
repentir, et je n'ai omis jusqu'à présent de l'exécuter
1. Nicolas Pavillon, évêque d'Aleth, un des quatre prélats opposés à
la bulle contre Jansénius.
2. Cette Rétractation explique à merveille les sentiments de Quesnel
sur 1' ' Auç/ustinus de Jansénius, la censure d'Antoine Arnauld en Sorbonne
et la signature du formulaire, — les trois questions capitales qui
dominent la querelle du jansénisrne.
6 CORRESPONDANCE DE PASQE1EK QUESNEL
que parce que, me considérant uniquement, j'étais
persuadé que mon nom était trop peu de chose pour
pouvoir donner aucun poids aux deux censures qu'on
m'avait obligé de signer.
Mais, considérant depuis qu'il pourrait naître un
jour certaines conjonctures dans lesquelles on se servi-
rait de cette signature contre les personnes ci-dessus
nommées ou contre leur mémoire, et que je suis obligé
de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour empê-
cher le mauvais usage qu'on pourrait faire de mes
souscriptions, je me suis résolu de les rétracter en la
meilleure forme et manière que je le puis maintenant,
et que la crainte de troubler la paix de l'Eglise
m'empêche de rendre publique.
Je déclare donc, par ce présent écrit, que, quand j'ai
souscrit la censure prétendue de la Faculté de théo-
logie de Paris contre quelques propositions d'une lettre
de M. Arnauld, je ne l'ai fait que parce qu'on l'a exigé
de moi, comme une condition nécessaire pour pouvoir
être admis à l'examen de bachelier en théologie auquel
je me présentais alors; et que, bien loin que je fusse
persuadé de la justice de cette censure, au contraire
j'étais convaincu qu'elle avait été entreprise par la
cabale des ennemis de ce docteur, qu'elle avait été
faite contre les formes usitées et nécessaires en telles
occasions ; que la Faculté n'avait point eu la liberté
ordinaire de ses suffrages, et que les propositions de
droit, qui y sont condamnées d'erreur, étaient, en
termes formels et dans leur propre sens, de saint
Augustin et de saint Chrysostome, et ne contiennent
autre chose que la doctrine de la nécessité de la grâce
efficace pour toute bonne œuvre, comme j'en suis
encore présentement très persuadé.
C'est pourquoi je révoque, je rétracte et je veux être
tenue pour nulle et de nulle valeur, la souscription que
j'ai faite pour lors de ladite censure contre M, Arnauld,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 7
Je désirerais de bon cœur ne l'avoir point faite et qu'il
fût en mon pouvoir de l'effacer, espérant que M. Arnauld
me pardonnera la faute que j'ai faite en cela contre
lui, et m'obtiendra par ses prières le pardon que j'en
demande très humblement à Dieu.
Quant à la souscription des bulles de nos Saints-
Pères les papes Innocent X et Alexandre VII, auxquelles
étaient joints les mandements de M8' l'archevêque de
Paris, je ne la rétracte point pour ce qui regarde la
question de droit{ et la condamnation des cinq pro-
positions qui y sont condamnées et que je condamne
très sincèrement comme contenant des sens tout à fait
hérétiques, mais pour ce qui regarde la question de
fait, selon laquelle on attribue à feu Mgr l 'évoque
d'Ypres ces cinq propositions dans leur sens hérétique
et condamné.
J'ai une très grande douleur d'avoir souscrit le for-
mulaire et d'avoir paru, en le souscrivant, reconnaître
et assurer que Mgr d'Ypres a soutenu la doctrine héré-
tique des cinq propositions. Il est vrai que je n'avais
pas alors assez lu son ouvrage, intitulé Augustinus,
dans lequel les auteurs du formulaire prétendent que
les cinq propositions sont contenues, pour pouvoir assu-
rer qu'elles n'y étaient pas ; mais j'avais au moins un
très grand sujet de douter qu'elles y fussent, sachant
qu'on ne les y avait jamais pu montrer. Et, comme
j'étais même persuadé par divers préjugés, par l'estime
et la confiance que j'avais pour ceux qui assuraient
que ces propositions n'étaient point dans Y Augustinus,
et par la lecture de divers écrits, que ces propositions
n'y étaient point en effet, je confesse que j'ai encore
commis par ma souscription une très grande faute
contre la sincérité chrétienne. C'est pourquoi je rétracte
1. Voici cette fameuse distinction du fait et du droit, qui a pesé si
lourdement sur la destinée de port-Royal.
8 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et je révoque, autant qu'il est en moi, cette souscrip-
tion touchant le fait,
(Archives d'Amersfoort.)
Quesnel à.
12 octobre 1676, Paris.
On se promet beaucoup de bien du nouveau pape1
et du cardinal Cibo". Dieu veuille que nous ne soyons
pas trompés et que le pontificat ne change rien dans ses
mœurs, comme il fit dans la personne d'Alexandre VII !
Il paraît, depuis que vous êtes parti, un livre contre
le Nouveau Testament de Morts. On dit que c'est
l'ouvrage du sieur Mallet3, docteur et grand-vicaire
de Rouen, des PP. Maimbourg4 et Gommire5, jésuites.
M. de Paris l'estime. Gependant des gens d'esprit, qui
en ont vu quelque chose, n'ont que du mépris pour ce
livre et ne croient pas qu'il mérite qu'on y réponde.
On m'a assuré qu'il y a plus de huit ans que ces
illustres personnages y travaillent.
1. Benoît Odescalchi, élu pape sous le nom d'Innocent XI, le 21 sep-
tembre 1676.
2. Alderan Cibo, prince de Masse, né en 1613, promu au cardinalat
par le pape Innocent X, en 1645, et nommé ministre d'Etat par Inno-
cent XI, fut compromis avec le cardinal Petrucci, en 1687, dans l'affaire
du quiétisme.
3. Charles Mallet, docteur de Sorbonne, écrivit deux ou trois ouvrages
à l'occasion de ia publication du Nouveau Testament de Mons. Il accusa
les traducteurs de morale corrompue, touchant la chasteté, et préten-
dit que l'Ecriture Sainte ne devait pas être donnée au peuple en
langue vulgaire. La réponse de M. Arnauld, parue en 1680, malgré les
menaces de la cour, « abîma le pauvre monsieur Mallet », selon
l'expression de Bayle. 11 en mourut, comme foudroyé, le 20 août 1680.
4. Le P. Maimbourg, jésuite, fut un des plus acharnés contre la pre-
mière traduction janséniste de la Bible, connue sous le nom de Nou-
veau Testament de Mons .
5. Jean Commire, jésuite et poète latin, célèbre parmi les gens de
lettres de son temps, rnourut en i7Q2, à soixante-dix-sept ans,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 9
Quesnel à Etienne Le Camus1, évêqiœ de Grenoble
28 novembre 1676.
Monseigneur,
On m'a obligé de me donner l'honneur de vous écrire
et de vous faire connaître l'état où sont les affaires depuis
que je suis de retour de Saint-Thierry. Je ne vous dirai
rien, Monseigneur, que ce qui regarde la congrégation
de l'Oratoire, par rapport à la cause commune de
l'Eglise.
Un des nôtres, professeur en théologie dans notre
collège de Riom, y a fait soutenir cette année une
thèse sur la matière de la grâce, après l'avoir envoyée
à notre Père Général, qui, l'ayant examinée avec son
conseil, n'y trouva rien que de conforme à la doctrine
des thomistes les plus célèbres, dont les paroles mêmes
sont transcrites en plusieurs endroits2. Cependant nos
bons amis, qui ont jalousie de notre théologie de Riom
qu'ils ont dessein de faire casser, s'ils peuvent, à cause
du voisinage de Glermont où ils en ont une, ont
envoyé la thèse en cour. Le roi en parla à Msv l'arche-
vêque de Paris, et ce prélat en avertit nos Pères, leur
montrant la thèse que le roi lui avait mise entre les
mains, en leur disant en même temps qu'il avait
assuré le roi que, s'il y avait quelque chose à blâmer
dans celte thèse, c'était plutôt d'être semi-pélagienne
1. Etienne Le Camus, né en 1632, évêque de Grenoble en 1671 et cardi-
nal en 1686. « L'un des grands convertis du siècle », l'appelle Sainte-
Beuve, qui nous montre le contraste de ses années mondaines et débau-
chées, comme aumônier du roi, avec les admirables vertus de sa vie
d'évêque et de pénitent.
2. Le Camus répondait à Quesnel, le 15 février 1676 : « Je ne sais ce
qu'on peut trouver à redire dans la thèse que vous m'ayez envoyée, si
ce n'est qu'elle n'est pas à temps. Est ratio verum tacendi, » (Amers^
(port, lettres du cardinal Le Camus.)
iO CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ou pélagienne que janséniste. Et" cependant que nos
Pères se croyaient en assurance sur cette parole, nos
adversaires ont trouvé moyen de faire renvoyer l'affaire
au roi. On ne sait point si Sa Majesté l'a fait examiner
de nouveau à Paris ; mais enfin on lui a fait entendre
que cette thèse était pleine de jansénisme, et on a rendu
un arrêt au Conseil, par lequel le professeur, nommé
le P. Archaimbaud1, est interdit par tout le royaume
et relégué à Montmorency, « pour avoir, dit l'arrêt,
renouvelé et soutenu dans cette thèse toutes les cinq
propositions de Jansénius ».
On croit qu'il n'est plus temps de dissimuler et que
l'Oratoire doit demander justice au roi, comme on
pourrait faire par une requête qui exposât l'état des
choses, l'injustice et la mauvaise foi de nos adver-
saires, et le dessein qu'ils ont de ruiner notre congré-
gation.
Faites-nous, s'il vous plaît, cette grâce, Monseigneur,
de nous dire ce que nous pouvons faire, quelles mesures
nous pouvons prendre et quels secours on peut attendre
de Nosseigneurs les évoques.
Quesnel à Etienne Le Camus
Décembre 1616.
Monseigneur,
Je ne suis point surpris d'apprendre, par la lettre
dont Votre Grandeur m'a honoré, qu'on parle en mau-
vaise part de notre congrégation en plusieurs endroits
1. Nous avons sous les yeux une lettre manuscrite de ce P. Archaim-
baud à Quesnel (3 octobre 1676). Il voudrait obtenir quelques approbations
à sa thèse « pour censurer la censure de ceux qui l'ont censuré » ; puis
il ajoute : « Nous ne faisons que commencer à souffrir, nous devons
bien nous attendre à autre chose, puisqu'on commence à envoyer nos
Pères hors de nos maisons, » (Archives d'Amersfoort.)
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 11
du royaume et qu'on s'efforce de rendre notre doctrine
suspecte auprès de Nosseigneurs les évoques. Il y a
longtemps que nos ennemis déclarés emploient toutes
sortes d'artifices pour nous décrier dans leur esprit, et
qu'ils tâchent même de nous faire passer auprès des
puissances pour des personnes remplies d'erreurs
et mal intentionnées pour le bien de l'Etat. Mais leur
animosité et leur malignité contre nous s'est tellement
augmentée, depuis quatre à cinq ans, que, s'il suffit
d'être accusé pour être criminel, nous devons passer
pour coupables des plus grandes hérésies dans l'esprit
de beaucoup de personnes.
Quesnel à M. Vialartx, évêqite de Chdlons
Novembre 1678.
Je me suis donné l'honneur de vous écrire, il y a
environ trois semaines. Je vous mandai alors, Monsei-
gneur, ce qui s'était fait dans une misérable assemblée
où j'avais le bonheur de n'être pas2. Quelque désir
que j'aie d'en pouvoir ensevelir et enterrer la mémoire,
je crois vous devoir envoyer ce que l'on en a imprimé.
Vous y verrez un exemple déplorable d'une domination
terrible dans un prélat, et, d'un autre côté, d'une fai-
blesse inconcevable et dune crainte qui a empêché
i. Félix Vialart de Herse, évêque de Châlons-sur-Marne (1640-1680),
un des prélats les plus pieux et les plus éclairés du clergé de France,
avait approuvé, en 1671, la première édition du livre du P. Quesnel,
Abrégé de la morale de l'Evangile, ou Pensées chrétiennes sur le texte
des quatre évangêlistes. Ce simple ouvrage était destiné à un retentis-
sement considérable et tout à fait inattendu.
2. Fameuse assemblée où M. de Harlay, archevêque de Paris, fait un
premier essai pour altérer l'esprit de l'Oratoire et « purger de jansé-
nisme » la congrégation,
12 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ces pauvres gens de discerner même ce qu'on leur
demandait d'avec ce qu'on ne leur demandait pas, et
qui les a fait aller plus loin qu'on ne les voulait pousser.
Il est vrai que le P. Thomassin1 a été l'âme de toute
cette cabale et qu'il s'est servi de la faveur de son pro-
tecteur pour établir ses sentiments. A quoi le bon
P. de Mouchy a beaucoup servi, ayant intimidé tout le
monde par sa crainte, que l'on a trouvée d'autant mieux
fondée qu'on sait qu'il approche M. le Chancelier et
que ce magistrat a beaucoup de confiance en lui. Enfin,
l'abandon où on s'est trouvé en toutes occasions, où
l'on n'a trouvé ni évèques, ni docteurs qui voulussent
rendre témoignage aux propositions les plus catho-
liques, quand une fois elles étaient accusées devant
les puissances, a fait que les autres ont lâché le pied
sans rien examiner, s'étant contentés de se persuader
que l'on sauvait la prédestination gratuite et la grâce
efficace, — ce qui n'est pas, à mon avis. La Lettre au
roi a été dictée par Mgr l'archevêque, et le reste
dressé par ses ordres et selon ses idées. Il y a sujet
de craindre qu'on ne fasse recevoir ce nouveau formu-
laire par toutes les communautés, car le prélat a déjà
envoyé quérir les assistants de Sainte-Geneviève et
leur a dit de venir demander aux nôtres copie de ces
papiers et de s'y conformer. Ils se sont arrêtés à saint
Thomas, et ils ont bien fait. Mais je ne sais si on se
contentera de cela.
1. Louis Thomassin, né en 1629, entra à l'Oratoire à l'âge de quatorze
ans. Il était professeur à Saint-Magloire depuis 1654. D'un caractère très
timide et grand travailleur, il fut toujours épouvanté de tout ce qui
pouvait déranger l'uniformité de sa vie. M. de Pontchàteau, dans son
Journal (Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 333), dit, comme Quesnel, que le
P. Thomassin a été le promoteur de tout ce qui s'est passé à l'assem-
blée de 1678 : « Cet homme a été autrefois très attaché à la doctrine de
saint Augustin; la crainte d'être persécuté et d'être obligé de quitter
le séjour de Paris et ses livres lui donna la pensée de changer de sen-
timent. Et, comme on le décriait sur tout, il changea aussi à l'égard,
4e tout. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 13
Quesnel à un Père de V Oratoire
24 juillet 1679.
Je ne sais si vous savez l'histoire du sermon de
Reims, à Saint-Pierre-aux-Nonnes ; cela mériterait
hien que M. l'archevêque en fût informé. Le recteur
des jésuites d'ici, qui est plein de l'idée d'un certain
paradis qu'il a fabriqué, où il prétend qu'il y aura des
violons et des festins, et tout ce qui sert aujourd'hui à
faire les parties de divertissement, prêchant une de
ces pauvres nonnes, après avoir fait sa description en
lui donnant des yeux de Vénus, le sein d'une Danaé,etc,
et avoir donné à son époux la beauté d'un Adonis, dit
enfin que, pour ces belles noces, il ne manquait que les
violons, mais qu'après tout ils n'y manqueraient pas,
parce que le corps de la novice était un véritable violon
qui devait servir à cette harmonie, ou plutôt un orgue
composé de soixante et je ne sais combien de tuyaux.
J'ai vu la lettre d'un bénédictin de Reims, de la con-
grégation de Saint-Maur, qui dit qu'il fut bien un quart
d'heure à jouer sur ce violon, et l'on ajoute que le
regret du prêtre qui était eu fonction fut de n'avoir
pas quitté la chasuble à l'offertoire et laissé là la messe,
parce qu'il fut obligé de l'achever dans un combat per-
pétuel des imaginations dont ce beau sermon l'avait
rempli. Il faudra pourtant bien s'assurer si c'est au
vrai le recteur, nommé le P. Gomisin le vieux. Je
sais bien qu'il était à Reims en ce temps-là. Le béné-
dictin en fait une telle description que c'est lui-même,
et toute la ville dit ici que c'est lui. Il y retourne
demain ou après, je ne sais pourquoi.
14 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Antoine Arnaidd1
5 décembre 1679.
Je m'étais, Monsieur, mon très cher et très honoré
oncle, donné l'honneur de vous écrire deux lettres,
depuis la dernière que vous avez reçue de moi ; mais,
ayant trouvé un homme qui a un petit commerce, qui
m'a dit que vous étiez allé en voyage, je ne vous les
ai point envoyées. Elles m'ont servi à allumer mon
feu, ce qui est toujours de quelque sorte d'usage.
Mon petit cousin2 m'a mandé que vous vous portiez
bien, ce dont, mon cher oncle, j'ai bien de la joie, je
vous en assure; et c'est, en vérité, la seule que je
puisse avoir, n'ayant pas l'honneur d'être auprès de
vous. J'étudie toujours, mais avec mes études j'étudie
le monde, qui est un grand et beau lieu, et où il y a
bien des choses à apprendre. M. le duc d'York est vice-
roi d'Ecosse, où il est à présent. On l'a fait aussi vice-
roi d'Irlande. M. d'Àlbon3, qui était un grand dévot,
est mort. M. Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, qui était
un grand directeur, est mort nussi. Le mariage de
M. de La Rochc-Guyon et de MUe de Louvois'1 s'est fait
le jeudi 22 de novembre, en plein midi, à Saint-Roch,
paroisse de la demoiselle. Il y eut un très grand souper
et une illumination chez M. de Louvois. Vous autres
1. Antoine Arnauld, qui fut, dit Sainte-Beuve, traqué et caché trente-
quatre ans sur cinquante, quitta secrètement la France, le 17 juin 1679,
pour n'y plus rentrer. Cette lettre lui est adressée à Valenciennes.
2. M. Guelphe, secrétaire et compagnon d'Arnauld.
3. Gilbert-Antoine d'Albon, comte de Ghazeul, chevalier d'honneur de
la duchesse d'Orléans.
4. Madeleine-Charlotte Le Tellier, fille du marquis de Louvois,
ministre et secrétaire d'Etat, épousa, le 22 novembre 1679, François, duc
de La Rochefoucauld de La Roche-Guyon, prince de Marsillac, grand-
maître de la garde-robe du roi.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 15
Flamands, vous ne savez peut-être pas ce que c'est
qu'une illumination. C'est une grande salle, ou une
chambre, ou une galerie extrêmement éclairée. Chez
M. de Louvois, c'était une galerie. On m'a dit que M. le
Chancelier avait donné à la mariée 100.000 écus, M. de
Louvois autant, le roi autant, et M. l'archevêque de
Reims 100.000 livres. Ce même jour-là, M110 de Soubise
prit l'habit à Malnou [Port-Royal) de Paris. M. l'abbé
Colbert l y prêcha, et y prêcha bien. M. l'archevêque de
Paris fit la 'cérémonie avec sa bonne grâce ordinaire.
Mon Dieu! on dit de lui, par Paris, une histoire ter-
rible. Un gentilhomme nommé Pierrepont, qui a été
lieutenant des gardes du corps, avait une demoiselle,
fille d'une chanteuse. Il mettait cette fille2, tantôt dans
un petit couvent, tantôt dans une chambre garnie, et
tantôt chez lui. M. de Paris, dit-on, ayant ouï parler de
cette personne, l'a fait venir souvent à l'archevêché.
On prétend qu'elle y allait à toutes les heures. M. de
Pierrepont a pris ces visites-là pour une infidélité, et,
un soir fort tard, ou un matin d'assez bonne heure,
ayant trouvé la demoiselle sortant de chez M. l'arche-
vêque, il l'a battue. M. l'archevêque s'en est plaint
à tout le monde. M. de Pierrepont, suspendant un
peu sa colère, et faisant réflexion qu'il ne lui pouvait
être utile d'avoir M. de Paris sur les bras, l'est allé
trouver, l'a prié d'excuser l'emportement qu'il avait
eu, dont il n'avait pu être le maître envers une infi-
dèle dont il se croyait outragé ; qu'il ne croyait pas
qu'il y prît intérêt, mais que, connaissant mieux les
choses, il ne verrait plus cette fille et la lui cédait. On
ajoute qu'à cela l'archevêque le baisa de tout son cœur.
1. Jacques-Nicolas Colbert, fils du grand Colbert, sera coadjuteur et
archevêque de Rouen.
2. M110 de La Varenne, qui devint plus tard M'no de Vieuxbourg, belle-
sœur d'une Mme de Vieuxbourg fort en vogue au xvm° siècle dans le
inonde janséniste.
16 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
Cependant on veut que ce M. de Pierrepont, n'étant
pas homme tout à fait à se contraindre, est allé trouver
une dame1 qui demeure au bout de l'île; qu'ils ont
fort pesté à communs frais ; que la dame montre les
lettres qu'elle a de M. de Paris; que Pierrepont conte
cette histoire-là à quiconque lui veut faire le plaisir
de la lui entendre dire. Je ne crois pas que ce soit
vrai ; il faut que M. de Paris ait des ennemis. Ma raison
de douter est que l'on a dédié un livre à M. de Paris,
où l'on le compare à saint Basile. Or cette histoire
serait fausse de saint Basile ; doncques, etc.
M. le prince de Guémenée2 a épousé M1Ie de Coche-
filct, qu'il avait aimée avant que d'épouser Mlle de
Luynes. Toute sa famille est mécontente. Elle est fille
d'un cordon-bleu.
Un curé est mort dans le diocèse de Boulogne; il
avait résigné sa cure à son vicaire. M. l'évêque de Bou-
logne avait destiné cette cure, dans son esprit, pour un
autre. Quand le vicaire vint demander un visa, M. de
Boulogne, qui voulait le trouver incapable, l'interrogea
extrêmement et le renvoya comme ignorant. Le vicaire
se pourvoit à Beims. On l'y interroge; il est trouvé assez
docte; on lui donne là un visa; il vient prendre pos-
session. L'évoque l'interdit de tous ses ordres; il appelle
à Beims de la sentence d'interdiction. On y reçoit son
appel et, à la requête du promoteur de Beims, on cite
l'évêque de Boulogne. Je ne sais pas ce que cette affaire
deviendra ou est devenue. Le curé des Saints-Innocents
a prêché aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, le jour
de saint François-Xavier, et les a fort loués.
1. Mmc de Bretonvilliers, chez laquelle M. de Harlay fréquentait assidû-
ment, ce qui lui fit donner le sobriquet de « Visiteur de l'île Notre-
Dame ».
2. Le prince de Guémenée perdit sa première femme, Marie-Anne
d'Albert-Luynes, âgée de dix-sept ans, le 21 août 1679, et épousa Char-
lotte-Elisabeth de Cochefilet, fille du comte de Vauvineux, quatre mois
après.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 17
M. de Pomponne1 n'est plus secrétaire d'Etat. C'est
en sa place M. Golbert, l'ambassadeur2, qui était,
depuis peu, président à mortier. M. de Ménars, dit-on,
aura sa charge de président. On dit que M. de Pom-
ponne a reçu sa disgrâce avec fermeté. J'étais hier en
voiture, où l'on disait qu'il était content devant le
monde et dans son cabinet, mais que, quand il vient
dans sa chambre et qu'il voit ses enfants, il s'attendrit.
Quelques gens ont dit que le jansénisme avait eu quelque
part à sa disgrâce; mais la reine a dit tout haut et
publiquement que ce n'était point du tout cela.
Le curé de Saint-Paul a donné un souper à ses ecclé-
siastiques et quelques-uns de ses paroissiens. Il y avait
soixante ou quatre-vingts personnes. Gomme c'était un
repas clérical, chacun avait sa portion. On apporta à
chacun un poulet fricassé, une salade, des olives, un
canard, une poularde, une perdrix, des cardes, deux
pommes, deux biscuits, une assiette de confiture liquide,
une assiette de confiture sèche, un poupelin et une
tourte.
Le feu évoque de Gap est mort de l'ennui d'avoir ses
bulles gratis. Il alla pour cela à Rome; il était ami de
M. le cardinal de Bouillon, qui les lui fit avoir pour
rien, et il eut d'une femme qu'on ne m'a point nom-
mée une incommodité pour de l'argent, de laquelle
il est mort quelque temps après être revenu dans son
diocèse.
Le maître de la Pomme de Pin, de Lyon, a dit à des
gens qui en sont revenus depuis peu qu'il n'y avait pas
i. Le marquis de Pomponne, second fils d'Arnauld d'Andilly, était
secrétaire d'Etat depuis 1671. Louis XIV, pour expliquer sa disgrâce,
dit que «son emploi était trop grand et trop étendu pour lui, qu'il avait
souiï'ert plusieurs années de son opiniâtreté et de sa faiblesse ». 11 fut
rappelé après douze ans et resta toujours un janséniste craintif et
sans influence.
2. Charles Colbert, marquis de Croissy, frère du grand Colbert, fut
l'un des ambassadeurs extraordinaires pour la paix de Nimègue.
i. 2
18 CORRESPOND;\NCE DE PASQUIER QUESNEL
longtemps que M. Arnauld y était passé. L'abbesse de
Jouarre1 y est retournée, tout aussi maîtresse qu'aupa-
ravant. Ses nièces sont sorties et sont au manoir des
Champs. Seize ou vingt religieuses ont aussi voulu
sortir; les parents de quelques-unes ont fait des pas
pour cela et ont présenté des placets qui ont été inu-
tiles. Le P. de la Chaise a dit en secret qu'il n'y avait
pas moyen de n'être point pour les supérieurs.
Mmc d'Efiiat est gouvernante des enfants de Monsieur,
en la place de Mme de Clérambaud. M. l'abbé d'Ef fiât2 l'a
raccommodée avec le marquis d'Effiat et, depuis la
réconciliation du mari et de la femme, on a fait cela
pour elle.
Mme de Grancé a énormément plu et été régalée de
pêches en Espagne. Le roi d'Espagne lui a donné une
boîte de diamants de douze mille écus et une pension,
sa vie durant, de douze mille écus sur Bruxelles. M. de
Los Balbazès l'a priée de demander pour lui un don,
pour je ne sais quelle affaire en Espagne, moyennant
laquelle demande il lui a donné dix mille écus. A deux
lieues au-delà de Burgos, le roi d'Espagne vint au-
devant de la reine3. Elle se mita genoux selon la cou-
tume. Il s'y mit aussi. Elle voulut lui baiser la main; il
ne voulut point, et voulut lui baiser la sienne. Elle s'en
défendit, mais d'une manière à être vaincue.
On disait, il y a quelques jours, que le mariage
de M. le Dauphin était reculé. Ce bruit est passé, et
Ton parle de ce mariage comme d'une chose assez
proche.
1. Les persécutions contre le couvent de Port-Royal, un instant cal-
mées, renaissent, pour ne plus finir, en 1679. L'abbesse de la maison
de Paris, la Mère Dorothée, résiste à la réunion de son monastère avec
le Port-Royal-des-Champs.
2. Frère du grand-écuyer Cinq-Mars, marquis d'Effiat, décapité sous
Louis XIII, en 1642!
3. Marie-Louise, fille de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, épousa
à Burgos, le 18 novembre 1679, le roi d'Espagne, Charles IL
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 19
M. le nouvel évêque de Beauvais1 a eu le gratis delà
moitié de ses bulles. Il devait aller à Beauvais à la Tous-
saint; on l'y attendait, et le souper môme, la veille ou
l'avant-veille, était prêt à Bresle. Il ne vint point; on
dit que ce sera pour Noël. Il alla, il y a eu lundi huit
jours, prendre sa place au parlement2. Plusieurs ducs,
M. de Beims, M. de Noyon, M. de La Bochefoucauld et
autres, l'y accompagnèrent. On prétend qu'il a dit à des
gens que le cardinal Cibo, dans une lettre qu'il en a
reçue, lui a mis en apostille une petite exhortation à tra-
vailler insensiblement pour ôter du diocèse de Beauvais
les nouveautés qui peuvent s'y être introduites. Gela
vient de personnes qui disent le lui avoir ouï dire. On
dit qu'on a mis à Rome, dans l'Index, le Nouveau Tes-
tament de Mons3. Un homme du monde m'a montré,
écrite à la main, une requête que M. Arnauld a voulu,
il y a peut-être un an, présenter au roi, pour lui deman-
der, ou la suppression d'un livre fait par un docteur de
Normandie4 contre le Nouveau Testament de Mans, ou
1. Toussaint de Forbin, cardinal de Janson, évêque de Marseille depuis
1668, et ambassadeur extraordinaire en Pologne, où il réussit à élever
au trône le fameux Jean Sobieski.
2. L'évêché de Beauvais était comté et pairie de France.
3. Le Nouveau Testament de Mons parut en 1667. Le Dictionnaire des
livres jansénistes le considère comme un ouvrage de « tout Port-
Royal ». On a souvent attribué cette traduction à M. Arnauld, qui dit
positivement (lettre GGGLV), qu'elle est de Le Maistre de Sacy. Une
note de Jean Racine porte que M. de Sacy faisait le canevas, qu'Arnauld
déterminait le sens et que M. Nicole retouchait, à l'aide de saint Chry-
sostome, qu'il avait toujours devant lui. Cet ouvrage fut proscrit par
une ordonnance de M. de Péréfixe, archevêque de Paris, le 18 no-
vembre 1667, puis par un arrêt du Conseil, le 22 novembre de la même
année, et enfin condamné à Rome, par Clément IX, le 20 avril 1668,
comme « contenant des choses propres à scandaliser les simples ».
InnocentXI, par un décret du 19 septembre 1679, a condamné de nou-
veau cette traduction, et plus tard nous verrons Clément XI déclarer
qu'une des raisons qui l'obligent à interdire les Réflexions morales du
P. Quesnel, c'est que le texte de son livre est conforme, en beaucoup
d'endroits, à celui de Mons.
4. Le Dr Mallet. (Voir la lettre du 12 octobre 1676.)
20 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
permission d'y répondre. M. Arnauld prétendait que
ce livre-là est tout plein de calomnies.
En une petite ville, à dix ou quinze lieues de Paris,
il y a procès entre des Cordeliers et un chien. Les Cor-
deliers sont demandeurs, le chien défendeur. Le fait
est qu'un marchand de cette ville-là allait souvent
à la messe aux Cordeliers ; son chien l'y suivait. Au
sortir de la messe, le maître et le chien passaient par
le cloître; le maître n'y faisait rien, mais le chien ne
manquait point d'y faire ce que les grands chiens
font contre les murailles, et, après s'être délivré de ce
fardeau, il se débarrassait aussitôt d'un autre. Gela dura
plus de quinze jours, que ce chien payait fidèlement
tous les matins ce petit tribut. Cependant le gardien
gronda cinq ou six fois de ce qu'on n'avait pas le
soin de tenir le cloître propre. Ceux qui furent grondés,
se lassant de l'être et de balayer tous les jours à la
même heure et le même endroit, convinrent contre
l'auteur du désordre. Un matin, le portier fut à sa
porte, la ferma vite, aussitôt que le marchand fut
sorti et que le chien ne l'était pas, et six Cordeliers,
armés de verges, vinrent fouetter la pauvre machine.
Ils se la renvoyaient les uns aux autres, à grands coups
de fouet, comme un sabot ou comme un volant. Quand
il sautait par-dessus les croisées du cloître, les moines
s'élançaient et couraient après; c'est la plus ardente
chasse qu'on ait jamais vue. Les voûtes retentissaient
des cris et des hurlements du chien et du bruit des
coups. Enfin la porte s'ouvrit, et le chien s'enfuit; mais
les sillons que les verges lui avaient faits sur le corps
lui ont fait de si profondes traces dans le souvenir,
que depuis il ne sort plus de Cordelier du couvent que
le chien, dans le moment, ne soit après et crie, aboie
et fasse un vacarme horrible. Il les suit partout, et
tout le monde dans la ville sait, par les abois du chien,
qu'il sort des Cordeliers et où ils vont. Cela les embar-
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 2i
rasse fort, car ils ne peuvent aller nulle part que l'on
ne le sache par le cortège violent et continuel que leur
fait le chien. Importunés de ces persécutions, ils ont
présenté requête, ont fait informer, et sur l'information
le présidial de cette ville-là a ordonné que le mar-
chand tiendrait son chien enfermé. Le marchand, qui
ne veut pas être gardien de son chien, et le chien qui
ne croit pas mériter une prison perpétuelle, ont
appelé, et par une requête incidente demandent à la
cour réparation du fouet que les Cordeliers lui ont
donné, et citent sur cela tout ce qui est dans la loi
des Juifs et dans les lois grecques sur le talion. Vautier,
avocat, est chargé de la cause du chien contre les
Cordeliers. On dit qu'il ira demander des mémoires au
P. Maimbourg. Voilà toutes les nouvelles que je sais.
Je vous supplie, mon cher oncle, de maimer toujours
et de me faire au moins mander, par mon petit cousin,
que vous recevez et agréez mes lettres.
L'étoffe que mon petit cousin me demande n'est pas
encore prête.
Quesnel à Antoine Arnatild, à Bruxelles1
Je ne sais, Monsieur et très cher oncle, si vous aurez
reçu une lettre que je nie donnai l'honneur de vous
écrire, il y a peut-être un peu plus d'un mois. En
vérité, vous ou mon petit cousin (il/. Guelphe), devriez
bien me mander un mot, quand ce ne serait que pour
me donner courage. Car je vous avoue qu'il est un peu
triste de parler à des sourds et d'écrire à des gens qui
ne font point de réponse. Gela ennuie fort, et surtout
un neveu qui honore parfaitement son cher oncle, et
qui se fait une joie sensible d'en recevoir des nouvelles.
En voici de publiques, que je vous supplie d'agréer.
Elles sont très nouvelles pour moi, car je ne les sais
1. Archives d'Utrecht.
que depuis deux jours que je suis revenu de la eani*
pagne.
M. Gilbert, conseiller de la Grand'Chambre, est mort.
M. Solus a fait banqueroute. C'était un homme d'affaires
célèbre, estimé très riche. La réputation de ses préten-
dus grands biens avait mis dans la tête de quantité de
personnes de condition de lui donner leurs iilles ou leurs
nièces en mariage, toutes les fois qu'il devenait veuf.
Or il devenait veuf tous les trois ou quatre ans. Ainsi
il en a épousé quatre ou cinq, qui toutes, ne lui ayant
rien apporté et lui ayant beaucoup coûté, Font ruiné
à la fin.
L'affaire de M. le duc de Ventadour avec Mme sa
femme a été jugée, je crois, par le roi, sur le rapport
de M. le prince et de M. de La Rochefoucauld. La femme
se retire en un couvent avec douze mille francs par an,
que son mari lui donnera.
M. l'évèque de Troyes a voulu visiter le Saint-
Sacrement dans toutes les églises des religieux de son
diocèse; ils ne l'ont point voulu souffrir; il veut les
excommunier tous. On dit qu'il a écrit sur cela à
M. l'archevêque de Reims ] pour avoir son avis, et
qu'il lui a répondu que cette visite du Saint-Sacrement
dans ces églises-là n'était point en usage, et que les
évêques devaient se contenter que les religieux se
soumissent à être examinés et à recevoir des permis-
sions limitées de prêcher et de confesser.
M. le comte du Plessis quitte ses bénéfices pour
épouser Mlle des Adrets, compagne de Mllc de Fon-
tange, qu'on m'a dit que l'on appelait maintenant
Mme de Fontange. La naissance d'un petit prince l'a,
dit-on, damnée2. On dit que ce petit prince est mort.
1. Charles-Maurice Le Tellier, fils du chancelier, grand ennemi des
jésuites, tomba en disgrâce vers 1703, pour avoir été en correspon-
dance indirecte avec le P. Quesnel, réfugié en Hollande.
2. Sinon damnée, du moins tuée, car elle mourut des suites de ses
On cherche, à la Chambre des Comptes, quelque
vieux compte de la maison d'une Dauphine,pour régler
dessus le nombre et la qualité des officiers que le
roi voudra donner à Mme la Dauphine future1. La
nourrice de M8r le Dauphin a demandé trois grâces:
qu'elle fût la première femme de chambre de Mme la
Dauphine, que sa fille fût femme de chambre, et que
son mari fût contrôleur général de la maison. Le roi
les lui a accordées toutes trois. On parle d'un voyage
de la cour à Châlons, pour aller au-devant de Mme la
Dauphine. On espère que le roi viendra passer trois
mois a Paris. La reine d'Espagne, le premier soir
qu'elle entra sur les terres de son royaume, reçut ce
somptueux souper de la magnificence espagnole : on
lui servit quatre œufs à la coque qui l'attendaient
depuis quelques jours, deux soles, longues chacune
comme la main, et un hachis de carpe. Le dessert fut
du fenouil et de la coriante. M. le prince d'Harcourt,
qui était chargé de sa conduite, s'est lui-même si
malheureusement conduit qu'il avait perdu tout son
argent, dès le départ. A Orléans, il emprunta l'argent
qu'avait le fils de M. d'Harouïs, trésorier général des
Etats de Bretagne, qui consistait en six ou sept cents
pistoles qui furent perdues tout à l'heure. Il voulut, à
Bordeaux, se consoler du malheur du jeu par la con-
versation des dames ; il dit des douceurs à quelques
Gasconnes. Madame sa femme en fut jalouse, et il y
eut entre eux du remue-ménage. On prétend que
M. de Balbazès a été jaloux de la sienne et que sa
jalousie l'a rendu malade. Mme de Balbazès avait
couches, au monastère de Port-Royal de Paris, où la reléguait l'indiffé-
rence du roi. « Belle comme un ange et sotte comme un panier »,
disent les contemporains, dont quelques-uns accusent de sa fin Mme de
Montespan, qui l'aurait empoisonnée.
1. Marie-Anne-Victoire de Bavière, qui épousa Monseigneur, le 1 mars.
Elle était « laide et choquante », nous dit Mm8 de Gaylus dans ses
Mémoires, et ne s'accoutuma jamais à la France.
24 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
cependant paru ici une femme très éloignée de donner
ni amour, ni jalousie.
On dit que M. Arnauld est à Rome, et (Vautres ajoutent
qu'il va être fait cardinal.
On dit que Mme de CLérambaud ne reviendra pas au
Palais-Royal, parce qu'outre les mécontentements qu'on
avait dit que Monsieur avait d'elle devant le départ de
la reine d'Espagne, il lui est encore arrivé dans le voyage
des choses dont on se plaint : par exemple, que la reine
d'Espagne, ayant eu besoin de 50 pistoles pour envoyer
d'auprès les Pyrénées un médecin à milord Montaigu,
qui était demeuré malade à Rordeaux, elle les lui avait
demandées, à quoi la maréchale avait répondu qu'elle
n'en avait point, de quoi la reine fut très chagrine. Cela
donna lieu à Mme de Grancé de faire admirablement sa
cour ; car, ayant cherché dans la bourse de ses amis
trois ou quatre pistoles en chacune, elle fit la somme
et l'apporta à la reine. Ce secours si à propos et toutes
les manières dont elle a su user l'ont fait si fort aimer
de la reine d'Espagne qu'on veut que le roi d'Espagne
écrive à M. le maréchal de Grancé et à Mmc la maréchale,
pour les prier de trouver bon qu'il la retienne en
Espagne, où l'on dit déjà qu'elle épousera un grand.
On a fait une traduction des Petits prophètes que je
n'ai point reçue. Il y a trois ou quatre volumes de Vies
des Saints, où, dans la vie de saint Ignace de Loyola,
est une très grande louange des jésuites.
Mmc de Montespan a deux ours qui vont et viennent,
comme bon leur semble. Ils ont passé une nuit dans
un magnifique appartement que l'on fait à Mmede Fon-
tange. Les peintres, en sortant le soir, n'avaient pas
songé à fermer les portes ; ceux qui ont soin de cet
appartement auront eu autant de négligence que les
peintres. Ainsi les ours, trouvant les portes ouvertes,
entrèrent et, toute la nuit, grattèrent tout. Le lendemain,
on dit que les ours avaient vengé leur maîtresse et
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNËL 25
autres folies de poètes. Ceux qui devaient avoir ferme
les portes de l'appartement furent grondes, mais de telle
sorte qu'ils résolurent bien de fermer les portes de
bonne heure. Cependant, comme on parlait fort du
dégât des ours, quantité de gens allèrent dans l'appar-
tement voir tout ce désordre. MM. Despréaux et Racine
y allèrent aussi vers le soir, et entrant de chambre en
chambre, enfoncés ou dans leur curiosité ou dans leur
douce conservation, ils ne prirent pas garde qu'on fer-
mait les premières chambres, de sorte que, quand ils
voulurent sortir, ils ne le purent. Ils crièrent par les
fenêtres, mais on ne les entendit point. Les deux poètes
firent bivouac où les deux ours l'avaient fait la nuit
précédente, et eurent le loisir de songer à leur poésie
passée ou à leur histoire future.
Quesnel à F abbé Nicaise l
14 mars 1680 'K
J'eus, Monsieur, avant-hier, l'honneur de saluer
Madame votre belle-sœur et Monsieur votre neveu, qui
me firent celui de me venir voir avec M. de Ham. 11
n'y a rien de plus honnête ni de plus digne d'être
servi; quand la cour sera de retour, on n'épargnera rien
de ce qui sera en notre pouvoir, qui est bien petit.
Vous savez que le P. Berthet, jésuite, qui demeurait
auprès de M. le cardinal de Bouillon, s'est éclipsé,
parce qu'il y a eu déposition contre lui pour commerce
qu'il avait avec une Duval, qui a été arrêtée pour
1. L'abbé Claude Nicaise, antiquaire et chanoine de Dijon. Jamais
homme de lettres n'eut une correspondance plus étendue ni plus cons-
tante avec les savants et les écrivains de son temps. Son bon cœur, sa
douceur, ses manières obligeantes, lui avaient acquis l'estime et l'amitié
de tous les partis. Il demeura plusieurs années à Rome et resta en
commerce épistolaire avec les cardinaux Barbarigo et Noris, à son
retour en France.
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
cause de magie, dont on dit qu'elle tenait école et en
avait une grande bibliothèque. Elle demeurait à Saint-
Germain-en-Laye, la dernière maison proche la foret.
On la cherchait partout, et, comme elle avait changé
de nom, on avait peine à la trouver. On se douta
pourtant que c'était elle qui demeurait là, et, en feignant
d'avoir une lettre du P. Berthet à rendre à une telle,
elle s'ouvrit et se découvrit, et fut arrêtée. Pour le Père,
il avait de trop bons amis pour n'être pas averti. 11
partit dix jours avant le cardinal de Bouillon pour aller
à Liège, et là, sous prétexte des eaux de Spa, il a gagné
la frontière en quittant l'habit de son ordre.
On a voulu faire croire au monde qu'il y avait aussi
un Père de l'Oratoire, à cause d'un ecclésiastique qui
n'en fut jamais, qui a été arrêté à Toulouse.
A propos de Toulouse, on dit qu'on y veut censurer
la Recherche de la Vérité 1 .
Quesnel à l'abbé Nicaise 2
Jeudi 2 novembre 1680.
Je vous ai fait réponse, Monsieur, à toutes vos lettres
et vous en ai envoyées de vos amis. Je crois vous avoir
mandé qu'après que M. de Marseille (Forbin de Jahson)
eut été nommé à l'évêché de Beauvais, M. le Chancelier3,
après le Conseil, parla, en présence de quantité de
conseillers d'Etat et de maîtres de requêtes, de cette
nomination, disant qu'il s'étonnait que M. de Marseille
eut pensé à cet évêché, qu'il était très fort à la bien-
séance de M. de Condom4, mais qu'on n'avait eu garde
1. La Recherche de la vérité, où Ton traite de la nature de l'esprit de
l'homme..., par le P. Malebranche, 2 vol., 1674-167'i.
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
3. Michel Le Tellier.
4. Jacques II de Goyon de Matignon, évêque de Condom, de 1671 à
1693. « Fort homme de bien, mais rien au delà », dit Saint-Simon.
idOtlâfiSt>OJNDANCÉ t>È PASQtJiËft (JtîfiôNSl àl
de le lui donner, parce que Ton ne le croyait pas assez
ennemi du jansénisme. Il ajouta : « Je ne sais où cette
folie nous mènera, et j'ai peur qu'à la fin elle nous fera
perdre la religion et qu'il ne nous en resterait plus que
le masque et l'extérieur, parce qu'on éloignait des béné-
fices et des évôchés tous les gens de bien et qui pouvaient
conserver les bonnes maximes et la bonne morale. »
Je voudrais bien, Monsieur, que l'on sût cette petite
histoire au lieu où vous écrivez quelquefois, et vous
m'obligeriez de l'écrire à M8' Sluse ', afin que par lui
elle aille jusqu'à son maître. Vous pouvez ajouter que
ce môme magistrat, à l'occasion de M. de Grenoble
[Etienne Le Camus], a dit au roi, d'une bonne manière,
que tous ceux qui voulaient faire leur devoir et s'acquit-
ter de leurs charges étaient taxés de jansénisme, et que
c'était un fantôme par lequel on rendait suspects tous
les gens de bien2.
Après l'affaire de Port-Royal, il dit à sa table, en
présence de huit ou dix maîtres des requêtes, que cela
était trop violent pour durer longtemps, que l'on voyait
par là qu'on n'en voulait point à la doctrine, mais aux
personnes.
M. de Verdun est mort à Paris depuis quelques jours,
et Mgr de Poitiers, à ce que l'on dit, est aussi mort à
Poitiers.
i. Jean Walther, baron de Sluse, savant cardinal, secrétaire des brefs
d'Innocent XI, recevait et communiquait avec plaisir les nouvelles de
la République des Lettres. Lors de sa mort, attribuée au poison, en 1685,
il fut fort regretté parle parti janséniste.
2. Nous avons justement, sous les yeux, une lettre de l'évoque Le Ca-
mus à l'abbé de la Trappe, où il s'élève contre l'accusation de jansé-
nisme intentée à tout propos : « Eh quoi! tous ceux qui voudront vivre
dans la règle et observer les canons, tous ceux qui voudront maintenir
la pureté de la morale de l'Evangile, la hiérarchie de l'Eglise et labonne
discipline dans l'administration des sacrements, seront traités d'héré-
tiques et de novateurs!... Après tout, si les jansénistes manquent
d'humilité et de soumission, disons que les molinistes manquent beau-
coup de charité et de compassion. » (Amersfoort, boîte P.)
28 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Msr de Beauvais a ses bulles moitié gratis. Le pape
l'a proposé lui-même et lui a fait tous les passe-droit
possibles.
Quesnel à la Mère Angélique de Saint-Jean 1
Paris, Sa.int-Magloirc, 16 août 1681.
Puisque nous sommes dans un siècle où Ton n'ose
quasi espérer d'autre bien que celui qui consiste à éviter les
maux, l'on peut dire que votre maison ne pouvait guère
recevoir d'avantage plus considérable que celui d'une
élection2 aussi libre et aussi paisible que celle qui vient
d'être faite, avec tout le succès qui se pouvait désirer.
J'y ai pris trop de part par mes vœux pour ne vous
pas témoigner, ma très révérende Mère, combien j'ai
été comblé de joie en apprenant l'heureuse issue que
Dieu a donnée par sa miséricorde à une affaire dont la
seule pensée nous faisait trembler depuis si longtemps.
Je sais bien que votre joie en cette occasion n'est pas tout
à fait pleine et que les sentiments que vous avez de
vous-même vous font trouver quelque amertume dans
cette douceur dont il a plu à Dieu de consoler votre
sainte maison.
Mais l'amour que vous avez pour elle vous oblige,
1. La Mère Angélique de Saint-Jean, fille d'Arnauld d'Andilly et nièce
de la première Mère Angélique, abbesse de Port-Royal de 1678 à 1684,
fut « la plus spirituelle des abbesses », nous dit Sainte-Beuve, et l'âme
du monastère dans les jours d'épreuve.
2. Les trois années de gouvernement de la Mère Angélique expi-
raient; on avait à procéder à une nouvelle élection. Un mot ambigu
de l'archevêque de Paris fit craindre qu'il n'autorisât point la commu-
nauté à procéder à cet acte, qui était une question de vie ou de mort.
L'alarme était à son comble, quand, le mercredi 6, arriva un exprès,
dépêché par Mmo de Saint-Loup, la grande nouvelliste, avec une lettre
de celle-ci pour M"c de Vertus, qui commençait par ces mots : « Joie !
joie ! joie ! Vous ferez demain votre élection. » (Sainte-Beuve, Port-Royal,
t. V, pp. 206, 208.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 29
ce me semble, à étouffer toute voix de plainte et de
douleur, afin que Ton n'entende, parmi les tentes des
justes, que la seule voix d'actions de grâces d'un succès
si heureux et si salutaire.
Quesnel à M. de M.
Orléans, 5 novembre 1681.
Je suis arrive en cette ville plus tôt que je ne croyais,
c'est-à-dire la veille de la Toussaint, au lieu que j'avais
fait état de passer la fête près de Paris, comme vous
savez. Mais, ayant expédié tout ce que j'avais à faire,
voyant le beau temps et en ayant suffisamment pour
me rendre ici avant le commencement du mois, je pris
mon parti de le faire, et je me trouve enfin, dans ma
nouvelle habitation, aussi content pour le moins qu'au
milieu de Paris. Si quelque chose était capable de me
déplaire ici, ce serait qu'Orléans ressemble trop à Paris,
et que j'ai sujet d'appréhender de n'y pas trouver autant
de retraite et de séparation de tout commerce, comme
j'ai souhaité; mais Dieu peut me faire une solitude au
fond de mon cœur, et c'est ce que je désirerais bien
qu'il voulût faire par sa grâce, en me séparant de tout
ce qui m'empêche de jouir de lui seul à seul, et me
séparant de moi-même plus que de toute autre chose.
Car nous sommes à nous-mêmes, la plupart du temps,
un grand monde, et nous parlons souvent dans notre
âme avec une populace nombreuse de passions, de
désirs, de desseins, d'inclinations et de toutes sortes de
1. Depuis l'assemblée de 1678, la révolution qui se consomma dans
l'Oratoire, en 1684, était préparée. L'archevêque de Paris, M. de Harlay,
avait entrepris de « purger de jansénisme » la congrégation. L'exil du
P. Quesnel à Orléans et l'exclusion du P. du Breuil du généralat sont les
premières étapes de la transformation qui s'opérera quelques années
plus tard.
30 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
misères, qui nous étourdit par son tumulte, qui nous
agite par ses inquiétudes, nous trouble par ses révoltes,
et nous empêche d'écouter Dieu qui parle à notre cœur,
et qui seul devrait être notre monde et notre tout.
Allons à lui, mon très cher Monsieur, de toutes nos
forces ; séparons-nous de tout le reste, et fuyons-nous
nous-mêmes pour approcher de lui. Commenous sommes
encore bien près de nous-mêmes et bien éloignés de
Dieu, que le jour qui nous est donné pour marcher
est presque passé, que la nuit, pendant laquelle on ne
pourra plus rien faire, s'avance et s'approche de nous
incessamment, il n'y a point de temps à perdre. Car,
si cette nuit funeste nous surprend, tout est perdu pour
nous sans retour.
Quesnel à
10 mai 1682.
Nous attendons réponse sur les huit ou dix lignes
de la lettre au pape1, où on fait dire au clergé qu'il
admire le zèle du roi contre toutes sortes de nouveautés,
ce qui ne peut marquer que les exils et les emprison-
nements de tant de gens qu'on tourmente, comme sus-
pects des nouveautés du jansénisme. Et ensuite Ton
compare le roi à l'empereur Maurice, qui empêchait
que des hérétiques de son temps ne publiassent le
venin qu'ils avaient dans le cœur. Ce qui ne peut s'ap-
pliquer qu'à ceux qu'on a tant de fois accusés d'avoir
dans le cœur les hérésies des cinq propositions, mais
qu'ils n'osent se découvrir. Ne pourrait-on savoir ce
que les évoques ont pu entendre parla?
L'oncle (Arnauld) écrit sur ce qu'on voulait l'obliger
1. Lettre des évêques de l'assemblée du clergé au pape, du mois de
février 1682;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 31
d'écrire à M. de Paris, ce qu'il rejette avec force,
comme faisait M. de Castorie, qui ne pouvait souffrir
cette démarche1. Ii marque ensuite qu'il n'y avait rien
à espérer, comme on voyait par ce qui s'était fait à des
religieuses du Mans et à Saint-Cyr, et ce que les évêques
disaient, dans leur lettre au pape, contre les jansé-
nistes.
Quesnel à l'abbé Nicaise, à Dijon-
14 janvier 1683.
La sagesse du temps où nous sommes consiste à
parler peu et à ne point écrire du tout, pour ne se pas
faire des affaires. Ne trouvez donc pas étrange, s'il
vous plaît, Monsieur, le silence que je garde, et louez
plutôt ma sagesse et ma prudence. Il n'y a pas néan-
moins moyen de se dispenser de vous souhaiter, Mon-
sieur, une bonne et heureuse année au commencement
de celle-ci, qui ne sera peut-être pas plus paisible que
les autres. Au moins les grands préparatifs qui se font
marquent la guerre.
J'admire les Italiens de s'imaginer qu'il n'y a rien à
désirer daas le livre que vous marquiez qu'une hono-
rable mention des Révérends Pères, et que c'est la seule
chose qui manque à leur parfaite réconciliation avec
M. Arnauld. Le pape sollicite tontes les universités et
clergés de l'Europe à la condamnation des quatre pro-
positions3 de l'Assemblée du clergé. L'évêque de Stri-
gonie en a déjà fait une censure, et le clergé de Pologne
1 . Cette lettre ayant été interceptée, l'archevêque de Paris en fît
grand bruit : « Les violences continuent, écrivait Arnauld, et on veut
que nous fermions les yeux et que nous nous persuadions que les loups
veulent sincèrement faire la paix avec les brebis. Je ne suis pas si cré-
dule Que nous donne-t-on? Des paroles, de bonnes intentions, des
chimères. S'en repaisse qui voudra, ce ne sera pas moi ! »
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
Z. Les quatre articles de 1682»
32 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
avant lui. Je doute fort qu'elles soient aussi formidables
que celles de Sorbonne. C'est mauvais signe pour la
cause du pape de voir que les foudres de Pologne et
de Hongrie soient les premières à se faire entendre.
Voilà le quatrième tome de saint Augustin imprimé.
On doit faire une nouvelle édition de saint Paulin, bien
revue et bien corrigée. Saint Fulgence s'achève. Pour
moi, je regarde courir les autres, et je me tiens en
repos sur la barrière.
Tout serait mal reçu en ce temps ici, et un homme
fait comme moi se mettra toujours entre le marteau et
l'enclume, quand il voudra faire paraître quelque chose
sur ces matières, au temps où nous sommes. On me
ferait accroire d'un côté que je suis noir, et je le serais
encore plus de l'autre côté.
Quesnel à M. de Neercassel, évêqne de Ca$torie{
28 janvier 1683 2.
Je vous remercie très humblement, mon très cher et
très honoré Seigneur et Père, de la réponse du 6 de ce
mois dont vous m'avez honoré. Je demande à Dieu, de
tout mon cœur, qu'il répande de plus en plus en abon-
dance ses bénédictions et ses grâces sur votre sacré
ministère. Je me représente que, les peines et les tra-
verses que vous avez à souffrir vous étant communes
avec tant d'hommes apostoliques que Notre-Seigneur a
employés au salut des âmes, les assistances merveil-
leuses dont il lui a plu bénir leur travail et récom-
penser leur zèle et leur patience, vous seront aussi
1. Jean de Neercassel, oratorien, archidiacre d'Utrecht, etévêque de ce
diocèse, sous le nom d'évêque de Castorie, était seul, depuis la mort
de l'évêque de Harlem, Gatz, à la tête des 400.000 catholiques de Hol-
lande. L'ouvrage dont parle Quesnel, YAmor pœnitens, est un des livres
favoris du parti janséniste.
2. Archives d'Utrecht.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 33
communes avec eux ; et, plus vous aurez de difficultés
et de contradictions à combattre et à vaincre, plus vous
aurez aussi de couronnes à recevoir de la main du juste
et suprême juge.
Je recevrai avec une grande joie la suite de votre
ouvrage, quand je la verrai arriver ici. Je considère
bien cette fâcheuse nécessité des adoucissements. Il faut
demander à Notre-Seigneur la grâce de rendre sa vérité
agréable sans l'affaiblir, et de faire voir le mensonge
sans irriter ceux qui le propagent.
Quesnel à ïabbé Nicaise, à Dijon 1
Orléans, 9 mars 1683.
Vous avez vu sans doute, Monsieur, YAmor pœnitens
de M8tTévêque de Gastorie. Il est admirablement beau,
et je voudrais bien pour beaucoup que l'on goûtât et
que l'on approuvât à Rome ce livre, qui règle le cœur
du pénitent et le jugement que le prêtre doit prononcer
sur lui, par les deux parties dont il est composé2.
Vous aurez aussi vu sans doute la nouvelle collection
de Conciles de M.Baluze, qui n'est pas ce que j'attendais.
Il a fait une longue préface à son Errata du concile de
Chalcédoine, où il m'entreprend sur plusieurs points,
et on peut dire qu'elle est toute contre moi. Je suis
assez Gascon pour dire qu'elle ne me fait pas grand'-
peur; mais je ne sais si ces matières, qui sont pour
si peu de gens, méritent qu'on se donne la peine
d'écrire.
1. Bibl. Nat., ms. 9363.
2. Les amis de M. de Neercassel sont cependant inquiets du sort de
son livre. On trouve, dans les Archives d'Utrecht, une lettre adressée
par du Vaucel, correspondant des jansénistes à Borne, à M. de Cas-
torie, le 12 juin 1683 : « Je ne sais rien de particulier touchant YAmor
pœniiens ; il serait à souhaiter que les présents que vous avez envoyés
arrivassent au plus tôt, afin de prévenir les mauvaises impressions. »
l. 3
34 CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL
Quesnel à M. de Neercassel, évêqae de Castorie1
1er janvier 1684.
En ce renouvellement d'année, je vous souhaite de
tout mon cœur, mon très honoré Seigneur et Père,
toutes les plus abondantes grâces et tous les succès les
plus heureux que votre sacré ministère puisse obtenir.
La traduction de l'Amour pénitent est toute achevée.
J'ai mis dans ma traduction les additions et les chan-
gements que vous m'avez marqués dans vos deux lettres.
Il n'a pas été difficile d'adoucir et de rendre recevable
et plausible, aux plus délicats et aux plus sensibles,
l'expression de la dernière période du troisième para-
graphe du chapitre v du dernier livre, qui vous a paru
trop forte. Vous savez mieux que moi, Monseigneur,
qu'il y a un secret, dans la rhétorique chrétienne, pour
exprimer les vérités les plus fortes et môme fou-
droyantes, d'une manière douce, humble, qui les fait
recevoir avec un esprit de docilité et de paix. Ce secret
est de s'appliquer et de s'adresser à soi-même, comme
en s'exhortant, ce que l'on pourrait dire aux autres ou
des autres en les notant ou les reprenant d'une manière
âpre et véhémente. J'ai suivi cette méthode en chan-
geant cette période, comme vous le verrez dans l'extrait
joint à cette lettre. Je vais relire bien exactement toute
la traduction, et je suivrai très soigneusement ce que
vous me prescrivez en ce qui est des tempéraments et
des adoucissements. C'est assez le génie de notre langue
de tempérer et d'adoucir les expressions latines en ce
qu'elles peuvent avoir de trop fort, et qui souvent ne
paraît pas si offensant et si rude dans le latin que dans
le français, à cause de certaines libertés que l'on a
dans cette langue-là et que l'on n'a pas dans la nôtre
sur beaucoup de choses.
1. Archives cTUtrecht,
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 35
Il est certain qu'il faut que nous fassions notre pos-
sible pour faire imprimer la traduction en France et
quelle s'en répandra avec beaucoup plus de facilité.
La réputation que l'original s'est acquise avec un si
juste fondement donnera cours à la traduction, Dieu
aidant. Je n'oserais, Monseigneur, m'étendre à vous
expliquer mes sentiments touchant votre ouvrage. Le
grand sujet que vous y avez pris ne pouvait être traité
plus dignement ni plus parfaitement. Je dois donc
tenir à un grand bonheur que vous m'ayez fait la grâce
d'avoir agréable que je le traduisisse en notre langue.
Qiiesnel à la Mère Angélique, abb esse
de Port-Roy al-des-Champs
Orléans, 9 janvier 1684.
Je n'entreprends pas, ma très révérende Mère, de vous
consoler dans la perte que vous venez de faire1 et que
nous avons tous faite avec vous. C'est une lumière qui
s'éteint au milieu des ténèbres, c'est une source d'eau
vive qui se tarit dans le désert, c'est un sel qui est ôté à la
terre dans son plus grand affadissement et son extrême
corruption. Et quelle foi peut nous empêcher de pleurer
une si grande perte dans un si grand besoin, puisque,
au contraire, plus on aura de foi, plus on sera forcé de
connaître la grandeur de cette perte et d'en sentir la
douleur?
Dieu la peut réparer, il est vrai; mais nos péchés et
ceux du monde nous permettent-ils (le nous attendre à
une si grande grâce ? N'avons-nous pas sujet de craindre
que la rébellion des hommes à cette lumière n'ait obligé
celui qui l'avait donnée à la retirer? Et l'expérience
ne nous apprend-elle pas qu'il faut que l'Eglise gémisse
1. Mort de M. de Sacy, le 4 janvier.
36 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
des siècles entiers pour obtenir du ciel des dons si
rares et des lampes qui, comme celles-ci, aient autant
d'ardeur que de lumière.
Je souhaite, ma révérende Mère, que Dieu daigne
donner l'esprit de cet Elie avec abondance à l'Eli-
sée qui lui succédera dans la charité et dans l'applica-
tion qu'il avait à l'égard de votre maison. Et je vous
supplie d'être persuadée que je suis très sensible à la
perte qu'elle fait dans cette occasion, faisant profession
d'être toute ma vie, avec un respect et un attachement
inviolable1...
Quesnel à Mmo de Fontpertnis
Orléans, 12 janvier 1684.
Cette lettre qu'on m'a prié de vous faire tenir,
Madame, me fait prendre impunément la liberté de
vous écrire coup sur coup, et je suis bien aise d'en
avoir l'occasion pour vous prier de faire savoir au
prieur du Rossel [Arnauld] , à qui j'ai écrit, ce que je
n'ai appris que depuis et qu'il désire savoir. C'est
qu'ayant trouvé le frère du P. Malebranche, qui
demeure en cette ville, il me dit qu'il y avait trois
semaines environ que ce Père lui avait mandé que sa
réponse à M. Arnauld, touchant les Idées, était impri-
mée, et qu'il lui en enverrait s'il en pouvait avoir, ce
1. On trouve, à la suite de la lettre de Quesnel, une lettre du Dr Boi-
leau sur le même sujet :
Lettre de M. Boileau, docteur de Sorbonne.
7 janvier 1G84.
« Ah ! Monsieur, quel coup! La couronne de notre tête est tombée. Je
puis bien me servir de ces expressions divines. Malheur à nous ! ce
sont nos péchés qui nous attirent ce châtiment. Consolez-moi, Mon-
sieur, par la consolation que Dieu répand dans votre cœur. Obtenez-
moi, par vos prières, un bon usage de cette afflictiomJ'en suis pénétré,
CÔRRËSPONttAîiCË bË PAâGtttËR QUESNEL 31
qu'il n'a point encore fait1. Je crois que c'est en Hol-
lande. Il me la fait entendre ainsi. Cette réponse est
aigre et fière, je le sais d'ailleurs; mais c'est pour cela
même que je souhaiterais que celui qui écrit contre
cet auteur se piquât de douceur et d'honnêteté, afin
que le tort soit tout entier du côté de ce Père, pour la
manière de plaider aussi bien que pour le fond de la
cause. Je lui en ai dit mon sentiment, parce qu'il me
témoignait n'être pas trop dispose à cela, en cas que la
réponse fût telle qu'elle est.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis2
Orléans, 17 janvier 1684,
Non, Madame, cette grande lumière ne s'est pas
éteinte, elle s'est unie à son principe, à cette source et
à cet abîme adorable de lumière d'où elle était sortie.
Je plains Mlle de Raincy [Antoine Arnauld], et je la
plaindrais encore davantage, si je ne connaissais la
force de son esprit et la grandeur de son âme, qui n'a
rien du tout de féminin et qui saura bien soutenir cette
perte, comme elle a fait tant d'autres. Le P. de
et je ne sais comment réparer la perte que je viens de faire. Ne vous
étonnez pas de me voir si faible. J'ai perdu celui qui, après Jésus-
Christ, aurait pu être ma force ; j'ai perdu celui sur qui je fondais
presque l'unique consolation de ma vie. »
1. Arnauld écrit à Quesnel, le 15 février 168i, en parlant du P. Male-
branche : « Jamais homme ne fut si fier et si plein de lui-même, et
ainsi le plus grand service qu'on lui peut rendre est de travailler à le
guérir de cette enflure. Vous en jugeriez ainsi, si vous aviez vu son der-
nier livre, car on ne saurait rien s'imaginer de plus insolent. »
2. Mme Angélique Angran de Fontpertuis, amie et correspondante
fidèle d'Arnauld et des jansénistes, la seule qui ait le droit d'être
appelée l'« intimissime », dit Sainte-Beuve, tient la première place par
le dévouement, par l'affection, dans la vie d'Arnauld. Elle fit plusieurs
voyages en Hollande pour « l'aller rejoindre et consoler », ce qui lui
valut plus tard ce mot de Louis XIV : « Cette folle qui a couru
M. Arnauld partout. » Racine la dépeint « bonne femme, bonne amie,
mais un peu portée à l'intrigue ».
38 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QÛESNEL
Rosny [Nicole] en sera aussi bien touché ; il pourrait
quasi dire avec Elie : « Je suis demeuré seul des pro-
phètes du Seigneur, et on cherche tous les jours à me
perdre. » Pour revenir à Mlle de Raincy [Arnaîild], je ne
suis point surpris qu'elle ait refusé le mariage1, et
j'aurais deviné sa réponse, quand on ne me l'aurait pas
dite. Ce n'est pas que je ne désire pas pour elle et pour
sa famille cette alliance; mais je ne puis comprendre
quelle figure elle ferait dans une famille et surtout
auprès d'un beau-père2 fait comme celui-là, qui ne
désire cette union de sa part que pour ses avantages
particuliers, qui ne se met point en devoir de satis-
faire les parents de cette demoiselle sur les intérêts
qu'ils ont à démêler ensemble, qui n'est pas en état de
donner les sûretés nécessaires pour les conventions
matrimoniales, et dont la sincérité n'est pas exempte
de tout soupçon. Je serais fort empêché, si j'avais à
lui donner conseil.
Quesnel à M. de Pontchdteau3
(sous le nom de M. F leur y)
Orléans, février 1684.
Hé! mon cher Monsieur, par où commencerai-je une
lettre où j'ai dessein non pas de vous consoler, mais
de m'entretenir avec vous de notre commune douleur?
La main de Dieu nous a frappés et s'est appesantie sur
nous. Car ce n'est pas assez de dire avec Job qu'elle
1. Il veut parler, sous cette figure de mariage, d'un retour projeté
d'Arnauld en France. Les conditions en étaient concertées avec l'arche-
vêque de Paris.
2. M. de Harlay, archevêque de Paris.
3. L'abbé de Pontchâteau (1648-1690) devint solitaire de Port-Reyal-
des-Champs, après avoir été de nombreuses années grand voyageur et
comme l'ambassadeur du monastère.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 39
nous a touchés. Les deux coups si subits, si peu atten-
dus, qui vi-ennent de terrasser deux personnes si pré-
cieuses1, si nécessaires et si essentielles, pour ainsi dire,
aux œuvres de Dieu, vous auront sans doute fait penser
à ce qui est écrit de cet homme de souffrance de la
loi de nature qui n'avait pas sitôt reçu une mauvaise
nouvelle qu'une autre lui était apportée avant qu'il
eût le loisir de se reconnaître.
Je ne laisse pas de vous plaindre, mon cher Mon-
sieur, quelque connaissance que j'aie de la fidélité que
Dieu vous donne en ces occasions, et je n'ai pas de
peine à comprendre quelle violente secousse votre cœur,
tendre comme il est et amoureux du bien de l'Eglise,
aura souffert en apprenant des nouvelles auxquelles
vous ne vous attendiez pas, quoique une foi aussi vigi-
lante que la vôtre s'attende toujours à tout.
J'ai reçu enfin V Amour 'pénitent. La belle chose ! la
digne apologie de l'amour de Dieu et de la grâce de la
nouvelle alliance ! Il est bien important que ce livre
soit approuvé à Rome2, et qu'il coure dans les mains
de tout le monde en toutes langues3.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Orléans, 14 février 1684.
Je ne suis pas, Madame, dans une petite peine tou-
chant l'état de la maison désolée, quoiqu'on nous ait
assurés que le roi avait laissé une pleine liberté pour
1. M. de Sacy et la Mère Angélique de Saint-Jean, morte le 29 jan-
vier 1684. « L'année 1684 fut surtout une année funèbre. M. de Sacy
l'ouvrit en mourant à Pomponne, le 4 janvier. La Mère Angélique mou-
rut trois semaines après, percée de la douleur comme d'un glaive. »
(Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 245.)
2. Il fut, au contraire, censuré par le pape Alexandre VIII et défendu
par un décret de la Sacrée Congrégation. Il parut, à la fin de 1740, une
traduction française, en trois volumes in-12, de V Amour pénitent.
3. Dans ses Lettres spirituelles (3 vol. 1721), Quesnel remarque, en
40 COÏliU^oNbAiNCE DE t>ASQfcJlËR QUËSNËL
l'élection d'une nouvelle abbesse1. Le silence profond
de tous ceux qui m'en pourraient mander quelque chose
et ce que disent les nouvelles écrites à la main, que
l'on parlait de faire venir toutes les religieuses de
Port-Royal-des-Champs dans la maison de Paris, aug-
mentent mon inquiétude. J'espère que vous voudrez
bien, Madame, me faire savoir ce qu'il y a de bon et
de mauvais. J'appréhende bien cependant que vous ne
soyez pas en état de m'écrire et que le contre-coup
d'un accident si funeste ne vous ait accablée.
Quesnel à Mme de Fontperttris, à Paris
Orléans, 13 juillet 1684.
Votre lettre, Madame, est bien affligeante, car elle
m'ôte quasi toute la joie que nous avait donnée la con-
valescence du malade que vous gardez2, en me faisant
craindre que sa santé ne dure pas longtemps. Et vous
me faites connaître l'extrémité de l'autre (M. de Sainte-
Marthe), si grande qu'il est difficile qu'un homme de son
âge, et qui a été si infidèle à son corps, se tire de ce pas.
Dieu est le maître ; il faut attendre avec soumission
la déclaration de sa volonté sainte et toujours aimable,
quand même elle nous afflige. Cependant, il faut pour-
tant qu'il y ait des forces en lui pour avoir résisté à
une si rude attaque, et je voudrais bien qu'on le ména-
geât davantage, en lui laissant son sang et en ne le
tirant point sans grande nécessité. Il faudrait le tirer
de toute application, le mettre dans un train de vie un
peu débauchée, où les exercices de la vie pensive et stu-
parlant de ce même ouvrage, que « c'est un livre excellent pour les
confesseurs », t. I, p. 157.
1. L'élection se fit, en effet, sans encombre. La prieure, Mm0 du
Fargis, fut élue abbesse, et la mère Agnès de Sainte-Thècle-Racine.
tante de Jean Racine, fut désignée comme prieure.
2. M. Nicole.
CORfeËâÊONftÀtfCË Dfî PASijUÎËR QtÎEâNËL 4i
dleuse cédassent entièrement la place à la vie animale
et où il ait une compagnie un peu divertissante. Ce
régime lui serait peut-être plus utile que beaucoup de
remèdes.
Mme de Villechaux, qui est très affligée de son état,
dit que la ptisane dont je vous envoie la composition,
de l'invention de M. l'abbé Gendron, est admirable
pour les poumons et pour les fluxions de poitrine, et
qu'elle en a vu des effets surprenants. Elle ne peut faire
de mal, et l'essai n'en coûtera pas beaucoup. Je vous
l'envoie, Madame, telle que me l'a donnée Mme de
Richemont, qui prend aussi beaucoup de part à la santé
de notre cher convalescent.
L'hôtesse du second malade me manda sa maladie
au commencement. Je n'en ai point su d'autres nou-
velles que les vôtres depuis, et je crains les premières
que j'en recevrai. J'aurais peine à lui pardonner sa
mort ; car, à son âge et par le temps qu'il faisait, d'entre-
prendre des courses de cette force, c'est vouloir mourir.
Une dame m'a mandé une aventure qui peut avoir
des suites, et qui marque au moins que l'on n'est pas
encore mort sur l'affaire dont le procès dure depuis si
longtemps.
La maladie n'aura-t-elle point retardé la publication
du livre du schisme1?
J'ai reçu la lettre1 de l'auteur avec le mémoire ; je
lui en rendrai compte au premier jour.
PTISANE POUR LA POITRINE
Il faut mettre trois pintes d'eau dans une cruche
neuve, une poignée de chiendent, deux gros de racine
1. Les Prétendus Réformés convaincus de schisme (1G84), par Nicole.
2. Probablement la Lettre des disciples dp saint Augustin an comte
d'Avaux, projet burlesque, où la faction jansénienne demandait à « être
traitée et comprise dans la paix, comme un souverain ». Ce ne fut
jamais qu'un badinage et un divertissement dont on se servit contre le
P. Quesnel, lorsqu'on trouva cette pièce dans ses papiers, en 1704.
42 CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNEL
d'eschine, une once de miel, une once de sucre candi,
une demi-once de reglisse, une poignée d'orge com-
mune. Faire bouillir le tout ensemble jusqu'à la con-
sommation d'une chopine seulement, le passer et en
prendre deux ou trois verres par jour.
Pour moi, dit la dame, qui m'en suis servie, j'en
prends et en fais prendre à bien des gens, autant qu'ils
ont besoin de boire, jour et nuit.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis, à Paris
7 août 1684.
Je me doutais bien, Madame, quand j'eus l'honneur
de vous écrire de la campagne dernièrement, qu'il y
avait à la ville quelqu'une de vos lettres pour moi. Je
vous suis extrêmement obligé de la bonté que vous
avez de m'informer des nouvelles de nos amis et
amies. Sans vous, je vivrais dans une grande ignorance
des choses dont je désire le plus d'être informé. On
m'a mandé que M. de Sainte-Marthe est hors de dan-
ger; c'est une joie tout à fait grande pour moi.
Le voyage du bon Père dominicain (le P. du Ray)
me fait chercher à deviner; mais nous en saurons
davantage un jour.
On a imprimé secrètement, à Lyon, les Méditations
chrétiennes que M. Arnauld a vues d'impression de
Hollande et qu'on dit qu'il a réfutées. On m'en a donné
une ici. Je vous le mande, afin que si quelqu'un, à
votre connaissance, en avait besoin, vous puissiez savoir
où la prendre.
Si M. Nicole continue de prendre du lait de chèvre et
qu'il s'en trouve bien, j'espère que nous le verrons
avant la Toussaint quelque part.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 43
Qnesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
17 novembre 1684.
Je vous suis très obligé, Madame, de votre souvenir
que je ne mesurerai jamais sur l'assiduité à écrire et
dont je me tiendrai toujours très assuré, dans le plus pro-
fond silence. Je ne me plains de votre mémoire qu'à
l'égard du supérieur de Port-Royal. On m'a dit que
c'est un M. de La Grange de Saint-Victor qui a été agréé.
S'il n'y en a qu'un de ce nom, il faut que ce soit le frère
d'un P. de La Grange que nous avions parmi nous, et qui
est mort curé de Châlons, il y a environ six semaines. Il
était fort entêté contre le prétendu jansénisme, et, si son
frère était de même, les pauvres sœurs seraient mal
pourvues. Si c'est celui-là, il est parent de M. l'évoque
d'Orléans1, comme petit-neveu de feu M8'r le cardinal
de Bér ulle.
Je suis bien aise que notre saint sauvage2 veuille bien
nous laisser encore quelque espérance d'avoir de ses
nouvelles. Mais je n'abuserai pas desabonne volonté, et
je ne le fatiguerai pas de mes lettres, pour m'accommo-
der à son inclination.
Je n'ai point eu de nouvelles de celui dont vous lûtes
les lettres à votre campagne3. Comme il ne m'a point
t. Pierre IV du Cambout, cardinal Coislin, évêque d'Orléans de 1665
à 1706.
2. M. de Pontchâteau, alors en retraite à l'abbaye d'Orval.
3. Le P. du Breuil, oratorien, l'un des jansénistes le plus cruellement
persécutés du xvir siècle. Il était sur le point d*être nommé Général de
l'ordre en 1678, lorsque la cour prononça l'exclusion contre lui. Il fut
nommé curé à Rouen et arrêté en 1683, comme suspect d'avoir facilité
l'entrée en France de papiers provenant de M. Arnauld. Le pauvre Père,
innocent de ce fait et ayant alors soixante-dix ans, finit son existence
ballotté de prison en prison, — il en changea sept fois, — pour mourir
dans la citadelle d'Alais,en 1696. On l'appelait « le martyr de M. de Paris ».
Duguet et Quesnel correspondirent avec lui jusqu'à sa mort.
44 COMËâPONflANCË DE t>AâQt3iÊR QtiËâNËL
écrit depuis son déménagement, je juge qu'il n'est
point en état de le faire, et je n'ai pu trouver encore
personne qui eût habitude de ce pays perdu où il est.
Vous ne me dites rien de la santé, qui nous est si
précieuse, de votre voisin ^apologiste du clergé. Je tire
un bon augure de votre silence. J'ai lu son livre du
Schisme- tout entier durant mon voyage, et il m'a paru
un des plus forts et plus convaincants qu'il ait faits.
C'est le sentiment aussi de M. Fromentin et de Mmc de
Villechaux, et je m'assure que c'est aussi celui du
public.
Quesnelà Mm0 de Fontpcrtuis, ci Paris
30 janvier 1085.
Un de vos amis 3 se dispose à faire un voyage, avec un
autre de ses amis, verslamaisondeM. duRieu [Arnaidd],
et on en aura déjà entretenu votre voisin [Nicole]. Si
dans quinze jours environ, ou plus tôt, si besoin est, il
fait beau, il pourra se mettre en campagne. Mais où
aborder pour prendre la voiture?
A qui pourrais-je faire adresser un coffre et sous quel
nom ?
La dame qui vous rendra cette lettre ne sait rien de
positif, mais elle s'en doute, parce qu'elle est la pre-
mière à le conseiller et qu'on a peine à linasser avec
ses amis réels.
1. Nicole, qui logeait alors et demeura jusqu'à la fin de sa vie près de
la place du Puits de l'IIermite, dans une maison appartenant au cou-
vent de la Crèche.
2. Les Prétendus Réformés convaincus de schisme (1084).
3. A la suite de rassemblée de l'Oratoire de 1084, où le chapitre exi-
geait la signature d'un nouveau formulaire, quelques esprits indépen-
dants et religieux sortirent de l'Oratoire, entre autres Duguetet Quesnel,
qui va rejoindre Arnauldà Bruxelles et ne rentrera plus en France que
pour un voyage de quelques semaines, en 1700.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 45
Pourrait-on avoir, auprès de Paris, un lieu de retraite
pour un jour, afin d'y voir un ami ? Je ne vous recom-
mande point le secret, vous en connaissez la consé-
quence. Voyez de brûler cette lettre et de m'en écrire,
Quesnel à Mma de Fontpertuis.
Bruxelles, 27 février 1685.
Vous avez écrit une lettre à mon bon oncle [Amauld],
par laquelle je vous vois en inquiétude du succès de ma
promenade. Je vous assure, ma bonne cousine, qu'elle
s'est terminée heureusement. Jamais je ne me portai
mieux. J'ai trouvé une compagnie de fort bonne humeur ;
nous avons eu un temps à souhait, et il semblait fait
pour nous. Nul accident, nulle mauvaise rencontre, et,
pour comble de joie, j'ai trouvé tous nos cousins enpar-
faite santé, et ils m'ont fait tout l'accueil que je pouvais
désirer, et surtout le cousin du Rieu [Arnauld], qui ne
ressemble point du tout à un homme de son âge. J'ai eu
bien de la joie d'apprendre que le cousin de Lunel
[Ditguety, est résolu de nous venir voir un de ces jours.
Je l'attends avec impatience et je m'imagine qu'il amène
avec lui delà marchandise pour nos correspondants. Il
en aura le débit, assurément, et il ne doit point appréhen-
der qu'elle lui demeure. Je m'attends bien que mon père
1. Jacques-Joseph Duguet, de l'Oratoire, né en 1649, mort à Paris
en 1733, est le modèle achevé du directeur de conscience. 11 connaît les
sinuosités, les détours du cœur féminin. On lui doit cette délicieuse
phrase sur l'immortalité de notre âme, si précieuse et si précaire :
« Vous portez un trésor dans un vase de terre. Malheur à vous, si vous
n'en connaissez et n'en craignez pas la fragilité! »
Sa conversation était charmante ; il avait l'urbanité du langage, la dis-
tinction des manières et une intarissable bonne humeur. Le P. de La
Chaise le dépeignait ainsi au président de Ménars : « Vous n'avez qu'à
tourner le robinet, vous verrez couler telle essence que vous voudrez. •»
46 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et toute notre famille est bien en colère de ce que je suis
parti contre l'inclination de tous, tant qu'ils sont ; mais
vous savez bien que je ne pouvais pas faire autrement. Il
faudra faire ma paix, si nous pouvons. Le temps appor-
tera remède à tout. Je vous ai écrit, ma chère cousine,
à dix lieues de chez vous, et je ne doute point que vous
n'ayez reçu ma lettre et celle que j'écrivais à notre bonne
amie. J'aurai toujours pour toutes les deux les mêmes
sentiments que je vous y témoignais. Assurez-vous-en,
s'il vous plaît, et elle pareillement.
Quemelà Mme de Fontperhiis
Bruxelles, mars 1685.
Pour moi, me voilà avec bien de la douceur dans le
monastère que j'avais tant désiré. Ma chère sœur
[Duguet] y estarrivée en bonne santé, et elle commence
les exercices avec un goût et une disposition qui donne
lieu d'espérer beaucoup pour le succès de son dessein
que je recommande. Sa dévotion ne l'empêche d'être
fort gaie, et la révérende Mère prieure [Arnauid] en est
si contente que rien plus ne lui est un vrai sujet de
joie et de récréation.
M. de Fresnes1 vous prie de lui faire envoyer son
coffre. Il dit qu'il n'a pas besoin ici d'aucune des sou-
tanes qui y sont, non plus que M. de Lory [Duguet] de
la sienne, mais bien de sa casaque. 11 faudra, s'il vous
plaît, si le coffre n'est pas plein, y mettre quelques
livres nouveaux que mon frère a reçus pour moi. Pour
l'argent qui est entre vos mains, si nous avons plus tôt
1. Nous lisons, dans un ouvrage jésuite, Errores P. Quesnel, à propos
delà vie de notre fugitif à Bruxelles : «Tl s'habillait tantôt en oratorien,
tantôt en abbé français, parfois en laïque. Il prenait les noms les plus
divers: Le P. Prieur, le P. Provincial des Augustins, M. de Fresnes, M. de
Frekenbergh, le baron de Rebeck, M'u0 Quesnel, M. du Puis. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 47
que vous une occasion à vous marquer, nous vous le
ferons savoir.
Je plains mon Père l de son état; j'ai toujours bien
cru que mon éloignement et celui de ma sœur [Ditgnet]
seraient un coup de poignard pour lui. Je prie Dieu
d'être son confort et sa consolation. Ma sœur vous rend
mille et mille grâces de vos bontés, vous offre ses très
humbles respects et vous prie de l'excuser si elle ne
vous écrit pas2. Vous savez qu'au commencement d'un
noviciat on est extrêmement réservé à écrire. Elle a
pour vous, ma bonne tante, les mêmes sentiments que
moi.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Bruxelles, avril 1685.
J'attendais, il y a déjà du temps, cette occasion pour
avoir, Madame, la joie de vous écrire et de vous remer-
cier, avec toute la reconnaissance possible, de toutes vos
bontés et de toutes vos peines, anciennes et modernes;
car, avec vous, c'est toujours à recommencer, et on ne
saurait finir sur le chapitre des remerciements, parce
que vous ne finissez jamais en matière d'obliger.
J'aurais plus tôt fait de vous remercier pour une
bonne fois de toutes les grâces passées, présentes et à
venir, si je ne prenais autant de plaisir à vous témoi-
gner la gratitude de mon cœur, que vous de penser à
répandre le vôtre par de continuelles obligations qui en
portent toujours le caractère.
4. Le P. de La Tour, supérieur de l'Oratoire.
2. Duguet écrit, le 31 mars 1685, àMme de Fontpertuis: « J'ai commencé
mon noviciat, Madanie, par un grand sacrifice en obéissant à ceux qui
m'ont conseillé de passer le premier mois sans vous assurer de mon
très humble respect et de ma parfaite reconnaissance. » Et plus, loin:
« Les solitaires les plus réguliers de ce désert pensent à vous au moins
trois ou quatre fois par jour. » (Archives d'Amerssfoort.)
48 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Je n'ai point encore reçu la somme que vous me
vouliez faire tenir ici.
Je vous supplie, Madame, que Ton ne parle point du
tout des deux demoiselles1 qui sont entrées au petit
béguinage, car elles le souhaitent ainsi pour de bonnes
considérations.
J'écris à Madame..., mais je suis bien aise que cela
n'ait point de suite. Nous sommes trop éloignés pour
entretenir un commerce de conscience, et il est bon de
lui faire comprendre, comme je le ferai de mon côté,
que ce commerce me serait fort préjudiciable. Elle est
dans un pays où Ton ne manque pas de gens à consul-
ter dans les occasions. Le supérieur de Saint-Magloire,
ou le P. Moret, ou M. Roulland,ou M. le curé de Saint-
Jacques, peuvent suppléera l'absence des autres. Je ne
crois pas être d'ailleurs fort importuné de lettres, et je
suis bien aise de me donner au nécessaire.
Je vous supplie, Madame, si vous voulez que l'on
vous laisse faire, de prendre sans façon toutes les petites
dépenses sur ce que vous avez, ou, si vous ne l'avez
plus, sur ce qui reviendra, comme la dépense du
cheval, les ports et emplettes, et autres choses que je
puis oublier. Sans cette bonne foi, le commerce ne
serait pas agréable et ne se pourrait continuer.
Au reste, vous avez bien raison de croire qu'il y a
bien de la douceur dans notre petite famille, et il
serait assurément difficile d'y en avoir davantage. Le
plus jeune des deux nouveaux venus [Dugaet] est fait
pour la consolation du chef de la famille [A?maidd], et
c'est, en effet, un admirable et aimable personnage.
Je vous avoue qu'on ne regrette guère les rues de
Babylone, quand on se voit dans une solitude si douce
et si charmante. Dieu veuille nous la rendre utile pour
notre salut et pour sa gloire, et vous faire trouver
1. Quesnel et Duguet.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 49
toujours, Madame, au milieu du monde, ce que vous
voudriez aller chercher dans un désert! Consolez-vous
dans votre exil, qui est toujours exil quelque part que
Ton soit, aussi bien dans le lieu le plus reculé du com-
merce du monde que dans les voies larges de la cité du
monde. Je vous supplie encore une fois que l'on parle
beaucoup de nous devant Dieu, et le moins qu'on pourra
aux hommes. Il faut qu'ils nous oublient, comme nous
devons les oublier. Je suis à vous, Madame...
Mille et mille remerciements, s'il vous plaît, à
M. des Granges, de sa lettre. Mais comment s'est-on
adressé à vous, pour venir à moi, de Gif? Il me fâche
que vous soyez regardée comme un canal à nous, et
c'est pour vous seule que j'en suis fâché.
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
Bruxelles, 6 avril 1681
Je vous écris un tout petit mot, aujourd'hui, pour
vous dire que je ne suis pas si barbare que vous me le
faites entendre. Le gros ami et mon emballeur sont
assurément exceptés, et je croyais même que je les
avais suffisamment marqués dès le commencement;
mais enfin je me suis mal expliqué. Ceux que j'eus
l'honneur de voir chez vous portent naturellement leur
exception. Je ne puis refuser Mme de Montfrin (Pontchd-
teaiî), ma conscience mêle reprocherait, M. de Fresnes
le jeune [Guillaume Quesnel), Mme dlïusseau, pourvu
que ce ne soit pas souvent ; car, n'en déplaise à votre
sexe dévot, il est un peu trop écrivain sur les matières
de conscience, et il aime à consulter de loin, lors
môme qu'il le peut faire de près. Ce qui, soit dit sans
vous y comprendre, Madame, car on vous défie de trop
écrire, et on craint moins que vous consultiez trop,
i. 4
$0 CORRESPONDANCE DE PASQUtER QtESNEL
qu'on n'appréhende que vous ne suiviez guère voâ
consulteurs pour suivre votre zèle. Ce petit coup de
peigne vous soit donné en passant. J'ai donc principa-
lement voulu éviter de certains commerces réglés de
lettres qui n'aboutissent à rien, tel que serait celui
d'une personne dont le nom marque l'empressement.
Vous m'obligerez donc, Madame, de m'envoyer au plus
tôt les lettres que vous avez pour moi.
J'ai écrit à votre voisin [Nicole] et à l'ecclésiastique
que je vis chez vous, Madame ; mais ce sera par une
autre voie. Ma sœur de Luzeau [Dugiœt] vous écrit
aussi. Elle vous fait mille compliments. C'est une ai-
mable personne. Quoiqu'elle me touche de si près, je
ne saurais m'empêcher de le dire. Elle fait toute la
joie de notre famille, qui est, Dieu merci, en bonne
santé et qui paraît fort contente. Je suis, Madame, avec
tout le respect et la reconnaissance que je dois...
Le coffre n'est pas encore arrivé. Je crois qu'il vaut
mieux le faire ouvrir et attendre la clé à loisir, par
occasion d'un retour par quelqu'un.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
2 mai 1685.
Nous sommes toujours dans une grande sollicitude
pour la santé de M. de Béthincourt [Nicole]. On nous
a fait cependant espérer qu'elle se rétablirait. Dieu sait
avec combien d'ardeur nous le désirons et que nous
lui demandons cette grâce pour son Eglise de tout
notre cœur. C'est une victime que Dieu semble préparer
par de continuelles épreuves pour la consommer bien-
tôt. Ce serait une grande miséricorde pour lui ; mais
il y a sujet de craindre que ce ne fût un jugement sur
son Eglise. Je ne saurais lui dire combien nous l'hono-
rons et avec quelle tendresse, mon frère et moi.
CORRESPONDANCE DE PASQÙIER QUESNËL 51
Notre Père abbé [Arnauld] a un rhume, c'est-à-dire
une fluxion sur la poitrine sans fièvre. 11 y a huit jours
qu'elle le tient. Il a une toux un peu fatigante ; nous
l'avons fait saigner une fois. Il n'y a aucun accident
fâcheux qui accompagne ce rhume, pour ce qu'il garde
le lit. Nous espérons que cela n'aura point de suite.
On lui a fait aussi prendre de petits remèdes pour tenir
le ventre libre. Il mange peu et se contente quasi de
potages et d'eau d'orge, fort peu de viande le matin,
quelques sirops, sans omettre son lait. Gomme ce mal
lui prend souvent, il serait bon qu'il eût sur cela un
régime prescrit. Il n'y a pas de quoi s'alarmer, et il
faut prendre garde d'en parler trop.
Quesnel à MmG de Fontpertuis
Bruxelles, 16 mai 1685.
Je suis très affligé de l'état de notre bonne petite Lan-
guedocienne1 ; mais que puis-je faire pour elle, sinon
prier Dieu et lui écrire aussi souvent qu'elle voudra ?
Je suis très disposé à le faire; mais elle voudrait autre
chose, et vous savez bien que je ne le puis. Son âme
est à Dieu ; j'espère qu'il en aura soin. Je vous
souhaite, ma très chère sœur, mille et mille bénédic-
tions du Ciel, qui vaudront mieux que mille et mille
remerciements.
Notre bon Père abbé [Arnauld] est quasi tout à fait
guéri. Il ne s'en faut guère. On n'a pas laissé de
craindre, quand on a vu commencer cette incommo-
dité ; mais Dieu a tourné tout en bien.
Je salue de tout mon cœur nos amis, et surtout le
voisin [Nicole].
1. Voir la lettre du 26 mai 1685.
S2 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Bruxelles, 26 mai 1685.
J'écris à cette pauvre petite dame dont vous avez eu,
Madame, la bonté de m'envoyer la lettre. Si elle était
raisonnable, elle aurait du être contente de celles que je
lui avais écrites, car je lui promettais tout ce que je lui
pouvais promettre. Son voyage de Rome était résolu
avant qu'elle sût rien du mien, et il a bien fallu qu'en
s'y préparant elle se préparât aussi à se passer de moi.
Je lui dis tout ce que je puis pour la consoler; car,
pour la guérir, il faut autre chose que des paroles, à
moins que ce ne soit une de ces paroles que dit au
cœur celui qui en a la clé et qui seul peut l'ouvrir
sans que personne le puisse fermer, et le fermer sans
que personne puisse l'ouvrir. Je souhaite de tout mon
cœur qu'il plaise à Notre-Seigneur lui parler de cette
manière et la réduire, par la puissance qu'il a sur son
cœur, à se soumettre à sa volonté et à se donner à lui
indépendamment des créatures.
Le malade [Arnmtld] qui vous a inquiété est, Dieu
merci, parfaitement guéri, sinon qu'il se sent faible, ce
qui n'est pas surprenant, après une maladie de trois
semaines, à son âge. Vous vous alarmez un peu trop,
et cependant je vous avoue que je ne puis le trouver
étrange; car je ne saurais vous dire toutes les pensées
qui viennent d'abord dans l'esprit, quand on voit
commencer ces sortes de maladies à ce bon abbé et
quand on fait réflexion que c'est comme une rente
annuelle, que la partie attaquée est faible et s'affai-
blit avec l'âge tous les jours. On se croit obligé de vous
dire (mais pour vous, et sans que personne de son
couvent d'ici le sache) que l'on s'aperçoit bien que ce
bon abbé s'inquiète dans ces sortes de maladies et qu'il
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 53
y a sujet d'appréhender que son inquiétude ne fût
bien plus grande et plus fâcheuse pour sa santé, s'il
venait à avoir quelque maladie plus considérable.
On n'ose pas dire qu'il n'ait point de sujet de prendre
cette inquiétude, quand on considère que, dans une
abbaye aussi éloignée des secours qu'il avait autre-
fois en semblables occasions, il est difficile de ne pas
ressentir quelque peine. Les gens qu'il a sont très affec-
tionnés ; mais on ne trouve point dans une forêt, — -
et au milieu de gens grossiers, — cette adresse pour
servir et soulager des malades, ni les médecins habiles
qui l'ont eu autrefois dans son hospice. Je ne doute
point que ces réflexions ne rappellent encore dans l'es-
prit les amis et qu'elles ne se portent môme au-delà
de la maladie. Et je ne puis concevoir comment, il y
a un an qu'il avait encore moins de compagnie de la
part de ses religieux et que sa maladie était plus consi-
dérable, il ne s'ennuya pas davantage, ou plutôt je ne
m'assure point qu'il songeât alors à son hospice. Voilà
ce que j'ai cru vous devoir dire, pour en faire tel
usage que vous jugerez à propos ; car de tirer aucune
conclusion des principes que je viens d'établir, je m'en
garderai bien. Je ne suis pas d'humeur à conseiller à
un abbé de sortir de son abbaye. Il leur doit l'exemple,
dans la maladie aussi bien que dans la santé. Ainsi je
n'ai rien à vous dire davantage, ma très chère sœur, sur
ce sujet. J'en aurais bien à vous dire sur le mien ; mais
je comprendrai tout en ce seul mot, qui est que je
suis à vous en Notre-Seigneur Jésus-Christ plus que
je ne vous le saurais dire.
Que s ne l à Nicole
Bruxelles, 13 juin 1685.
Je vous rends grâces, Monsieur, des nouvelles
de votre lettre du 30. Le livre du cardinal Gapi-
54 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
succhi1, pour être fait en robe rouge, n'en est pas
meilleur pour cela, et quelque robe noire pourra bien
un jour lui faire voir qu'il est ignorant en cramoisi.
La nouvelle du martyr [le P. du Breuil] est plus
consolante pour l'Eglise, et il a grand sujet de bénir
Dieu du courage qu'il donne encore aujourd'hui aux
siens.
Je ne savais pas que le livre de M. Arnauld fût
entre les mains des censeurs.
J'ai bien de la joie de ce que l'on verra bientôt
l'opéra à cinq parties; ce sera quelque chose de bien
harmonieux; mais ceux que l'on y fera danser paieront
bien les violons sans se trop divertir.
Si vous trouvez occasion d'envoyer la thèse de Lou-
vain, elle sera la très bien venue. Je salue tous les
Pères et Frères de votre couvent avec tout le respect
que je dois. Hélas! voilà encore une nièce qui se
meurt, s'il n'y a rien de changé depuis le 8, et c'est
la dernière du nom. Dieu veuille consoler Monsieur
son oncle !
Quesnel à Mme de Fontpertuis
à la Crèche., faubourg Saint-Marceau, à Paris
Bruxelles, 29 juin 1685.
Vous n'avez point à appréhender, Madame, que je
vous fasse un procès sur le délai de votre lettre. Je
1. Lettre inédite de Du Vaucel à Arnauld.
29 avril 1G84.
« J'ai parcouru depuis peu, un livre que ce cardinal Capisucchi vient
de publier et de dédier au Pape.
« 11 a pour titre : Qusestiones theologiœ. Il y a plusieurs de ces ques-
tions qui sont directement opposées au livre de M. de Gastorie. J'ai lu
ou parcouru ce livre avec bien du dégoût. M. Casoni me parla de
V auteur avec un fort grand mépris, » (Archives d'Utrecht, t. I.)
CORRESPONDANCE DE PASOUIER QUESNEL 55
vous en dois, au contraire, un très grand remercie-
ment, puisqu'on différant vous m'avez épargné une des
plus grandes peines où je puisse me trouver jamais,
en ne me mandant point, comme vous auriez dû le
faire, le danger où nous étions de perdre une per-
sonne1 qui nous est si chère et qui est si utile à
l'Eglise, pour ne rien dire davantage. Mais il est vrai
aussi que, si Dieu en eût disposé et que j'eusse appris
une si triste nouvelle sans y être préparé, c'eût été un
terrible coup pour moi, quoiqu'après ce que nous avons
vu cette année, et dans l'état où est ce qui nous reste,
il faille se préparer et s'attendre à tout. Cependant ces
événements me font voir que, s'il y a de la consola-
tion à vivre avec ses amis, on a au moins cet avantage,
quand on en est éloigné, que l'on sait quelquefois plus
tôt leur guérison que leurs maladies, et que l'on se
trouve au port sans avoir ni entendu le bruit des tem-
pêtes de la mer ni aperçu le danger du naufrage. Pour
vous, Madame, vous l'avez vu de près et vous ne l'avez
pas vu d'une manière oisive, puisque vous avez secouru
le vaisseau avec tant de soin et tant de succès. Le plaisir
que l'on a de rendre service à ses amis dans cet état
est presque le seul avantage que l'on ait quand on est
auprès d'eux. Et, si ce n'était une injustice d'envier
cette joie et cette satisfaction à ceux qui l'achètent si
cher par leurs fatigues et par la douleur de les voir
souffrir et par la crainte de les perdre, je vous envie-
rais, Madame, cet avantage. Jouissez encore du plaisir
de voir revenir notre cher malade et de le voir pour
ainsi dire ressuscité, et ne trouvez pas mauvais que je
partage avec vous ce plaisir, quoique je n'aie pas eu
part à votre crainte.
\. Nicole.
56 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
Bruxelles, 31 juillet 1685.
Un billet seulement, Madame, pour vous dire qu'une
abbesse qui était ma voisine de quatre lieues, il y a
six mois, me mande qu'elle m'a envoyé une lettre d'un
insulaire [P. du Breuii] que je n'ai point reçue. Peut-
être ne vous a-t-elle point été adressée, peut-être
sera-t-elle demeurée par mégarde. Cet insulaire est
probablement celui dont je vous montrai les lettres chez
vous, à la campagne, et je donnerais beaucoup d'autres
lettres pour les siennes.
Il me prend grande envie de vous gronder terrible-
ment. A quoi songez-vous donc de vous faire arracher
les dents et de vous livrer à un bourreau? Attendez au
moins l'occasion de le faire pour la foi ou pour la jus-
tice. Vos fluxions demanderaient un remède plus doux
et qui serait plus efficace. Ce serait de ne vous pas tant
échauffer le sang par vos veilles, vos courses, vos
jeûnes, vos fatigues et vos autres fredaines, par les-
quelles vous vous poussez à bout. Ne serez-vous jamais
raisonnable sur ce chapitre, et ne vous résoudrez-vous
jamais à faire à vos amis le plaisir de vivre un peu
plus humainement que vous ne faites? Bien vous en
prend que j'aie pris un papier si petit et où j'ai encore
d'autres choses à mettre. Je vous en dirais bien davan-
tage, quelque expérience que l'on ait que vous ne vous
épouvantez pas du bruit.
Hélas! que deviendra notre pauvre ami au milieu
de ces nouveaux mariés? Je le plains bien, mais plus
encore celui qui lui donne à ses dépens cette pitoyable
occasion de dégoût. Je ne vous dis point que j'écrivis
hier à Mme la marquise et à la petite abbesse, et que
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 57
j'adressai les lettres en droiture à M. Le Tourbier ; car
il aura déjà reçu le paquet. La maladie de M. Le Doux
[Nicole] nous a un peu alarmés ; mais on nous le fait
guéri maintenant, et c'est une grande joie dans toute
notre famille.
Qaesnel à Mmo de Fontpertuis
6 octobre 1685.
J'enviai bien à mon père et à mon frère 1 la satis-
faction qu'ils se donnaient de vous écrire, Madame, au
retour de notre petit voyage, et je ne fus empêché
de le faire que parce qu'il me fallut donner le peu
de temps que nous avions à quelque chose de pressé.
Mais je ne puis plus différer de vous décharger mon
cœur sur l'extrême peine qu'il a porté depuis le départ
du pauvre M. Le Fossier [Duguet]2, qui nous est venu
voir dans notre petit hospice, de l'avoir vu partir clans
un aussi pauvre équipage, qui est celui que vous avez
vu à son arrivée. Que de chaleur, que d'agitation, que
d'incommodités de toutes sortes n'aura-t-il point souf-
fertes, outre celles qu'il porte toujours avec lui et dont
il fait ses délices, pendant qu'elles font la peine et la
douleur de tous ses amis!
Pourvu encore qu'il soit arrivé à bon port et de bonne
santé! Je le veux espérer de la bonté de Dieu sur cet
incomparable ami que j'ai suivi des yeux de mon cœur,
de mes désirs et de mes prières pendant tout le voyage,
et que j'aurais souhaité d'accompagner plus loin,
comme j'en avais eu la pensée ; mais la crainte de lui
1. Arnauld et Guelphe.
2. Duguet, d'une santé très délicate, ne supporta pas le climat de
Bruxelles et quitta Arnauld pour rentrer en France.
58 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
être un nouveau sujet d'incommodité dans une voiture
si étroite me l'ôta. Mais rien ne pourra ôter le souvenir
de toutes les obligations que je lui ai pour toutes les
bontés qu'il m'a témoignées dans cette petite visite, et
qui ne sont qu'une suite de tant d'autres dont je lui
serai éternellement redevable. Je vous supplie, Madame,
de lui bien faire comprendre, quand il sera de retour,
combien je ressens vivement tout ce qui me vient de
sa part, et que, si j'ai le malheur de n'être ni assez
éloquent ni assez abondant de paroles pour faire con-
naître, comme d'autres, au dehors ce qui se passe dans
mon cœur à son égard, je ne cède néanmoins à personne
ni de respect, ni de reconnaissance, ni de tous les autres
sentiments que l'on doit à un aussi bon cœur que le
sien. Je vous supplie, Madame, de vouloir bien m'aider
à lui rendre quelque petit témoignage de mes soins,
en l'accueillant vous-même à son arrivée avec toute la
charité et toute l'amitié dont vous êtes capable, et en
vous appliquant à lui procurer tous les petits soulage-
ments dont il est impossible qu'il n'ait un extrême
besoin, après de si grandes fatigues et dans une santé
si mauvaise. Vous savez combien il se plaint et le repos
et la nourriture, et combien il contriste ses meilleurs
amis par la dureté qu'il a pour lui-même. Rendez-vous-en
un peu la maîtresse pour quelques jours, et faites-lui une
douce violence pour le ranger à la raison. Nous vous
en serons, Madame, infiniment obligés. Ne vous oubliez
pas aussi vous-môme, s'il vous plaît, car j'apprends,
de plus d'un endroit, que vous n'avez pas plus de
forces que lui et que vous n'êtes pas moins indocile sur
ce chapitre. Adieu, ma très chère sœur, c'est à lui
principalement que je vous recommande, vous et
M. Le Fossier [Ditguet], car je me défie fort que vous
vous rendiez l'un et l'autre à nos sollicitations.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 59
Quesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
9 octobre 1685.
C'est pour vous obéir, Madame, avec la plus grande
exactitude, que je me donne l'honneur de vous écrire
aujourd'hui, aussitôt après l'arrivée de notre pèlerin,
qui est revenu en très bonne santé et qui vous donnera
lui-même de ses nouvelles, ou aujourd'hui, ou demain.
Je vous envoie, Madame, les mesures de la chambre
que le petit papier vous expliquera ; mais, en vous
obéissant, je vous supplie de trouver bon que je vous
représente que, si c'est pour envoyer ici de la tapis-
serie, cela fera une très grande peine à M... et que je
suis comme assuré qu'il ne souffrira pas qu'on la
mette dans sa chambre. Il ne pourra pas se résoudre
à voir celle de M. David [Arnauld] sans tapisserie, pen-
dant que la sienne en sera tendue. Je n'ai osé lui en
rien dire; mais je sais assez ce qu'il dirait s'il le savait.
La seule raison qu'on lui peut dire est que cela rendra
le bruit plus sourd. Mais ce sera de si peu que cela ne
vaut pas la peine de faire la dépense. Que si on avait
à la faire, le plus court serait d'en prendre sur les lieux,
ou plutôt, ce qu'il souffrirait plus facilement, de se con-
tenter du jonc qu'on emploie dans ce pays. M. David
est du même avis que moi, et je crois, Madame, que
vous y entrerez quand vous y aurez bien pensé.
J'oubliais ce qui me touche plus au cœur : c'est de vous
faire des reproches de trois outrages sanglants que vous
me faites, Madame, au commencement de votre lettre,
vous qui n'avez coutume de me faire que du bien et
de ne me dire que des paroles de joie. Vous dites que
vous m'importunez en m'écrivant, vous m'en deman-
dez pardon, et vous me menacez de ne plus le faire.
Y a-t-ii rien de plus offensant, et croyez-vous que je
60 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
vous le pardonne aisément ? Il faudra que vous trouviez
un confesseur des plus indulgents, pour en avoir l'ab-
solution. Pour moi, je ne vous la donnerai point que
vous n'ayez accompli la pénitence, et la plus douce est
de vous rétracter, de me faire l'honneur de m'écrire le
plus souvent que votre santé et vos affaires vous le per-
mettront et d'être persuadée que c'est pour moi une joie
que j'estime infiniment que d'avoir avec vous, Madame,
ce petit commerce.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
16 octobre 1685.
Enfin, Madame, le voilà où vous l'avez désiré, celui1
qui faisait toute la joie de notre solitude et qu'il rend
doublement solitude, en la quittant pour s'aller jeter
dans le sein de ses amis. 11 ne sortira pas de notre cœur
pour sortir d'avec nous, et nous ne voulons pas déses-
pérer de l'y revoir un jour, quand sa santé sera rétablie.
L'espérance est pourtant fort médiocre, et je crois qu'il
vaut mieux se résoudre à prendre patience qu'à se
repaître d'une espérance vaine. Sa santé le demande
ainsi. C'est tout dire, et nous n'avons pas été aussi
indociles que vous le craigniez, quand il a été question
de prendre parti.
Questiel à Mme de Fontpertuis.
27 octobre 1685.
Je ne puis m'empecher de vous témoigner l'agréable
surprise que nous avons eue en apprenant la Dêclara-
1. Les années qui suivent, de 1686 à 1690, sont pour Du^uet, dit Sainte-
Beuve, « des années ensevelies ». Il lui fallut découvrir une retraite pro-
fonde et sûre. « 11 se passa un temps considérable, écrit-il, avant que je
« pusse trouver un tombeau à ma mesure. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 61
tion qui révoque TEdit de Nantes K C'est un coup digne
du plus grand roi du monde, et il n'a encore rien fait
qui approche de cette grande action, quelque remplie
que soit sa vie d'actions grandes et éclatantes. J'espère
que Dieu bénira le zèle qu'il donne à ce grand prince
pour la religion, et tous ceux qui l'aiment doivent prier
pour une affaire de cette importance qui remet l'unité
dans l'Eglise de France.
Quesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
20 novembre 1685.
Je ne crois pas que la personne dont vous m'avez
envoyé la lettre veuille dire que la cassette n'est pas où
je crois qu'elle est, mais que ce qu'il y a cherché ne
s'y est pas trouvé. La mémoire m'a manqué; mais il
en faut demeurer là. Le besoin que j'avais de ce petit
meuble n'était pas bien pressant. Si ce que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire" qu'on avait à m'envoyer en
vaut la peine, on pourra le faire; mais, si cela n'en vaut
pas la peine, je me pourvoirai par deçà de ce qui me
sera nécessaire pour mon hiver, d'autant mieux que
cela vous épargnera un petit embarras. Si M. de Fresnes
le jeune2 avait quelques livres d'airs spirituels ou de
noëls bien faits, ou quelque autre musique, il nie ferait
plaisir ; ce serait pour chanter au coin de mon feu cet
hiver. M. Le Doux Hamon en pourrait demander pour
moi (incognito) à M. Le Hoanmo. Je mets cela sans
1. Rappelons-nous que nous n'avons pas affaire à des philosophes,
mais à des prêtres et à des théologiens, et qu'on ne trouve personne à
cette époque, dans l'Eglise, qui s'élève contre cet acte cruel et impoli-
tique. Le grand Arnauld lui-même « s'en réjouit fort », et du Vau.ce!
écrit de Rome à M. de Castorie, le 17 novembre : « La Déclaration du
roi a été reçue avec grand applaudissement. » (Archives d'Utrecht,t. I.)
2. Son frère, François Quesnel.
62 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QÛËSNËL
beaucoup de réflexion, et vous pourrez l'oublier sans
beaucoup de faute '.
J'ai demandé un livre à M. de Fresnes, qui s'appelle
Vidée du sacerdoce et du sacrifice*1. Je l'aimerais mieux
non relié que relié, s'il n'est pas encore acheté; sinon,
il sera le bienvenu comme il sera.
Quesnel à M. Fromentin^
13 décembre 1G85.
Je reçus hier seulement, Monsieur, votre lettre du 18
du passé, où j'ai appris avec joie le succès qu'a partout
la révocation de l'édit de Nantes4, et la peine qu'a
Monsieur votre ami au sujet des professions de foi et des
serments qui se font par des gens qu'il sait, par leur
propre bouche, n'être pas sincères et de bonne foi. Si
ces gens ne disaient rien ou ne témoignaient que de la
peine et de la répugnance, je ne croirais pas que l'on
dût se mettre beaucoup en peine de fouiller dans leur
cœur pour y chercher leur véritable disposition. Car
nous voyons, dans tous les siècles de l'Eglise, que l'on
a sollicité les hérétiques les plus obstinés à souscrire des
professions de foi catholiques, que l'on jugeait assez
qu'ils n'auraient pas souscrites sans les menaces qu'on
leur faisait ou de les déposer ou de leur faire souffrir
d'autres peines. 11 paraît même qu'après qu'ils avaient
1. Nous savons, par le Cûrriculum vitœ du P. Quesnel, « qu'il n1a
point appris le plain-chant et qu'il n'a pas la voix forte ». (Documents
inédits, appartenant au P. Ingold, de l'Oratoire.)
2. L'Idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ. La première
partie est du P. de Gondren, la seconde du P. Toussaint Desmares, la
troisième et la quatrième du P. Pasquier Quesnel. Paris, 1677.
3. Sous-doyen de l'église d'Orléans et vicaire général.
4. Quesnel aura cependant la bonne fortune de trouver asile dans un
pays protestant.
:.
CORRESPONDANCE DE PASQtJIËR QUËSNEL 63
résiste aux premiers ordres ou des empereurs ou des
évoques, et que l'on était comme assuré qu'ils conser-
vaient toujours dans le cœur leurs anciennes erreurs,
on ne laissait pas de les presser de nouveau par de nou-
velles constitutions ou de nouveaux édits plus secrets,
et que, s'ils s'y soumettaient, on les recevait sans
façon à la participation des sacrements de l'Eglise.
Il est vrai qu'il n'y avait apparemment aucun serment
joint à la souscription, comme il y en a aujourd'hui;
mais, après tout, une profession de foi faite à la face
de toute l'Eglise, entre les mains de ses premiers
ministres, et accompagnée d'anathèmes, était une chose
fort sainte, et, mentir en cette occasion, c'était mentir
au Saint-Esprit. Quand donc il n'y aura que le soupçon,
j'ai peine à croire que Ion doive condamner une pratique
autorisée par l'exemple de l'Eglise, dans tous les siècles.
Ceux qui ont témoigné quelque temps auparavant que,
s'ils changeaient jamais, ce ne serait que par violence,
peuvent être censés avoir changé de sentiment, quand,
sans témoigner leur répugnance, ils se soumettent, et
leur profession de foi et souscription peut être regar-
dée comme une rétractation de leurs mauvaises disposi-
tions. Ceux qui ne font connaître les leurs qu'après
l'abjuration portent seuls la peine de leur parjure. Et
néanmoins il est de la charité qu'on leur doit de ne
les pas abandonner, mais de s'appliquer à les guérir,
en éclaircissant leurs doutes et en leur faisant con-
naître, par l'explication des vrais sentiments de l'Eglise
et par l'exemple des ministres qui se sont convertis
avant toute violence et par la seule conviction de
l'erreur où ils étaient, qu'il n'y a qu'un entêtement
déplorable qui les retienne dans l'erreur. Quant à ceux
qui déclareraient ouvertement qu'ils ne sont point
changés, qu'ils ne font que par force la profession de
foi, et qui, par conséquent, ne pourraient faire qu'un
faux serment, vous avez fort bien jugé, Monsieur, que
64 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
votre ami ne pouvait pas, en conscience, les recevoir
avec une telle disposition déclarée et connue. Il a aussi
très bien fait de déclarer à ceux qui se sont présentés
à lui qu'il ne les recevrait pas, s'il ne croyait qu'ils
viennent de leur bon gré à l'Eglise; car il faut que
l'Eglise agisse d'une manière digne de l'épouse de
Jésus-Christ, et que ses ministres conservent, en agis-
sant en son nom, son honneur et sa majesté. Elle court
après ces pauvres égarés, non comme un maître après
des esclaves fugitifs, mais comme une mère après ses
enfants. Si elle les châtie pour les faire rentrer dans sa
maison, elle ne doit pas leur faire de plaies mortelles,
ni leur en donner l'occasion, ni souffrir qu'ils s'en
fassent eux-mêmes, comme il est constant que ceux-ci
s'en font de mortelles quand ils font des sacrilèges et
des parjures. Il est, au contraire, de sa charité de les
leur épargner, et, s'ils n'ont dans l'agitation et le
trouble où ils sont ni la lumière ni la force de s'abste-
nir de ces péchés, elle doit, par sa sagesse et sa discré-
tion, les en détourner, en ne recevant pas de telles pro-
fessions ni de tels serments, qui, au lieu de leur rendre
la santé et la vie, les rendent encore plus malades et
plus incurables, en les rendant plus indignes de la
miséricorde de Dieu.
II est bien fâcheux qu'en pressant trop ces malheu-
reux, et par des voies odieuses, on ait arrêté le cours
du bien qui se faisait par les voies douces et naturelles.
Il faut les adoucir sur ce point, le mieux que l'on peut.
Il faut redoubler la charité envers eux et leur faire con-
naître qu'ils ne doivent point imputer à l'Eglise ce qu'elle
ne peut empêcher ; que ni ce qui vient delà part du roi,
qui fait en cela ce qu'il croit leur être utile, ni ce qui est
ajouté à ses ordres par la dureté des soldats ne change
point la face des affaires en elles-mêmes; qu'il faut exami-
ner d'aussi bonne foi et avec au tant de sincérité et de désir
de connaître la vérité, de quel côté est cette vérité et où la
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QtESNËL 65
Vraie Eglise se doit trouver, ou dans une communion
qui n'a jamais été interrompue depuis Jésus-Christ et
les apôtres ni dans le corps ni dans ses ministres, ou
dans une communion qui n'est établie que sur le
schisme qu'elle a fait avec l'Eglise où elle était née,
qui s'est attribué elle-même l'autorité et le ministère,
et où l'un des premiers principes est que chacun de
ceux qui la composent, depuis le plus simple paysan
jusqu'au plus habile ministre, doit juger par lui-même,
sur l'Ecriture seule et en l'examinant par le Saint-
Esprit qu'on lui promet pour cela, quelle est la véri-
table Eglise et quels sont ses dogmes, sans être obligé
de s'en rapporter ni à ministres ni à synodes. Ces deux
motifs sont, ce me semble, les plus puissants et les plus
propres et à l'égard des simples et à l'égard même des
plus capables de raisonnement. Je vous les touche,
Monsieur, pour votre ami, parce qu'ils se sont trouvés
au bout de ma plume ; car je ne prétends pas vous les
apprendre, et, si votre ami s'en voulait éclaircir davan-
tage, il connaît sans doute le dernier livre de M. Nicole.
Le travail est sans doute difficile; mais c'est où la
charité chrétienne doit éclater. Les apôtres avaient
encore plus à travailler pour détruire l'idolâtrie dans le
monde. Leur patience, leur foi et leurs prières en sont
venues à bout, employant les mêmes armes, témoi-
gnant beaucoup de charité à ceux qui sont dans l'erreur,
leur rendant souvent visite pour les instruire, compa-
tissant à leurs peines et leur faisant lire de bons livres.
Dieu bénira ces soins et fera trouver aux ouvriers
mêmes leur salut et leur sanctification dans celle de
leurs frères. Il faut surtout soutenir l'instruction par
la prière et attendre de Dieu le succès qu'elle doit
avoir. Vous suppléerez, Monsieur, envers votre ami, ce
que je ne puis ajouter ici. Je finirai, après vous avoir
supplié de me vouloir bien apprendre s'il y a quelque
chose de vrai de ce qu'on a mis cette semaine, dans
i. 5
66 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
la Gazette de Hollande, d'un M. de Rosemont; qu'après
s'être converti par force il était tombé malade; qu'en
cet état il n'avait point voulu recevoir les sacrements
ni écouter les prêtres, s'était repenti de son change-
ment, avait été ensuite mis en cause et condamné à
être pendu. On met cette scène à Rouen. Je suis, Mon-
sieur, tout à vous en la manière que vous savez, et me
recommande à vos bonnes prières. Je crois que vous
aurez reçu les papiers que je vous ai renvoyés. A quoi
en est l'affaire de la fondation ?
(Bibl. de l'Arsenal, ins. 5782.)
Quesnel à Mme de Fontpertuis
26 décembre 1685.
Je suis l'homme le plus raisonnable du monde en
matière de lettres; ainsi je vous supplie, Monsieur,
d'être persuadé que vous n'aurez jamais besoin de jus-
tification sur ce chapitre. Je sais vos occupations, et
cela seul serait une justification parfaite si vous en
aviez besoin. Ce n'est pas par le nombre des lettres que
vous devez juger de mon respect pour vous, et que je
dois m'assurer de votre bonté pour moi. L'un et l'autre
a un meilleur fondement, c'est sur quoi je me repose.
Je vous écris ce petit mot seulement pour vous dire ce
que je vous ai déjà dit, que, si la robe de chambre n'est
point encore partie, la description que vous m'en faites
me persuade qu'elle ne vaut pas le port, et qu'il la faut
laisser à Paris ; et, comme le reste n'était que par oc-
casion, il y peut aussi demeurer, sans qu'il me fasse
faute. Pour l'argent, il faut attendre qu'il y en ait
quelque chose de plus, car on doit toucher quelque
chose au commencement de cette année.
CORRESPONDANCE DE PASQTIER QUESNEI 67
J'ai bien de la joie, Monsieur, de ce que vous me
mandez de la santé de M. de Lisola [Duguet]. Gomme
c'est un effet de vos soins, c'est une nouvelle obliga-
tion qu'il faut encore mettre sur mon compte. Il gros-
sit tous les jours ; mais que faire à cela? Quelque insol-
vable que je puisse être, je prendrai plutôt le parti de
m'abandonner à votre miséricorde que de faire banque-
route. Quand M. Lisola vous ira voir, je vous supplie,
Monsieur, de vouloir bien lui faire mes con jouissances
sur sa santé. Quelque amitié que j'aie pour lui, je veux
bien qu'il sache que ce n'est pas tant pour lui que je
suis bien aise qu'il se porte mieux (car qui sait ce qui est
meilleur pour lui, la santé ou l'infirmité? ou plutôt qui
ne sait pas qu'ordinairement la dernière est préférable
à l'autre pour le salut et pour la sanctification ?), mais je
regarde l'Eglise qu'il pourrait servir, si Dieu lui ouvrait
une porte en lui donnant des forces.
Je vous souhaite à tous, par avance, une bonne,
heureuse et sainte année, et je vous donne une procu-
ration générale pour tous mes amis de delà que vous
connaissez. Je prends beaucoup de part à tous les évé-
nements de votre famille, vous n'en doutez pas, Mon-
sieur, sachant avec combien de respect et d'attache-
ment je suis à vous, Monsieur, pour toutes choses.
Je ne prétends pas que M. de Béthincourt [Nicole],
M. Boilc [Boileau], M. le Doyen [Ponlchdteau], soient
dans la foule des amis.
J'apprends que M. de Fresnes [Guillaume Quesnel]
m'a acheté une belle robe de chambre. Je ne l'en avais
pas prié, non plus que de m'acheter de la musique.
Gela est ridicule, ne lui en déplaise. J'aurais scrupule
d'acheter de la musique.
68 CORRESPONDANCE JDE PASQUÎER QÙESNEL
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
6 février 1686.
Ce que Ton me mande des trois maisons que Ton
menace de faire raser, s'ils ne font abjuration, est bien
surprenant, et ce qui est étrange, c'est qu'on dit que
leur évoque leur défend, sous peine d'excommunica-
tion, de faire cette abjuration. Cependant je ne suis
plus surpris de rien, et je m'attends tellement à tout
depuis quelque temps que je suis assez préparé à tous
les événements dont nous pourrons avoir le spectacle.
Quand les hommes se remuent, ce sont des mouches
qui volent, qui bourdonnent aux oreilles et qui piquent
quelquefois. Il n'en faut pas avoir peur; un peu de
patience en viendra à bout. La grande chaleur passera;
la nuit viendra bientôt ; ces mouches se retireront et ne
piqueront plus, et nous demeurerons, s'il plaît à Dieu,
en repos. Cependant, pendant que le soleil est très
ardent, il y a plus à souffrir pour ceux qui y sont expo-
sés, et ils sont plus à plaindre que ceux qui sont à
l'ombre ; mais il y a une autre ombre où les uns et les
autres sont parfaitement à l'abri, non seulement des
piqûres des mouches, mais des morsures des serpents
et du fiel des dragons : c'est l'ombre des ailes du Sei-
gneur. Je le supplie de tout mon cœur qu'il vous daigne
cacher, mon très cher Monsieur, non seulement sous
ses ailes, mais dans le secret de sa face, dans son sein,
dans son cœur, et qu'il vous y nourrisse des fruits de
son esprit qui sont la paix et la joie, et de l'espérance
vive des biens que vous attendez, et de la douceur de
la charité dont vous vivez, et des délices de la vérité
que vous aimez.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 69
Quesnel à Mme de Fontpertuis
3 mars 1686.
Je vas vous prendre au mot sur-le-champ pour une
petite chose dont je ne pourrais pas me reposer sur un
autre. Jai lu ici les relations des missionnaires de la
Cochinchine et de Siam, où ils exposent les grandes
dépenses qu'ils sont obligés de faire et pour la subsis-
tance et pour les présents qui servent à gagner les
rois de ces pays-là et leurs officiers. Ils nomment les
montres entre les bijoux qui y peuvent servir, et cela
m'a fait souvenir que je vous en ai laissé une d'or,
qui occupe la terre inutilement et qui pourrait ser-
vir à quelque chose entre les mains de ces ouvriers
évangéliques. C'est moins que les deux mailles de la
bonne veuve, qui mérita d'être louée de la bouche
même de Jésus-Christ, et il s'en faut bien que je donne
de mon indigence. C'est au moins quelque chose de
superflu que je ferais scrupule de garder plus long-
temps. S'il y avait quelque besoin plus pressant que
celui-là, vous pourriez, Monsieur, l'appliquer à ce
besoin, et je m'en repose entièrement sur vous. Je crois
que vous ne manquez pas de correspondance pour
le séminaire des Missions étrangères. Au pis-aller, je
sais que Mme de Sainte-Preuve y en a; mais il serait,
comme vous savez, fort inutile et contre Tordre évan-
gélique de me nommer à elle ni à d'autres, et cela n'en
vaut pas la peine.
Les nouvelles touchant le P. du Breuil ont un très
bon air dans le peu que vous m'en dites; mais je n'ai
garde de m'assurer de rien. J'aime mieux trouver mes
espérances surpassées que de les voir trompées,
70 CORRESPONDANCE DE PASQTJIER QUESNEL
Je suis bien aise que M. Duguet1 remarque mon
silence, et je serais fâché qu'il lui fût indifférent. Il
me prêcha si fort la dernière fois de me réduire au
nécessaire, de ne point exposer mes amis par trop de
commerce, de diminuer mes relations et autres choses
semblables, que j'ai cru lui faire plaisir de me tenir coi
et ne me pas presser de lui écrire. Si je puis néan-
moins le faire aujourd'hui, je le ferai.
QuesneJ à M. Fromentin1
Je fais réponse, Monsieur, à votre lettre du 17 mars,
aussitôt que je lai reçue, et vous devez juger par là
que je l'ai reçue bien tard. Il y a un peu de ma faute;
mais elle est sans remède. Vous m'avez bien fait plai-
sir de me mander l'histoire du P. Q. (P. Quesnel). Gela
est bien fâcheux qu'il ait été obligé de faire ainsi le
plongeon et que ses amis ne puissent savoir de ses
nouvelles. Il n'y a pas d'apparence, néanmoins, que les
poissons l'aient mangé ni qu'une baleine se soit trou-
vée prête à le gober, quand il s'est jeté dans la mer
pour apaiser l'orage et la tempête qui s'élevaient à son
occasion. Mais, après tout, puisqu'on a bien enfin eu des
nouvelles do Jonas, il faut espérer que nous en aurons
aussi quelque jour des siennes. De l'humeur que je le
connais, je ne le plains pas beaucoup, et je lui ai sou-
vent ouï dire qu'un petit trou, où l'on puisse être à cou-
vert de l'embarras du monde et attendre en paix le
jugement de Dieu en s'occupant de ses vérités saintes,
1. Duguet, par une sorte de terreur maladive et de misanthropie un
peu à fleur de peau, ne demandait crue l'oubli : « Qu'on me compte pour
mort et môme pour enseveli, écrit-il à l'abbé Boileau, et qu'on m'eflace
de la mémoire des vivants ! Les billets de deux lignes sont interdits
dans l'autre monde, aussi bien que les longues lettres. »
2. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 71
est ce que l'on peut trouver de meilleur en ce monde.
Ne serait-il point à la Trappe (car l'abbé est de ses amis)
ou à Sept-Fonds, dont l'abbé est aussi de sa connais-
sance, ou à Grenoble, à une lieue de laquelle il y a une
petite solitude qu'on nomme Miseré, qui est une vraie
retraite pour un homme qui ne veut point s'enfroquer.
Chacun devinera comme il pourra. Il sait bien où il est
lui-même, et cela peut lui suffire.
Qnesnel à M. Fromentin, à Orléans^
12 juin 1686.
Peut-être, Monsieur, que le bruit public vous aura
déjà appris la perte que nous venons de faire du saint
évoque deCastorie. Vous le connaissiez et vous l'aimiez ;
c'est assez pour me faire comprendre jusqu'à quel point
cette nouvelle vous affligera, et pour vous faire conce-
voir combien nous en sommes touchés. Mais enfin
Dieu l'avait donné à son Eglise comme un flambeau
pour l'éclairer. Il s'est consumé en l'éclairant, et le
voilà réuni pour jamais à sa source et heureusement
perdu dans cette lumière inaccessible et éternelle. Qu'il
est heureux, Monsieur, d'avoir consommé l'œuvre que
Dieu lui avait donné à faire et d'avoir travaillé à son
salut, en travaillant de toutes ses forces à celui des
peuples que la Providence lui avait confiés ! Il est mort
à Zwolle, dans l'Over-Yssel, achevant une visite pasto-
rale qu'il était allé faire dans un pays où la religion
est plus persécutée et où il courait beaucoup de risque.
Il a achevé de se consumer dans cette visite où l'on dit
qu'il a confirmé près de trente mille âmes. Un tel
évêque, après une vie toute remplie de travaux, de
fatigues, de peines, de sollicitudes, sans aucun revenu
1. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
"72 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
assuré, au milieu des traverses et des persécutions de
la part des faux frères et des ennemis déclarés, occupée
outre cela à la défense de la vérité et consommée par
une sainte mort; un tel évoque va paraître devant Dieu
avec confiance, et c'est quelque chose de terrible pour
d'autres prélats, qui passent la plus grande partie de
leur vie éloignés de leur troupeau, dont ils se sont
peut-être chargés sans vocation, chargés de bénéfices,
au milieu des richesses, de l'estime et de la pompe du
monde, et faisant peut-être peu de chose dans leur dio-
cèse. C'est, dis-je, une chose terrible que de penser au
dernier jour, où il faudra paraître devant un juge qui
est Dieu et qui opposera à ces évoques la vie des plus
saints prélats de l'Eglise; mais ce n'est pas notre affaire.
Nous avons assez à craindre pour nous, et nous avons
sujet de trembler chacun pour nos péchés. Profitons,
mon cher Monsieur, de tant d'exemples qui nous per-
suadent que la vie est courte, et que cette vapeur que
nous voyons disparaître si souvent en la personne de
nos amis disparaîtra l'un de ces jours dans la nôtre.
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
5 juillet 1686.
Je ne vous dis rien, Madame, du pauvre P. du Breuil1.
Je ne me suis guère attendu à aucun changement. Ce
qu'on a fait pour lui n'a pas été inutile, puisqu'après que
l'on a épuisé en vain tous les moyens humains pour sa
délivrance on doit demeurer plus convaincu que jamais
que Dieu s'est réservé cette affaire et qu'il en veut faire
quelque chose de grand et de digne de sa bonté.
Ce serviteur de Jésus-Christ souffrira beaucoup ; ses
infirmités augmenteront tous les jours ; il sera peut-être
\. Trai^sféré à l'île d'Oléroi}.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 73
privé de tout secours dans ses plus grands besoins ; il
périra, si vous voulez, <lans un cachot; mais ce cachot
est le champ où celui qui sème le bon grain a jeté ce
grain de froment pour le faire pousser, comme la
semence d'une moisson entière pour l'éternité.
C'est notre gloire d'être lié avec ceux qui souffrent
pour Jésus-Christ et pour la même cause, les mêmes
vérités et la même justice dont il lui a plu de nous
donner l'amour.
Quesnel ci MmQ de Fontpertuis
Le jour de Noël 1686.
J'écris néanmoins la veille, et je vous en avertis
pour ne vous pas scandaliser. Quoique, à dire vrai, je
n'en ferais pas scrupule, s'il y avait nécessité. J'ai reçu,
mon très cher ami, vos lettres du 12 et du 20. Celle-ci
ne fut reçue qu'hier, à six heures du soir. Il n'y avait
pas moyen de vous faire plus tôt réponse que demain.
Notre abbé est, Dieu merci, quitte de son rhume.
Il est debout, habillé, et on lui fait la barbe présen-
tement. Il lui reste fort peu de chose, et il s'attend à
dire demain une messe. Soyez donc en repos de ce
côté-là, je vous en prie, et calmez un peu votre douleur
sur tout ce qui vous afflige.
Le pauvre insulaire [le P. du Breuil) a trouvé de
nouveaux maux dans le remède où il cherchait son
soulagement. Dieu permet ainsi que tout réussisse mal
d'un côté à ceux qu'il aime le plus.
Un bref à l'usage de notre diocèse, la liste des pré-
dicateurs du carême et de petites nouveautés de litté-
rature réjouiront un peu notre abbé [Arnauld], Comme
il ne faut pas qu'il s'applique tant dorénavant, il faut
quelque chose pour l'occuper, sans contention, après
les repas,
74 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
J'avais, ce me semble, offert d'assez bonne grâce, et
assurément de bon cœur, mes livres à M. Aubert.
Il a entre ses mains deux billets dont je Pavais prié
de se servir, lui abandonnant tout pour toujours. Il
n'a pas voulu s'en servir, et il y a un peu de façons
dans ses manières. Cependant le plus jeune des de
Fresnes * me demande à en avoir l'usage. Me voilà
embarrassé. Je n'ai encore rien répondu, et j'aurai
peine, à présent, à refuser sans fâcher. Je me tiens
cependant toujours lié, et M. Aubert n'a qu'à se servir
du billet.
Quesnel au P. du Breuil
15 janvier 1687.
Le 8 décembre, mourut M. le Prince2. Il reconnut,
quoique bien tard, combien sont vaines les douceurs,
les joies et les grandeurs de ce monde; mais c'est
toujours quelque chose qu'il l'ait reconnu. Car il entrait
déjà dans l'agonie, quand il fit approcher M. le Duc
et le prince de Conti, et que, ramassant ce qu'il avait
de force, il leur dit qu'il ne devait pas leur être sus-
pect en ce moment, puisqu'il n'avait plus rien à mé-
nager sur la terre et qu'il allait rendre compte à son
juge; qu'il leur déclarait donc qu'ayant essayé de tout
dans le monde, plaisirs, honneurs, richesses, gloire,
emplois éclatants (il pouvait ajouter sciences, curiosités
d'esprit), il n'avait trouvé partout que vanité et affliction
d'esprit, qu'ils devaient profiter de ses leçons et de son
exemple, parce que peu de personnes avaient fait de
pareilles expériences. Après avoir embrassé ces princes
qui fondaient en larmes, il les renvoya, ordonnant
1. François Quesnel, son frère.
2. Louis de Bourbon, prince de Condé, dit le grand Gondé.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 75
qu'on le laissât uniquement penser à son salut. Et, peu
de moments avant d'expirer, il commanda à un gentil-
homme de faire souvenir, de sa part, les deux princes
des paroles d'un prince qu'ils devaient croire et du
temps où ils les avaient entendues.
Il mourut après cela avec une intrépidité incroyable.
Dieu au moins fit connaître qu'il est le maître du cœur
des princes, et il a arraché de celui-ci, que les esprits
forts regardaient comme un héros, une confession bien
glorieuse à sa grandeur divine. On dit que les seigneurs,
et d'autres aussi à qui il parla, furent étourdis de cette
confession. Plût à Dieu que ce trouble eût duré et
leur fût devenu salutaire! Il y avait plus d'un an qu'il
avait fait une confession générale au P. Deschamps,
jésuite. Ce père n'arriva pas assez tôt pour le voir
mourir et l'assister en ce passage. Un P. Berger s'y
trouva, qui lui dit une fois qu'il fallait mourir aussi
glorieusement qu'il avait vécu. Il rejeta cette exhor-
tation, en lui répondant qu'il n'était plus question de
penser à la gloire, qu'il n'y avait que trop pensé, et
qu'il fallait tâcher de mourir humblement. Il écrivit au
roi une lettre qui court, pour lui demander pardon de
ce qui s'était passé autrefois et la grâce du prince de
Gonti. Le roi fondait en larmes en lisant cette lettre,
et il avait déjà accordé la grâce que M. le Prince lui
demandait.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
22 janvier 1687.
Peut-être ai-je tort de n'avoir pas fait plus tôt
réponse à votre lettre du 6 de l'an, ma très bonne mère
et ma très chère sœur; mais aussi pourquoi la vôtre
arriva-t-elle un moment après que notre paquet était
parti, comme peut-être il arrivera encore aujourd'hui?
76 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Il n'y a point d'autre inconvénient à tout ceci, sinon
que vous aurez été en peine au sujet de la rupture.
Mais je supposais que vous en aviez été informée dans
le temps, parce que je croyais qu'on vous avait con-
sultée sur le remède du roi; cependant je me suis
trompé, on n'avait pas voulu vous alarmer. Vous jugez
bien qu'on n'a pas attendu si tard à se pourvoir d'un
bandage. Il y a ici un Italien qui les fait bien, et on en
a eu un, dès le mois de juillet ou d'août que l'on s'est
aperçu du mal. [1 n'aime pas trop qu'on lui en parle, et
il ne veut pas aussi qu'on lui en paraisse alarmé. Ce
qu'il y avait donc de particulier dans son dernier rhume,
c'est que la toux, répondant là quand elle est violente,
le mal s'en porte moins bien, et je crus devoir marquer
cette circonstance afin qu'on y eût égard, si on délibé-
rait sur sa maladie, qui ne me paraît pas proprement
un rhume ordinaire, mais un débordement d'humeurs
qui s'amassent avec le temps et qui se déchargent
environ tous les ans. Gomme il ne crache ni ne mouche
quasi point, la nature ne se décharge point jour à jour,
mais de terme en terme.
Il n'a bougé de la chambre, depuis sa maladie, que
pour aller une fois à Saint-Vast. On a dîné pendant le
froid dans sa chambre.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
5 février 1687.
J'ai fait part au P. abbé [Arnauld] de la proposition
touchant le remède du sieur Ivan Roze, que vous dites
que l'on serait tout près d'envoyer; mais on a cru qu'il
y avait équivoque dans votre lettre aussi bien que dans
celle-ci, et l'on a douté si vous voulez parler de l'envoi
du médecin ou de celui de la médecine. Il serait, avant
toutes choses, nécessaire de savoir si les cures qu'il a
CORRESPONDANCE Ï)E PASOUIËR QUESNEL 77
faites sont de jeunes gens ou sur toutes sortes de per-
sonnes indifféremment; car on dit que les enfants gué-
rissent aisément de ce mal et qu'il n'en est pas de
même des vieillards. Mais, supposé que le remède soit
bon à tous et que M. Le Doux [Hamon] 1 approuve que
le R. P. abbé s'en serve, il n'y a point de répugnance ;
on pourra l'envoyer avec une bonne instruction. Que
s'il est nécessaire que le médecin vienne lui-même
et que vous ayez voulu parler de lui, c'est une autre
affaire, et il faut voir s'il y a assez de fondement à faire
sur ce remède pour donner lieu à ce voyage, et s'il n'y
a point d'inconvénient qu'il le fasse. Vous en jugerez
mieux par delà que personne et vous prendrez le parti
que vous croirez le meilleur.
Je crois maintenant M. de Bethincourt [Nicole] à son
nouveau gîte. Dieu veuille qu'il trouve une nouvelle vie
et de nouvelles forces dans ce lieu ! Je souhaiterais
bien que le bon Dieu nous le voulût encore prêter pour
quelques années et le mettre en état d'achever sa
besogne et d'en commencer d'autres. Nous sommes
entre la crainte et l'espérance touchant M. de la Viémur
[Port-Royal] et sa petite famille. Voilà le bon P. Des-
mares2 retourné à Dieu. Il n'aura pas manqué de donner
ordre à tout.
1. Jean Hamon, une des figures charmantes du jansénisme, ce méde-
cin de Port-Royal qui, vers l'âge de trente et un ans, s'était senti « vio-
lemment poussé vers Dieu » et devint, depuis lors, la consolation des
religieux du grand monastère. Mystique et doux, presque le seul de Port-
Royal, dit Sainte-Beuve, « qui ait des fibres tendres ».
2. Le P. Desmares, de l'Oratoire, fut accusé de doctrines calvinistes.
Il avait fait un voyage à Rome pour défendre le livre de Janséniuset fut
interdit comme prédicateur. Il mourut à Liancourt, le 19 janvier 1687,
à quatre-vingt-sept ans.
78 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
1687.
Il est vrai que cette pauvre petite femme2 est morte,
et d'une manière assurément consolante. Le théo-
logal qui l'a assistée m'a écrit le détail ; mais j'avais
reçu d'elle une lettre immédiatement avant sa mala-
die, et du 26 janvier, où elle semblait prédire sa mort,
en me répondant sur ce chapitre dont je lui avais
écrit, et elle m'y paraissait pénétrée de très bons sen-
timents, comme elle l'a toujours été. 11 se passait en
elle quelque chose de fort extraordinaire et dont elle
n'était pas la maîtresse, et surtout quand elle se vou-
lait confesser. Elle n'avait pu le faire depuis qu'elle
était éloignée de son confesseur ordinaire, quelque
chose que j'aie pu lui dire, et, lui en ayant écrit
quelque temps avant sa maladie, elle prit enfin la réso-
lution de le faire, ce qu'elle n'avait pu faire auparavant.
Elle me le manda donc en ces termes : « Eh bien,
mon Père, je veux faire tout ce que je pourrai pour
me confesser, mais, si vous saviez ce que je souffre! La
seule pensée de me confesser me fait venir la palpita-
tion de cœur; j'en suis à la mort, ce sont des répu-
gnances terribles, un trouble dans les sens et dans
l'esprit, des douleurs intérieures si violentes que je
n'ai presque pas la force d'y résister. Je crains de
mourir à la peine. On se moque de moi ici quand je
veux parler de cela. On croit que j'ai quelques atta-
chements au monde, que je ne veux pas quitter. Il me
1. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
2. Voir les lettres d'avril 1685 et 16 mai de la même année. Il s'agit
certainement de la « petite Languedocienne », qui meurt de la perte de
son directeur. Voilà ce que le charmant Duguet, le doux confesseur de
Mrae de La Fayette, n'aura jamais à se reprocher! Notre Quesnel, avec
son àpreté, n'est point un directeur de consciences féminines.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 79
semble que je le hais, et on veut me persuader que je
l'aime. Hélas! quel malheur pour moi, si je l'aimais!
Mon Père, ne m'abandonnez pas! Vous me connaissez
mieux que les autres, je ne veux point d'autre guide
que vous; mais je ne laisserai pas de me confesser à
d'autres, si Dieu me fait cette grâce. » Voilà sa der-
nière lettre. Ce qu'elle craignait lui est arrivé : elle est
morte de cette palpitation de cœur et, comme je n'en
doute point, par l'effort qu'elle a fait pour satisfaire à
ce qu'on désirait d'elle qu'elle se confessât, et j'espère
que Dieu lui aura compté cela pour quelque chose, et
il paraît visiblement qu'il l'a disposée ainsi à la mort
après l'avoir exercée depuis sa conversion d'une ma-
nière terrible, qui m'a toujours fait croire qu'elle avait
un ange de Satan qui la colaphisait en plus d'une
manière et qui a servi, par la miséricorde de Dieu,
à son salut.
Quesnel1 à M. Louis Hideux2, curé des Saints-Innocents
1687.
J'ai appris de M. Du Pin3 la bonté que vous aviez
eue de vous charger de la lecture d'un petit ouvrage
1. Lettre communiquée par M. Gazier.
2. Louis Hideux, syndic de Sorbonne, montra quelque faiblesse
durant la vie de Louis XIV, en rétractant et son approbation du livre
du P. Quesnel et sa signature, en 1700, du Cas de Conscience ; mais il
retrouva son courage à la mort du roi et fut un des plus solides parmi
les appelants et réappelants de la bulle Unigenilus.
3. Louis Ellies Du Pin, né en 1659, docteur de Sorbonne en 1684. Un
esprit net, précis, méthodique, d'une lecture immense, auteur de la Bi-
bliothèque universelle ecclésiastique ^qvs. 58 volumes in-8°. Ce grand ouvrage
souleva, en 1687 (voir la lettre de novembre 1687) des controverses du
côté de Bossuet et de M. de Harlay, qui obligea Du Pin à donner une
rétractation d'un assez grand nombre de propositions. 11 fut exilé,
en 1701, pour l'affaire du Cas de Conscience. Son style est peu correct,
mais assez élevé et moins batailleur, en général, que celui des théolo-
giens de son parti. L'abbé Legendre {Mémoires, p. 163) dit que « ce
docteur n'était rodomont que la plume à la main ».
80 CORRESPONDANCE DE PASQUIÊft QtJÈSNËL
de piété qui vient d'être imprimé1 et d'avoir bien voulu
l'honorer de votre approbation et lui procurer même
celle de quelques-uns de Messieurs vos confrères. C'est
une générosité que je ne puis assez estimer et dont je
ne perdrai jamais le souvenir. Je n'entreprends pas,
Monsieur, de vous en faire un remerciement qui y
réponde, et je me contente de vous assurer avec sim-
plicité que je regarde l'obligation que je vous ai en
cette occasion comme un lien qui m'attache à vous
pour toute ma vie et qui augmente en moi le respect
et l'estime que j'ai toujours eus pour votre mérite. J'ose
vous demander, Monsieur, une grâce qui est une suite
de celle-ci, qui est de vouloir bien consommer votre
ouvrage en donnant encore un peu d'application aux
changements que je crois nécessaires pour empêcher
qu'on ne soit en état de faire un mauvais usage de
quelques endroits qui sont ou un peu durs, ou trop peu
éclaircis. J'aurais tout le déplaisir possible, s'il arrivait
que des personnes d'un aussi grand mérite que Mes-
sieurs les approbateurs, et que vous avez eu la géné-
rosité d'engager à me faire cet honneur en vous char-
geant de tout, venaient à en recevoir quelque chagrin,
et plus encore, Monsieur, si cela vous arrivait.
J'envoie un Errata, qui est un peu grand. On pour-
rait faire un choix ; mais les fautes, qui paraissent
quasi pas considérables, le sont quelquefois beaucoup.
Quant aux autres difficultés, elles sont marquées dans
1. Il s'agit du livre des Réflexions morales, qui ouvre l'ère du nouveau
jansénisme, commençant avec Quesnel pour aboutir à la bulle Uni-
genitus et à l'appel, tandis que l'ancien, celui de Port-Royal et de
Pascal, finit avec M. Arnauld. La première édition de l'ouvrage,
très courte, avait été imprimée en 1671, avec l'approbation de M. Via-
lart, évêque de Châlons ; la seconde, plus étendue, paraît en 1687, avec
l'appui de plusieurs docteurs de Sorbonne, MM. Hideux, Blampignon,
curé de Saint-Merri, Ellies Du Pin. L'édition complète ne paraîtra
qu'en 1695 et attirera au cardinal de Noailles et à Pasquier Quesnel de
longues persécutions.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 81
un autre papier. Il y en a de conséquentes. J'en ai
marqué trois, entre les autres, qui demandent des car-
tons. Vous jugerez, Monsieur, avec Messieurs vos con-
frères, de ce qu'il sera à propos de faire du reste. Si
on ne fait que trois cartons, YErrata fera le quatrième.
Je vous demande, Monsieur, humblement pardon de
toutes les peines que je vous donne. Celui de mes amis
qui aura l'honneur de vous présenter cette lettre vous
soulagera volontiers de ce qu'il pourrait y avoir d'écri-
tures à faire pour mettre les cartons en état. La trop
bonne opinion que vous avez eue de moi vous a
empêché de faire attention sur beaucoup d'autres
endroits qui sont mal digérés et que je n'ai point bien
revus, parce que la copie sur laquelle on a imprimé
n'a point été entre mes mains. Mais vous êtes trop
engagé à m'excuser de ces sortes de fautes, après
m 'avoir prévenu avec tant de bonté, tout inconnu que
je vous étais. C'est par la confiance qu'elle me donne
que je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien témoi-
gner ma respectueuse reconnaissance aux personnes
que vous vous êtes associées pour l'approbation. Je
n'ose pas prendre la liberté de le faire moi-même, et,
puisque vous êtes le canal par où leur bienfait m'est
venu, vous devez l'être aussi pour faire aller à ces
messieurs ma gratitude.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis
5 mars 1687.
J'envoie la liste des personnes à qui je crois devoir
faire un présent du Saint-Paul1, si toutefois nous
1. V Abrégé de la morale sur Saint Paul (les Réflexions morales).
Voici quelques noms de cette liste, que nous avons entre les mains :
en veau doré sur tranche, pour Mme la duchesse d'Epernon ; en maro-
i. 6
82 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
arrivons jusque-là que d'être en peine d'en donner.
Vous réformerez cette liste comme vous jugerez à
propos; vous ferez largesse à qui bon vous semblera.
Vous êtes la maîtresse partout où je suis le maître.
Vous verrez ce qu'il en faudra donner à nos bonnes
sœurs de la Viémur [Port-Royal].
Quesnel ci Mme de Fontpertuis
19 mars 1687.
Je vous ai écrit deux fois, et la dernière était hier,
pour vous engager à faire que M. Du Pin et les autres
approbateurs obligent le libraire d'attendre quelques
jours seulement à publier le livre, ou qu'il en sus-
pende le débit jusqu'à ce que je lui aie envoyé, comme
je ferai dans deux jours environ, un Errata nécessaire
et de quoi faire quelques cartons que je ne crois pas
devoir aller à plus de deux ou trois, mais qui sont
nécessaires. Il ne faut qu'un mot pour donner prise à
ceux qui cherchent occasion1. On ne saurait avoir trop
de précaution; encore, avec tout cela, a-t-on sujet
de craindre. Si donc, par malheur, mes lettres n'a-
vaient pas été données, faites, je vous en prie, avertir
M. Du Pin, qu'il ne perde pas de temps pour arrêter
le débit.
Mille pardons de toutes ces peines. Il faut que je
fasse bien fond sur votre charité et sur ce bon cœur,
toujours prêt à agir pour vos amis, pour être si facile
à en user comme je fais.
quin du Levant, pour M. l'archevêque de Paris, pour Mma la marquise
de Grammont, la duchesse de Lesdiguières, la marquise d'IIumières, la
marquise d'Huxelles, Mme de Dampierre, la première présidente, M. le
duc de Roannez, M. Nicole, M. Boileau, etc. (Archives d'Amersfoort.)
1. On remarquera les scrupules de Quesnel, qui semble prévoir les
investigations malveillantes dont son livre sera l'objet;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 83
Quesnel à Mmc de Fontpertins
11 juin 1687.
J'ai reçu les mémoires de la distribution. J'admire
mon frère d'effacer ceux qu'il sait bien qui m'ont
toujours regardé comme un de leurs meilleurs amis,
tel qu'est le P. du Juannet, pour mettre en leur
place des gens que je n'ai jamais ni vus ni connus,
comme M. Fouquet1, ou que je regarde comme des
gens opposés à la vérité et à ses amis, tel qu'est ce
P. Borde.
Je ne me suis point pressé de vous faire écrire la
maladie de notre abbé [Arnauld], et j'ai laissé à ceux
qui vous en ont donné avis le soin de vous écrire qu'il
ne lui reste que de la faiblesse dont il a sujet d'espérer
que le temps et la bonne nourriture le délivreront. 11
vieillit beaucoup, et on ne peut s'empêcher de trembler
aux moindres attaques.
Quesnel à du Vaucel2
Novembre 1687.
Vous réparez si bien votre long silence, mon très
cher frère, qu'il y aurait de l'injustice à s'en plaindre
1. Le P. Fouquet, de l'Oratoire.
2. Nous avons déjà cité plusieurs extraits des lettres de M. Louis-
Paul du Vaucel, mort en 1715. Voici le moment venu de retracer, en
quelques lignes, la silhouette de ce grand ami du parti, qui, durant
quinze ans, habita Rome, où il représentait, à titre officieux, les jansé-
nistes. C'était un ancien chanoine et théologal d'Aleth, relégué en
Auvergne pendant quatre années, puis réfugié en Hollande, en 1681, près
(TArflauld s* ^nrr^spgndanoe originale et inédite, en douze ou q«ift'<e
84 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
maintenant, et l'effusion de votre cœur dont vous
accompagnez votre justification répand tant de joie et
de consolation dans le mien que vous aurez beaucoup
de revenant-bon quand nous éclaircirons nos comptes.
J'aime à vous devoir, et je ne crains point de me ruiner
avec vous quoique je ne demande point de crédit. Je
vous, paierai toujours comptant et par avance, et,
puisque vous ne demandez que de l'amitié, j'en ai un
fonds que je ne crains point qui me manque.
Disons quelque chose de la république des lettres. Je
n'ai point encore pu voir le mois d'octobre de M. Bayle.
Il commence à me déplaire, car ses nouvelles dégé-
nèrent en controverses, et il ne parle, la plupart du
temps, que d'ouvrages peu considérables. Il y a
quelques mois qu'il parla d'un livre de Préjugés1, qui
n'est pas celui de M. Juricu. Je l'ai vu ; ce n'est pas
grand'chose. De la manière dont M. Bayle parlait, il
semblait attendre une réponse. Mais qui voudrait la
faire ? Si pourtant il en avait paru une, à Paris, vous
me feriez plaisir de me dire ce que c'est. Je doute que
cela fût bien reçu delà Cour, qui n'aime pas ces sortes
de contestations. Demandez-en des nouvelles àM.deB...
[Nicole] , et voyez ce qu'il en pense ; car il peut en être
informé. Pour moi, si j'avais un ami qui en voulût
faire imprimer, je croirais être obligé de l'en détourner,
au moins avant que d'avoir pris trois ou quatre mois
pour examiner l'affaire.
Ce que vous me mandez du P. Malebranche m'a
bien réjoui, car nous avons toujours été si bons amis
que je ne puis m'empêcher de prendre part au succès
de ses ouvrages. C'est un bel esprit. Continuez, je vous
volumes, se trouve aux archives de l'Eglise vieille-catholique d'Utrecht.
On y rencontre mille détails curieux sur toutes les affaires religieuses
du temps et sur les cardinaux romains. Malheureusement le style en est
un peu monotone. Nous y ferons de fréquents emprunts.
1. Voir juillet 1686.
Correspondais ce de pasquier qlesnel 85
prie, à m'en apprendre les suites. J'ai trouve ici de ses
anciens amis, qui prennent beaucoup de part, aussi
bien que moi, à ses combats, quoiqu'il ait affaire à un
antagoniste qui se démêle assez bien et qui lui donne à
travailler. J'ai ouï dire que la querelle en demeurera là,
quoiqu'on m'ait assuré d'ailleurs que ce Père fait impri-
mer quelque chose à Rotterdam ■*.
On dit qu'on aura, au nouvel an, le Saint- Léon du
P. Maimbourg, ouvrage posthume qui ne lui aura pas
coûté beaucoup.
M. l'abbé Du Pin2 fait donc bien parler de lui? S'il
eût fait paraître ses dissertations un peu plus tôt, il
aurait pu prétendre à avoir place dans la promotion
qui s'est faite. Je le plains en une chose : c'est que,
comme on n'agit guère par principes sur ces sortes de
choses, mais selon les intérêts des particuliers, la con-
joncture des affaires et les inclinations de certaines per-
sonnes, il court risque d'avoir à dos de grandes puis-
sances, de n'avoir personne qui le protège comme il
faut et de se trouver entre le marteau et l'enclume.
J'ai un ami à Paris, qui a un ouvrage de cette
nature, il y a longtemps. Et cette môme raison doit
lui faire bien penser à ce qu'il y a à faire avant de
l'imprimer.
J'ai lu le livret qui contient l'abrégé de Y Histoire des
hérésies nées dans le dernier siècle, avec un sommaire
de leurs erreurs, réfutées en peu de paroles et d'une
manière décisive. J'ai bien cru que cela serait de votre
goût. 11 y a quelques exemplaires en chemin; mais je
crois que le roulier n'arrivera pas sitôt. Vous en pren-
drez, s'il vous plaît, un pour vous.
Je vous défie de faire le voyage dont vous nous
menacez.
1. Entretiens sur la Métaphysique et la Religion.
2. Voir la note de la lettre précédente.
86 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Veille de Noël 1687.
Puisqu'il n'y a rien à faire autre chose qu'à disposer
du reste de la somme, je vous supplie, Madame, d'avoir
la bonté de me la faire tenir. Il y a des misères en
grand nombre en cette province, et il y a peu de
secours. Il est juste que nous reconnaissions la grâce
que Notre-Seigneur nous fait de nous y donner retraite
en faisant part à ses membres, que nous y voyons
souffrir, des biens qu'il nous a donnés. Ce qu'il y a de
bon dans les Réflexions m'a été donné ici, et, puisque
cet argent en provient, il est juste qu'il y revienne, au
moins en partie.
Il y a de pauvres gens en prison par des accusations
dont ils ont été justifiés en justice, et qui y demeurent
faute d'avoir de quoi payer au geôlier la dépense qu'ils
y ont faite, et une femme, entre autres, qui y est
accouchée, a son enfant à nourrir dans un lieu fort
incommode. Je tâcherai d'engager quelque autre per-
sonne à contribuer à leur délivrance, en y contribuant
moi-même.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
1er février 1688.
Vous nous avez envoyé, dans le paquet d'hier, une
partie du grand arrêt que nous avions reçu tout entier
par la poste !. C'est un ami qui a cru nous faire plaisir,
1. 11 est question de l'affaire de Charles-Henri de Beaumanoir, mar-
quis de Lavardin, envoyé en ambassade à Rome, à l'époque où
Louis XIV avait un différend avec Innocent XT au sujet des franchises.
Entré dans la ville malgré la défense du pape, il fut excommunié.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 87
sans se nommer, en nous donnant le moyen de con-
tenter de bonne heure notre curiosité, et, en effet, il
nous a obligés, car nous l'avions su dès mercredi, et
nous avons eu moyen d'en faire part à plusieurs
curieux. C'est un terrible coup pour les Romains, et ils
y ont donné lieu par leur conduite, qui n'est pas régu-
lière dans cette excommunication prétendue. Les pauvres
jansénistes y sont maltraités ; mais il y a longtemps
qu'ils doivent s'être accoutumés à être battus, et, s'ils
n'ont point d'autre dédommagement à attendre que ces
grâces dont le pape les comble tous les jours, je tiens
leur ressource bien mince et bien légère. Je les plains
encore moins que le pape et les Romains, puisque
voilà une affaire dont j'ai peine à croire qu'il voie la
fin pendant sa vie, les engagements étant si grands de
part et d'autre. Dieu, le Dieu de la paix, est le seul qui
sait la donner, quand le monde ne la peut trouver.
C'est à des moines comme nous de lever les mains au
ciel pour l'obtenir, et de gémir de nos péchés et de
ceux du monde, qui nous attirent ces malheurs.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 20 février 1688.
Nous avons trouvé ici un manuscrit espagnol de La
Nuza, célèbre dominicain, qui était provincial de la pro-
vince d'Aragon en 1597, dans le temps où l'inquisition
avait imposé silence aux jésuites et aux dominicains
sur la matière de la grâce. Ce sont deux lettres ou
requêtes, l'une au roi d'Espagne et l'autre à l'inquisi-
Quesnel fait allusion à un arrêt du parlement contre l'interdit et
l'excommunication de l'ambassadeur. On trouvera, sur cette curieuse
aventure, des renseignements précieux dans le Recueil des instructions
données aux ambassadeurs, Rome, publié par M. Hanotaux, t. I, pp. 283
et suiv.
88 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
teur, et qui sont en substance la même chose. C'est un
écrit de trente ou quarante pages, où il se plaint de cette
interdiction comme dune chose inconnue avant les
jésuites, et qui met en parallèle la vérité ancienne et
les erreurs nouvelles. En sorte qu'aussitôt que les
jésuites s'aviseront d'attaquer une vérité et que cette
contestation fera quelque bruit, il ne sera plus permis
d'en parler, ni d'en écrire.
Il y a dans cet écrit beaucoup de petites histoires des
jésuites, et ce saint homme paraît bien animé contre
eux. Il rapporte la prognostique de Melchior Canus,
tirée d'une lettre qu'il écrivit au P. Régla, de Tordre
de saint Jérôme, confesseur de l'empereur Charles-
Quint, où il dit : « Dieu veuille que je ne sois pas comme
< Cassandre, à qui on ne voulait point avoir créance
< qu'après que l'on eut vu Troie brûlée et ruinée. Si
< on laisse continuer ces Pères de la Société comme ils
ont commencé, plaise à Dieu que le temps ne vienne
pas auquel les rois voudront leur résister et qu'ils ne
pourront! »
Qaesnel à du Vaucel, à Rome
27 février 1688.
V Histoire de la Monarchie des Solipses est fort jolie
et mérite de n'être pas oubliée. (Vous avez voulu dire
vieux ou jeune, quand vous avez dit que Julius Scliotti
était entré chez les jésuites assez... ; mais l'un des deux
est demeuré au bout de votre plume.)
On a mandé, en effet, de Paris que l'on y avait fait
une seconde édition du livre du P. Tellier1, et on l'avait
prise même pour un second volume. On dit qu'ils ne
1. Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires, par le P. Tellier,
ouvrage qui fut déféré au tribunal de l'inquisition et mis à l'index
en 1101.
CORRESPONDANCE DE PASQC1ER QUESNEL SO
Savent où ils en sont, qu'ils passent quelquefois beau-
coup d'heures chez les dominicains pour y chercher
des mémoires, mais qu'ils n'y trouvent pas leurcompte.
Il n'est pas étonnant que ce livre se soit débité en si peu
de temps, les Pères le donnent partout à leurs amis et
à ceux qu'ils voudraient engager à en être, comme
ils ont fait ici au conseiller qu'ils ont invité à faire les
exercices chez eux. J'ai ouï dire aussi qu'on fera une
nouvelle édition in-4° deY Abrégé de la Morale du Nou-
veau Testament, du P. Quesnel, et qu'il va travailler à
étendre un peu plus celles de l'Evangile, parce qu'on
l'en a fort pressé et qu'il paraît trop de différence entre
celles-ci et celles de saint Paul et du reste.
La Vie de Saint Louis, que nous avons et que nous
lisons, est très belle. C'est un in-4° en deux volumes,
dédié à M8T le Dauphin. La puissance des papes y paraît
avoir été, en ce temps-là, dans une terrible élévation.
Leurs entreprises et leurs excès n'y sont pas épargnés,
et je doute qu'on en soit fort content à Rome. C'est sur
les mémoires de M. de Tillemont qu'elle a été faite et
sur d'autres.
L'auteur de la Tradition^ doit être bien content de
ce que ce livre a le bonheur de plaire à de si habiles
gens. Il est vrai que saint Thomas n'y est pas séparé
de saint Augustin, et, en effet, il possédait bien la
doctrine de ce Père. Il faudrait assurément que les dis-
ciples de l'un et de l'autre travaillassent, à se bien unir.
Le crédit des adversaires croît de jour en jour, et, si on
était bien conseillé, on s'unirait de tous côtés contre
eux pour mettre la bonne doctrine à couvert de leur
violence.
1. Tradition de VEglise romaine, par le P. Quesnel (1687), 4 vol.
Le Dictionnaire des Livres jansénistes dit que le P. Quesnel, dans cet
ouvrage, « tourne en ridicule la grâce suffisante » et cite cette phrase du
livre : « Grâce nécessaire pour pécher, grâce qui n'a jamais aucun effet,
vous ne faites jamais de bien et vous faites toujours du mal. Allez-vous
promener »,
90 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Nous reçûmes hier une réponse de plus de trente
pages à l'écrit italien fait contre la protestation de
M. de Lavardin. Elle est très bien faite, et il ne paraît
pas qu'on y puisse répondre; on y tourne en ridicule
le livre du cardinal d'Aguire1 et son élévation au car-
dinalat, sans le nommer. En vérité, le pape devrait
chercher des voies d'accommodement avant que les
affaires s'aigrissent davantage.
Qiœsnel au P. du Breuil
17 mars 1688.
Notre R. P. abbé [Arnauld2] est, Dieu merci, dans une
parfaite santé, et ses religieux pareillement. 11 est âgé,
et, quoiqu'on voie bien qu'il l'est, on ne voit point
néanmoins que sa vieillesse le charge et l'appesantisse.
Il n'a ni cornet à l'oreille, ni lunettes sur le nez, ni
bâton à la main, ni goutte aux pieds. Il a bon appétit,
il dort fort bien, il a du feu et de l'ardeur plus que
beaucoup de jeunes gens, il a toujours l'esprit aussi
bon et plus solide que jamais, il vous honore comme
vous savez.
Et quant à M. Baptiste [P. du Breuil], il lui don-
nerait de ses nouvelles lui-même, s'il ne craignait que
cela lui pourrait être plus fâcheux, par quelque ren-
contre, que consolant. Car vous ne pouvez douter qu'il
ne porte dans son cœur, vivement enraciné, le souvenir
de l'occasion qui a causé la maladie à cet honnête
homme, et qu'il n'en gémisse quand il y pense3.
Il y a plus de deux ou trois ans que je n'ai reçu de
lettres de M. Arnauld; vous jugez bien, parla situation
1. Voir note 8 août 1690.
2. Ce passage a été cité par Sainte-Beuve dans son Port-Royal ,V, 336.
3. Ce fut, en effet, au sujet de M. Arnauld que le pauvre P. du Breuil
languit et mourut en prison.
CORRESPONDANCE DE TASQUIER QUESNEL 91
où nous sommes l'un et l'autre, qu'on ne s'écrit pas
souvent. On a parlé de quelques ouvrages de sa façon ;
mais on a tant de peine à les faire venir de Paris qu'on
ne les voit que par miracle. On lui attribue unFàntâme
du jansénisme, et il est fort de son style. Je ne parle
point des trois volumes des Réflexions sur le nouveau
système de M. Malebranchc ', car ceux-là sont certaine-
ment de lui. Peut-être auront-ils été jusqu'à vous. L'au-
teur des Nouvelles de la République des lettres lui attri-
bue un ouvrage intitulé : la Tradition de l'Eglise romaine
touchant la grdce{ (2 volumes in-1 2). J'ai peine à croire
que ce soit de lui. Qui que ce soit, j'ai ouï dire que
cet ouvrage a été fait à l'occasion d'un P. Viart,
chanoine régulier, qui a depuis longtemps fabriqué un
nouveau système de la grâce, et que c'est pour lui en
opposer un autre que l'on a fait cette Tradition que
j'ai parcourue, et où je trouve bien de bonnes choses.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 19 mars 1688.
Ce sera une fort grande imprudence, si on prend à
Rome le parti de condamner les quatre articles, et
jamais ils n'auront mieux fait voir qu'ils ne sont pas
infaillibles qu'en établissant de cette manière leur
infaillibilité. S'ils suivent Bellarmin, ce sera un aveugle
qui en conduira d'autres. Ce bon cardinal, qui ne put
contenter, avec tous ses excès, le pape Sixte V qui fit
mettre ses controverses dans l'index ou môme à l'inqui-
sition, comme sa Vie le porte, pour ne lui avoir pas
donné la puissance directe sur le temporel, ce bon
homme a fait un petit volume in-8° de Rétractations. Il
s'y repent d'avoir dit que l'opinion qui donne l'infailli-
1. C'est de Quesnel lui-même.
92 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
bilité au concile, et non pas au pape, n'est pas tout à
fait hérétique, mais erronée et approchante de l'hérésie.
11 me semhle que, dans un temps où les esprits sont
si échauffés, il ne faut pas donner des occasions d'écrire,
car il est sûr qu'ils perdront toujours leur cause par
les livres qui ne servent qu'à faire voir l'injustice de
ces prétentions et la pauvreté de leurs défenseurs, qui
sont si méprisables.
Il faut finir. J'aurais bien des choses à dire sur
l'usurpation prétendue. Mais je me contenterai dédire
que je ne regarde cette affaire { que comme une affaire
temporelle. Telle qu'elle est, c'est une affaire de prince
à prince, et qui ne se doit vider que par arbitrage,
médiation ou par les armes temporelles. Si le pape
était le plus fort, peut-être aurait-il pris ce parti, et il n'a
pris l'autre que parce qu'il est le plus faible. Mais la
puissance des clefs ne lui a pas été donnée pour cela ;
c'est en abuser, et si, parce qu'il est évoque, il peut
défendre un droit temporel avec les armes spirituelles,
il faudra que le roi, qui est prince temporel, emploie
toute sa puissance pour maintenir ses droits. Bref, c'est
un procès, et c'est une fort vilaine chose de se faire
justice à soi-même en sa propre cause. Outre que la
bulle n'a jamais été notifiée à l'ambassadeur, ni la
peine dont on le menaçait. C'est brutum fulmen. On
ignore toujours, dans le barreau, les choses les plus
connues, si elles ne sont signifiées dans les formes.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
2 avril 1688.
J'abandonne à la Providence le succès de vos soins
pour des attestations en faveur de MM. de Louvain et de
1. L'affaire de M. de Lavardin.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 93
leur censure1. On est si pou touche de la vérité, au
pays où vous êtes, qu'il n'en faut rien attendre en sa
faveur. Ce serait beaucoup si on pouvait s'assurer qu'on
n'y ferait rien contre elle, et qu'elle n'eût à se défendre
que de ses ennemis déclarés. Quand ils font quelque
chose de ce côté-là qui lui est utile, c'est ou par un
intérêt qui gâte tout devant Dieu, ou par une espèce
de hasard, s'il y en avait quelqu'un dans l'ordre de
la Providence. Les jésuites de Louvain ont fait, depuis
peu, deux méchants libelles latins contre M. Huygens2.
C'est à dessein de faire un vacarme contre ce docteur et
d'exciter Rome à achever de l'accabler. Ils seront peut-
être assez abandonnés de Dieu pour y réussir. Je ne
vois guère d'injustice plus criante que celle-là, ni de
conduite plus diabolique. Je ne crains point de le dire,
parce qu'il n'y a rien de plus opposé à l'esprit de Dieu
que de faire passer la piété et la vérité dans un docteur
pour erreur et péché, de le décrier comme un héré-
tique, de l'empêcher d'être utile à l'Eglise en l'ôtant de
place et le diffamant comme un homme dangereux, et
cela de la part du siège de saint Pierre et durant le
pontificat d'un pape qui est homme de bien. Cela marque
un jugement terrible sur cette cour dont la conduite, à
cet égard et dans l'affaire du vicariat et dans toutes les
autres, est des plus étranges. Il n'en faut plus rien
attendre, et il faut faire le bien comme on pourra, sans
penser à elle, et s'estimer heureux d'en être maltraité.
Dans l'un de ces deux libelles à'Erasmus, il se sert
1. Arnauld, dès 1684, se plaint amèrement de la tyrannie et de Tin-
justice de rinternonce vis-à-vis de l'Université de Louvain, qu'il croit
être, « de toutes les Universités catholiques, la plus pure dans la doc-
trine, la plus réglée dans la discipline et la plus exemplaire dans la
piété ».
2. Gommare Huygens, docteur de la Faculté de Louvain, avait déjà
indisposé la cour de Rome en refusant d'écrire contre les quatre articles
de 1682. C'était un homme d'un zèle ardent et de mœurs très pures,
grand ami d'Arnauld et de Quesnel.
94 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
fort d'un grand passage de M. Habert, évoque de Vabres1,
tiré de sa Défense de la foi, où il maltraite fort la cen-
sure qu'il appelle Baïana censura. Gela me fait souve-
nir en gros de certaines circonstances de sa conduite
dans son diocèse et de sa mort, qui ne sont pas trop
favorables et dont il serait bon que la mémoire ne se
perdît pas. C'est pourquoi, si vous en savez quelque
chose d'assuré, ayez la bonté de nous le mander.
Quesnel à du Vaucel, à Borne
28 mai 1688.
J'ai ouï dire qu'on imprime en Hollande une Apo-
logie de la Censure- et qu'il y a déjà environ le tiers
imprimé; car cela ira presque à vingt feuilles, quoique
ce ne soit qu'une apologie historique. On demande pour
cela un secret inviolable, cela étant de grande consé-
quence. Si j'en puis avoir, je vous en enverrai; mais,
après en avoir envoyé un par la poste, je ne sais pas
où en envoyer d'autres, car la voie de la mer m'impa-
tiente.
Vous savez les ordonnances contre les versions. Le
libraire de V Abrégé de la Morale sur le Nouveau Testa-
?nent3, en trois volumes, a eu une alarme ; on le menace
d'arrêter le débit de ce livre. La raison qu'on en dit est
que les évoques y sont trop maltraités, c'est-à-dire
qu'on leur dit leurs vérités trop fortement. Ils pren-
dront apparemment un autre prétexte que celui-là, s'ils
1. M. Habert, ancien théologal de Notre-Dame de Paris, fut le pre-
mier qui ait tonné en chaire contre le livre de Jansénius, qu'il appelle
« un Calvin rebouilli ».
2. Apologie historique de deux Censures de l'Université de Douai (Co-
logne, 1688), réfutation, par le P. Quesnel, du livre du P. Tellier, Défense
des nouveaux chrétiens. V Apologie fut censurée, en 1690, par l'Univer-
sité de Douai et condamné par Innocent XII, le 8 mai 1697,
%i lï eet question de« fameuses Ré/leœiQns morale* du P. Quesoel»
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 95
en viennent là, et j'ai peine à croire qu'ils y viennent
autrement qu'en supprimant toutes les autres versions
qui ne sont pas autorisées du nom des évoques. Ils
savent bien que le premier volume a celui de Monsei-
gneur de Ghâlons en tête; mais le reste, non.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
16 juillet 1688.
Vous avez reçu maintenant, Monsieur, et le livre et
la dernière feuille de F Apologie des Censures.
Je ne sais comment il est arrivé qu'une feuille en
blanc de ce livre est tombée entre les mains de M. l'inter-
nonce, le livre étant déjà achevé, mais à peine y en
ayant-il de reliés. Il l'a portée au gouverneur général
et a fait mettre en campagne et chancelier et procu-
reur général, pour découvrir où ce livre s'imprimait.
Le premier a été chez les libraires ou imprimeurs,
cette feuille à la main; mais il n'a pu, jusqu'à présent,
rien découvrir. On disait même que le procureur
général s'était transporté pour cela à Anvers. J'en
doute, cela n'étant pas nécessaire pour s'informer du
fait. Enfin, voilà grand bruit. Peut-être que cette
feuille sera tombée premièrement entre les mains des
Pères jésuites, qui auront été mettre le feu sous le ventre
à M. l'internonce; car, pour lui, je ne vois pas qu'il ait
tant d'intérêt pour le Saint-Siège de se donner tant de
mouvement.
Il est vrai que la feuille en question contient un des
endroits où il est parlé de ces Pères, par rapport au
pape, d'une manière qui ne leur est pas la plus avan-
tageuse. Ce bruit ne servira qu'à faire davantage
rechercher le livre sur lequel j'attends, Monsieur,
votre jugement franc et sincère*
96 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
30 juillet 1688.
Vous trouverez les notes sur l'Evangile assez sèches
et peu fréquentes. On veut que l'auteur les étende et
les égale au reste. C'est ce qu'il tâche de faire. On dit
que l'on gronde encore contre celles de saint Paul; que
M. de Paris et le P. de La Chaise sont raccommodés et
que le fruit de cette réconciliation pourrait bien ôtre la
défense de ce livre ; que M. de Montausier a parlé for-
tement au prélat sur ce sujet, et qu'on ne sait encore ce
qui en arrivera.
Monseigneur l'évequc de Meaux a fait imprimer un
bel ouvrage, F Histoire des variations des hérétiques, en
deux volumes. 11 parle, dès la deuxième page, de la
réformation de l'Eglise in capite et in membris, et il fait
voir ailleurs que la supériorité du pape sur les con-
ciles n'a jamais été reçue comme partie de la doctrine
de l'Eglise.
Un M. Marcellis, ci-devant curé de Louvain, et qui
s'est avisé, tout vieux qu'il est, de se faire docteur, a
soutenu, dans un acte pour le doctorat, que la doctrine
de l'infaillibilité est un article de foi.
Il est vrai que les études philosophiques, après un
certain âge, ne sont guère de la profession d'un ecclé-
siastique. H y a tant de choses et à étudier et à faire
pour l'Eglise que l'on doit avoir scrupule de donner à des
études toutes humaines le temps qu'on doit à l'épouse
de Jésus-Christ. Ce n'est pas qu'il ne soit nécessaire
qu'il y ait dans l'Eglise des gens bien versés dans la
philosophie ancienne et moderne, et qui aient joint à
cette science la connaissance de celle de l'Eglise. S'il
n'y en avait point, la vérité serait quelquefois en proie
aux philosophes. Le P. Malebranche s'en serait beau-
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 97
coup plus fait accroire, et aux autres aussi bien qu'à
lui; mais il a trouvé un homme qui a fait voir qu'il
était son maître, aussi bien en philosophie qu'en théo-
logie.
A ne vous en point mentir, nous sommes tous fort
scandalisés de la conduite du pape1 au sujet de la dis-
pense donnée au prince Clément, enfant de quinze ans,
revêtu déjà de deux évêchés, pour en pouvoir avoir
encore d'autres, quoiqu'il n'ait aucune inclination à
l'état ecclésiastique. 11 n'y a pu avoir que des raisons
politiques qui aient pu faire prendre ce parti à Sa
Sainteté, et c'est ce qui est déplorable de voir traiter
ainsi les affaires de l'Eglise par les maximes du siècle.
Je voudrais bien savoir sur quoi est fondé ce prétendu
droit de renverser toutes les règles, pour rendre éligible
qui on voudra et pour mettre sur un siège épiscopal un
misérable sujet.
On a cru que c'était faire une bonne œuvre que
d'exclure le cardinal Furstenberg; mais on pouvait
l'exclure en ordonnant, selon les canons, de ne choisir
personne qui fût déjà évoque. Mais, à regarder les
choses politiquement, je ne sais s'il y a eu de la pru-
dence de se montrer partial en cette occasion (car la
partialité du pape crève les yeux), d'exposer ce pays-là
à une guerre qui suivra peut-être de cette élection2,
d'aigrir le roi de France, qui ne peut pas ne pas voir
qu'on a fait cela en dépit de lui, et de jeter la semence
d'une division qui pourrait donner de grands avantages
1. 11 s'agissait de la succession à l'archevêché et à l'électorat de
Cologne. Louis XIV se déclarait pour le prince Egon de Furstenberg,
évoque de Strasbourg; mais Innocent XI, peu désireux de satisfaire la
France, rejeta la postulation de M. de Furstenberg et lui préféra le
prince Joseph-Clément de Bavière, frère de l'électeur Maximilien, alors
âgé, non de quinze, mais de dix-sept ans.
2. C'est, en etfet, avec l'affaire des franchises, une des causes qui rallu-
mèrent la guerre et amenèrent l'envahissement du Palatinat, réclama
par Louis XIV au nom de la princesse Palatine) sa belle- sœur;
s
98 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
à l'ennemi du christianisme. En vérité, cette conduite
n'est pas d'un saint, et moins encore d'un pape qu'on
veut élever ou égaler à tous les plus saints de ses pré-
décesseurs.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
9 septembre 1688.
J'ai été absent deux mercredis et deux vendredis, à
raison d'un petit voyage que j'ai fait en France sans
aller à Paris, mais seulement à deux journées. C'est ce
qui a été cause, Monsieur, que je n'ai pas eu l'honneur
de vous donner de mes nouvelles.
Ce qu'on oppose au cardinal Furstenberg, qu'il n'a
point obtenu de bref pour pouvoir conserver ses béné-
fices depuis sa promotion au cardinalat, est une
méchante chicanerie qu'on lui fait. On se voulut servir
de la même raison pour déposséder le cardinal de
Retz de l'archevêché de Paris, ayant été fait cardinal
depuis sa coadjutorerie; mais il a bien paru, par la
suite, qu'on avait trouvé cette raison peu solide. Et,
s'il était vrai qu'elle fût bonne, pourquoi le pape a-t-il
laissé l'évêché de Strasbourg si longtemps vacant depuis
la promotion du cardinal? Pourquoi n'a-t-on pas
pourvu à ses autres bénéfices ? Quand on s'attache à
de si faibles fondements, on fait juger qu'on ne se sent
pas trop bien appuyé d'ailleurs. Car c'est une méchante
manière de raisonner et de se défendre que de mêler
de mauvaises raisons parmi de bonnes, et, si la diffé-
rence que le bref donné au prince Clément a mis entre
lui et le cardinal suffit pour exclure ce dernier, il s'y
faut tenir sans chercher à la soutenir par des preuves
qui ne sont que des vétilleries.
Je n'ai point encore parlé avec M. David [Arnaidd]
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 99
de la pensée qui pourrait venir à M. Alberti [Tourreii]*-
de se retirer en ce pays. Il faudrait, avant toutes choses,
que les bruits de guerre fussent dissipés. On ne parle
que de cela maintenant, et toutes les troupes sont en
mouvement. J'en ai rencontré une partie dans mon
voyage, et tout le monde, ami et ennemi, plein de cette
nouvelle que la guerre va s'allumer.
Le roi s'était mis, il y a quelques années2, en pos-
session du château de Dinant, qui appartient à i'Etat de
Liège; depuis huit jours il s'est mis en possession de
la ville, ayant fait déclarer aux habitants, par M. l'in-
tendant de Maubeuge, qu'ils eussent à se regarder
comme Français, à recevoir du gouverneur les ordres
pour leurs échevins. Il y a apparence que la France se
saisira de tout ce qui reste à Liège, entre Sambre et
Meuse. C'est commencer à punir le chapitre de ce qu'il
n'a pas élu le cardinal. Si le roi veut punir Cologne de
même et s'en rendre maître, on ne peut douter de la
guerre, car la ligue d'Augsbourg et toute l'Allemagne
s'y opposera assurément. Le prince d'Orange brûle
d'envie de commencer la guerre. On parle de la paix
entre l'empereur et le Turc pour le même sujet, et tout
semble se disposer pour une rupture ouverte et géné-
rale.
On a délivré en France de nouvelles commissions
pour lever du monde, et on y a fait grand nombre de
lieutenants généraux, maréchaux de camp et briga-
diers. Les gazettes disent que c'est le pape qui sera
cause de cette guerre par le moyen de son bref au
prince Clément ; qu'il est cause que la paix se fera avec
le Turc et qu'on lui donnera moyen de rétablir son
empire; que Sa Sainteté le voit bien maintenant et
1. L'abbé de Tourreil de Grammont, qui fut plus tard agent du parti
janséniste à Rome et retenu quatre ans dans les prisons de l'Inquisi-
tion, de 1713 à 1116.
2. En 1675.
100 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
qu'elle en gémit devant Dieu, priant quatre heures
tous les jours pour ce sujet, et qu'ainsi, en suivant de
mauvais conseils, elle mine elle-même ce qu'elle avait
fait pour le bien de la chrétienté.
Je reviens à M. Alberti [Tourreil], qui, en cas de
guerre, ne songerait pas à venir en ce pays.
En cas de paix, il faudrait que l'on changeât de maison
pour y recevoir quelqu'un, et c'est à quoi M. David
[Arnauld] aurait peine à se résoudre. En prenant une
nouvelle maison et en multipliant les habitants, cela
fera plus d'éclat. Cependant on y penserait plus sérieu-
sement, si c'était tout de bon qu'il y pensât. Je ne vou-
drais pas le détourner absolument de venir en ces quar-
tiers; on trouverait moyen de le joindre à quelqu'un,
ou avec M. de Witte1, en cette province, ou avec
M. Kerkré [P. Gcrberony2, en Hollande, où il serait
bon qu'il y eût quelqu'un qui pût prendre soin des
impressions que l'on médite.
S'il était en Hollande, il n'y serait renfermé et caché
qu'autant qu'il voudrait, et il en est à peu près de
môme dans cette province, où l'on a une fort grande
liberté.
Il est bien douloureux de voir qu'un pape, qui a répu-
tation de probité et de droiture, ait si publiquement
oublié les règles de l'Eglise dans le temps où il en
devrait faire leçon aux autres , et qu'il ait fait d'une
affaire ecclésiastique une affaire de politique, se soit
montré très partial, ait fait acception de personne et
ait mis en commerce le sang de Jésus-Christ et les
âmes qu'il a rachetées. Il manque de lumière en beau-
1. Gilles de Witte, curé de Malines, ardent défenseur des jansénistes
et futur appelant de la bulle Unigenitus.
2. Dom Gabriel Gerberon, bénédictin de Saint-Maur, et l'un des plus
persécutés parmi les militants de son parti. Le Hilaire Dumas, dans
ses Lettres d'un docteur de Sorbonne, le présente, ainsi que M. de Witte,
comme les deux seuls disciples de Jansénius qui soutinssent ouverte-
ment sa doctrine, en Fct.it ou Pomr la mndnmnait;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 101
coup de choses ; mais en celle-ci il a manqué de tout,
et sa politique n'a pas mieux valu que le reste. Il fallait
surtout éviter d'aigrir le roi en paraissant le buter, et
il n'y avait pour cela qu'à se montrer neutre et à s'en
tenir aux règles de l'Eglise en déclarant qu'il ne dis-
penserait avec personne. Le cardinal de Bouillon1
serait venu naturellement à l'évcché de Liège, et quelque
autre à celui de Cologne. Voilà ce dernier cardinal
bien disgracié. On prétend que, faisant semblant de
suivre les intentions du roi, il agissait sous main
contre ce qu'il avait promis et que des lettres intercep-
tées ont découvert le mystère.
M. Féret, son secrétaire, a été mis à la Bastille et
transféré depuis au bois de Vincennes. La charge de
grand chambellan est ôtée a sa maison et M. le prince
de Gonti l'achète, et l'on ôte à Son Eminence la grande
aumônerie, pour la donner, les uns disent au cardinal
d'Estrées, d'autres à M. de Beauvais2, et d'autres à
M. l'évêque d'Orléans3. Je ne doute point que le roi ne
se déterminât par lui-même au dernier qu'il aime et
qui est en possession ; mais peut-être que d'autres vues
et la cabale fera tomber cette charge sur un autre.
M. de Tournai, que les gazettes faisaient bien malade
ces jours passés, fait voir qu'il n'a pas l'esprit bien
juste, ni le jugement exact, ni le cœur tourné comme
il devrait l'être. Il a toujours eu ces manières singu-
lières et ces allures, et apparemment il ne changera
pas.
1. Emmanuel-Théodore de la Tour d'Auvergne, cardinal de Bouillon,
une des physionomies les plus attirantes du xvn° siècle. Tout ensemble
courtisan et frondeur, caractère indépendant et hautain; il passa une
partie de sa vie en lutte ouverte avec Louis XIV, qui l'accusa, à plu-
sieurs reprises, surtout dans l'affaire du quiétisme, de jouer double
jeu à Rome et à la cour de Versailles. Sa correspondance avec le roi
offre un grand intérêt et donnerait matière à une bien curieuse étude.
Elle se trouve au Dépôt des Affaires étrangères, fonds Rome.
2. Toussaint de Forbin-Janson, cardinal en 1690.
3. P. de Goislin, premier aumônier du roi, cardinal en 1695.
102 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUF.SNEL
On a écrit de Paris qu'on avait arrêté quelqu'un de
chez le nonce, pour représaille des gens de M. de Lavar-
din poursuivis en justice h Rome.
Je ne suis point surpris de l'affaire de Besançon entre
les jésuites et les Pères de l'Oratoire. Toutes les fois
que l'occasion se présentera de supplanter ceux-ci, les
premiers ne les épargneront pas.
Je connais assez l'auteur des petites notes sur saint
Paul1 pour vous assurer que vous lui ferez toujours un
extrême plaisir de lui marquer ses fautes, et qu'il sera
toujours très disposé à profiter de vos avis et de tous
ceux qui lui feront l'honneur de lui en donner. Il craint
plus qu'on l'épargne trop que non pas qu'on lui soit
trop sévère.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
17 septembre 1088.
Je vous répète qu'il est hon, dans les occasions non
affectées, d'accoutumer les Romains à entendre dire
qu'on n'a point du tout passé condamnation sur le fait
de Jansénius.
Le passage de la Save a été un coup de bonheur, qui
fait beaucoup d'honneur à l'électeur de Bavière. Une
personne qui y était et qui nous écrit, dit qu'il n'y eut
pas là cent coups tirés, quoique la Gazette ait dit qu'il
y avait eu jusqu'à dix décharges. On croit que le bassa
Hieghen est d'intelligence. Il lui était aisé d'empêcher
ou de bien disputer le passage, s'il avait été averti, et c'a
été une conduite bien suspecte de n'avoir pas mis des
gardes à tous les endroits où le passage pouvait être
tenté, et de n'avoir envoyé qu'un détachement de
5.000 ou 6.000 pour le disputer, et ensuite de s'en
1. Les Réflexions morales du P. Quesnel.
CORRESPONDANCE DE PASQUŒR QUESNEL 103
être enfui au lieu de soutenir ceux qui défendaient
Belgrade. Vous saurez, avant que ma lettre arrive, ce
qu'on nous vient dédire en grandissime secret1, et qui
sera public aujourd'hui, qui est la prise de cette ville
et château de Belgrade2, par assaut. H y a eu un grand
carnage de part et d'autre, parce que la résistance a
été étrangement opiniâtre, la garnison étant encore
peu fatiguée d'un siège qui a été si court. Gela va
donner encore une grande pente au pape pour favoriser
le frère de l'électeur victorieux; mais il y a sujet de
craindre une sanglante guerre, principalement si l'em-
pereur fait la paix avec le Turc, comme on dit qu'il
la veut faire, pour tourner ses armes contre la France,
contre laquelle toute l'Allemagne est fort animée. Vous
savez que M. dAvaux, ambassadeur à la Haye, a fait et
donné par écrit la déclaration, de la part du roi, où il
déclare vouloir garder la trêve et demande aux Etats le
sujet de leur grand armement par mer et par terre. Et
ensuite il déclare qu'il est résolu de soutenir le cardi-
nal de Furstenberg et le chapitre de Cologne, c'est-à-
dire le plus grand nombre, qui est pour ce cardinal. Je
ne puis comprendre comment cela se peut accorder
avec la déclaration que ce cardinal a faite de se sou-
mettre au jugement du pape et avec le procès en forme
qui se poursuit en son nom à Rome. Si le pape était
bien conseillé, il casserait les deux élections et postu-
lations, déclarerait les deux prétendants incapables
d'être élus, à moins de quitter actuellement tout ce
qu'ils ont d'évêchés, et les mettrait en parité.
Ici on vit au jour la journée, on s'attend à tout, et à
la protection de Dieu plus qu'à toute autre chose.
1. En note : « A cause qu'on est allé porter à Gand la nouvelle au
gouverneur général. »
2. Belgrade est enlevée aux Turcs, le 5 septembre 1688, par les Impé-
riaux, sous la conduite de Maximilien-Marie, électeur de Bavière, frère
du prince Clément, dont il est question dans les lettres précédentes pour
l'électorat de Cologne.
104 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
L'internonce1, qui fait ses exercices chez les bons
Pères, quand il veut en faire, n'est pas un homme à
qui il faille faire confiance de rien. C'est un petit lan-
ternier; ainsi il faut bien prendre garde comment on
lui écrirait.
Quesnel à du Vauccl, à Rome
23 septembre 1683.
Nous avons enfin avis que le ballot est arrivé à
Amsterdam, et j'espère que nous l'aurons bientôt, mal-
gré la guerre qui est sur le point de s'allumer ; mais
les Pays-Bas espagnols n'ont rien à craindre, parce qu'il
n'y aura point de rupture entre la France et l'Espagne.
Tout sera, d'une part, entre les royaumes de France et
d'Angleterre, et les Etats hollandais, joints aux pro-
testants d'Allemagne; et, d'un autre côté, entre la
France pour Furstenberg et le cercle de Westphalie
soutenu d'autres princes. Il est entré 3.000 hommes
de ce cercle dans Cologne, et les troupes françaises
sont là auprès.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
8 octobre 1688.
Le paquet du dernier courrier a été reçu, riche à
l'ordinaire des fruits de votre travail, Monsieur, et de
vos soins infatigables. Je voudrais que tout ce qui a
été envoyé le fût déjà, dans la crainte que j'ai que
quelque courrier ne tombe dans les mains des Français
qui sont maintenant en Allemagne; mais on n'a pas
manqué de changer les routes de la poste.
1. M. Tanara.
CORRESPONDANCE DE PASQL'IER QUESNEL 105
Voilà le feu de la guerre allumé, et elle sera, selon
toutes les apparences, universelle. Tout le monde y a
contribué, les uns par ambition, d'autres par vengeance,
par hauteur, parle faux zèle de la religion protestante,
par un zèle mal réglé de la vraie religion, de la justice,
des droits de la puissance spirituelle et temporelle, ou
mal fondés ou mal défendus. Nous avons vu la lettre
au cardinal d'Estrées et le manifeste et, de plus, un
nouvel appel comme d'abus, du procureur général au
concile, contre tout ce que la cour de Rome pourrait
entreprendre. Quelle imprudence, quelle dureté, quelle
obstination à n'avoir pas voulu écouter un homme de
confiance, avec qui on aurait peut-être fini toutes
choses et par là évité un monde de malheurs qui va
inonder et l'Eglise et les états chrétiens. Cette
méchante conduite, qui tient fort de l'orgueil deMoab,
va rétablir l'empire du Turc, ruiner la religion en
Angleterre, y opprimer et le roi et les catholiques (car
ils y sont en mauvaise posture), donner aux protestants
de Hollande, d'Angleterre, d'Allemagne et de tout le
nord, des forces funestes à l'Eglise et à l'Empire,
remettre sur pied les calvinistes en France, mettre
toute l'Europe en feu et y causer une infinité de maux
et de sacrilèges. Je ne suis pas prophète ; mais, sans
l'être, toutes les apparences en doivent faire juger
ainsi. Il y a une terrible partie liée contre le roi d'An-
gleterre. Il n'y a que le roi qui le puisse secourir ; mais
comment fournir à tout ? Il y a sujet de craindre que
son armée, qui est devant Philipsbourg, ne périsse par
la saison qu'il fait.
Vous avez beau prêcher, il n'y a pas moyen de
modérer son zèle, sans regarder même les misères de
l'Eglise d'Espagne et les maquignonnages de la cour
de Rome à l'égard des bénéfices de ce royaume. Ce que
je puis faire, pour l'amour de vous, Monsieur, est de
couper ici tout court. J'ai, en vérité, le cœur percé de
106 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
douleur de l'état où je vois les choses, car il y a sujet de
craindre que le temps de la colère de Dieu ne soit
venu, et pour Rome et pour la France et pour tous les
autres Etats où l'iniquité est également répandue. Dieu
punit les uns par les autres et, de quelque côté que
tourne la victoire, le pape ne peut manquer d'afflic-
tion. Je suis assuré que les victoires du roi de France
ne le réjouiraient pas ; mais aussi de quel air pourrait-
il voir les Hollandais et les protestants d'Allemagne
triompher des catholiques et se mettre en état de déso-
ler l'Eglise?
Quesnel à dit Vaucel, à Rome.
22 octobre 1688.
La question de votre lettre du 2, — Si monsieur D...
[Arnauld] doit demeurer où il est, — n'est pas si diffi-
cile à décider que vous le pensez, Monsieur. Il n'a
quasi pas à choisir; au moins, il n'a que deux partis à
envisager. Le premier, de demeurer où il est avec
l'agrément des puissances qui y commandent ; le second,
de retourner incognito en son pays natal. Ce second
est hasardeux, à cause de ses créanciers qui le pour-
raient déterrer. Le premier est d'autant plus préfé-
rable qu'il est tout porté et qu'un déménagement est
fort incommode et que ce n'est pas une affaire d'obte-
nir les permissions pour cela. Tout le reste est fermé,
car le pays où M. de Saint-Quentin \Casoni) voudrait
qu'il allât est sur le point d'entrer en guerre ouverte
avec le nôtre. Les premières démarches sont quasi
faites et le sont effectivement, s'il est vrai, ce qu'on
me mande de Paris du 19, que le bruit y courait que
les Hollandais avaient fait une descente sur les côtes
de Normandie et y avaient brûlé quelques villages.
Gela n'est pas tout à fait assuré ; mais je crois que ce
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 107
serait seulement quelques bâtiments qui auraient
fait descente pour piller. Ce serait assez pour déclarer
la guerre, s'ils étaient avoués. Je ne cloute point que
les Etats n'accordassent avec joie la permission à
M. D. • [Arnauld] de demeurer chez eux; mais voilà
donc, dès lors, son séjour déclaré et parmi les ennemis
du roi de France et parmi ceux de l'Eglise, et dans un
pays dont l'air n'est pas bon à cette personne. L'em-
pressement du P. de Saint-Quentin [Gasohi] pour le voir
aller en ce pays-là m'est fort suspect, et je crois qu'il a
plus en vue de l'éloigner de l'université voisine que toute
autre chose. Le détour qu'on témoigne vouloir prendre,
en allant au gouverneur de ce pays par le moyen de
l'ambassadeur plutôt que par le canal du ministre
ecclésiastique, est un trait de la politique romaine,
qui ne veut point du tout paraître avoir le moindre
égard pour M. D. [Arnauld] ni employer directement
ses ministres en sa faveur. Il faudrait que j'eusse bien
affaire de ces gens-là pour avoir recours à eux. Toute
leur conduite n'est qu'artifice, et jamais ils ne font la
moindre démarche qui ne soit mesurée sur les intérêts
de leurs injustes et ambitieuses prétentions.
On a reçu du prince E...1 la copie de la lettre au
cardinal d'Estrées et de celle de M. de Lavardin, mais
sans le moindre mot de sa part. Son pays est maintenant
un pays de guerre; les gazettes disent qu'on offre aux
princes de ces quartiers-là la neutralité de la part de la
France et qu'on l'a offerte au prince, à cause de sa for-
teresse du Rhinsfels. Apparemment il l'aura acceptée.
Nous n'avions point la lettre de M. de Lavardin. La
situation de ce pauvre ambassadeur ambigu est bien à
plaindre. Celle de M. le cardinal nonce Ranuzzi2 n'est
1. Ernest de Hesse-Rhinfels, landgrave de Hesse-Cassel, embrassa la
religion catholique avec sa femme, en 1652.
2. En même temps que Louis XIV s'emparait du Gomtat et d'Avi-
gnon, il s'assurait à Paris delà personne du nonce Ranuzzi.
108 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
pas trop agréable. Les gazettes ont dit que le roi lui
a donné un gentilhomme pour l'accompagner partout
et que c'est M. de Saint-Olon (apparemment celui qui
était résident à Gênes avant le bombardement). Ce
gentilhomme, devenu son domestique malgré Son
Eminencc, lui proposa, le mercredi 13 du mois, d'aller
à la promenade. Les Tuileries, le palais d'Orléans, le
Luxembourg furent présentés, mais rejetés à cause du
grand monde. On prit le parti d'aller faire le tour des
remparts, depuis la porte Saint-Antoine jusqu'à la
porte Saint-Denis, où, étant arrivés, le nonce témoigna
vouloir voir la maison de Saint-Lazare. On l'y mena.
Il vit la maison et les jardins, et ensuite il dit à
M. Joli, général, de lui faire préparer une chambre et
à souper, parce qu'il voulait demeurer chez lui. Le
général s'en excusa sur ce qu'il fallait permission du
roi. M. de Saint-Olon parla de môme. Le nonce leur
dit de faire comme ils l'entendraient, mais qu'il ne sor-
tirait point de là, à moins qu'on ne l'en tirât par force.
On envoya un courrier au roi (qui était à Fontainebleau),
et, le courrier étant revenu le vendredi suivant, M. le
nonce demeura chez les missionnaires. Ainsi M. de
Saint-Olon fera retraite, malgré lui.
Nous savions bien que le cardinal de Furstenberg
avait offert sa démission de Strasbourg, mais nous ne
savions pas que l'évoque de Meaux eût été proposé
pour lui succéder. S'il était bien conseillé, il ne don-
nerait jamais dans aucun changement. La partialité
du pape dans le bref an prince Clément est trop visible,
aussi bien que son entêtement, ou plutôt son peu de
tête, dans le refus de l'envoyer. Il ne s'en lavera jamais,
et la plaie en saignera longtemps. L'empereur aurait
fait une injustice visible de refuser au cardinal une
investiture qu'il ne refuse pas aux hérétiques, et la
refusant en haine de la France, comme le comte de
Gaunitz l'a témoigné dans son discours au chapitre de
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 109
Cologne. Jugez si ce n'est pas rompre la trêve et vou-
loir la guerre que d'agir ainsi.
Le pape, assiégé des partisans de la maison d'Au-
triche, est entré dans la passion de l'empereur et lui a
donné le flambeau pour allumer la guerre. Il paraît,
par les dates de la lettre au cardinal d'Estrées et du
mémoire ou manifeste contre l'empereur, que le roi
avait attendu la réponse de Rome sur cette lettre avant
que de se déclarer sur la guerre, pour voir si la vue du
péril ne ferait point faire au pape quelques réflexions
de prudence, qui demandent quelquefois que l'on plie
pour éviter des maux irrémédiables dans la suite.
Je suis bien éloigné d'approuver ce qui se fait de
l'autre côté; mais la conduite ecclésiastique est plus
blâmable que la séculière, quand on la voit insensible
aux maux et de l'Europe et de toute l'Eglise. Il vau-
drait mieux que jamais ils n'eussent eu de puissance
temporelle ou qu'ils l'eussent perdue entièrement que
d'être l'occasion de tant de maux. Dieu sait avec quelle
fureur il punira un jour ces évoques temporels et tout
absorbés dans la temporalité. S'il prévoyait que l'em-
pereur n'aurait point donné l'investiture, il n'avait
qu'à le laisser faire, et si cela empêchait le cardinal
d'être électeur, à la bonne heure; sans irriter le roi de
France, il aurait eu ce qu'il désirait par une autre voie.
Le roi soutient, contre la cabale de l'Empire et contre
l'oppression des Romains, un homme qu'on persécute
à son occasion et en haine de sa couronne, et sans
aucun fondement, ce qui n'est qu'une suite du refus
injuste de la confirmation de l'élection, très canonique
et tout d'une voix, pour la coadjutorerie. On ne peut
pas dire que la partialité du pape n'ait point paru. Je
veux que le sujet ne soit pas bon; mais il ne faut pas
faire des injustices pour l'exclure ; il y a d'autres voies.
Et, s'il n'y en a point, il faut faire ce qu'on a toujours
fait dans l'Eglise, qui est de prendre patience; Je me
MO CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
moque de la congrégation consistoriale. Jamais cela ne
me persuadera que le droit autorise une dispense d'âge
de cette nature, d'un enfant pour un archevêché et
pour plusieurs autres églises, un enfant qu'on sait qui
n'a nul penchant pour l'état ecclésiastique et qui n'a
nul talent pour l'Eglise. Gela est abominable, outre
les brigues et les simonies qui sont intervenues. Quand
on donne une dispense, la première chose qu'il faut
envisager, c'est la dignité du sujet. Le violement du
droit est visible en cette rencontre et n'est fondé que
sur cette prétention hérétique, que le pape est maître
de tous les bénéfices de l'Eglise, supérieur aux canons,
et qu'il est un Dieu visible sur la terre ou au moins
un demi-Dieu. Le bref étant nul, parce que le pape a
passé son pouvoir et a attenté contre le droit divin qui
ne soutire pas qu'un enfant soit promu à l'épiscopat,
et moins encore à quatre ou cinq, la postulation
l'aurait emporté et la division n'aurait pas été dans le
chapitre, et ce pauvre diocèse exposé maintenant en
proie aux amis et aux ennemis, aux catholiques et aux
hérétiques, ni la guerre allumée partout.
L'envoi de Ghamplé était une ouverture de paix. Il
ne faut pas considérer ni ce qu'il avait à dire, ni ce
qu'on lui aurait répondu, mais simplement son envoi
et l'entêtement des Romains à ne lui pas faire avoir
audience du pape, qui la donne à des gens de la plus
basse étoffe qui n'ont que des indulgences à lui
demander. Je suis fâché que vous vouliez défendre
une conduite si imprudente et si insoutenable.
On ne peut pas traiter plus injurieusement un prince
que Fa fait le pape. Il a de grands griefs de son côté,
cela est vrai ; mais l'un n'excuse pas l'autre. Il ne faut
pas qu'un pape compte à la rigueur avec les rois; il doit
les ménager et se souvenir de l'Angleterre.
On nous a envoyé ce qui s'est fait dans les assem-
blées du chapitre de Notre-Dame de Paris, des curés
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 141
et des supérieurs des communautés. Ils témoignent
tous être disposés à adhérer à l'appel au concile, louant
le roi et M. de Paris sans bornes. On ne peut voir sans
rire que le prieur de Saint-Germain des Prés, dom
Claude Bretagne, dise de M. l'archevêque, et à son
nez, que ses conseils valent presque un concile et que sa
science est une Sorbonne entière. Le roi est appelé le
centre de toutes les vertus.
Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir recevoir votre
correction sans réplique au sujet de la page 49. Si on
n'a point encore passé ces endroits dans une seconde
édition que l'on a commencée à Paris de ce volume,
je ferai faire le changement. Mais au moins on le fera
dans l'in-4°, que l'on commencera aussitôt que le pre-
mier volume sera un peu étendu. On y travaille. Saint
Matthieu est fait, comme tout de nouveau. Il est
nécessaire de ne parler de cela à qui que ce soit, car
c'est un miracle comme ce livre a passé. On a fort
parlé de le supprimer. M. de Montausier a fait mer-
veille pour l'empêcher; mais on ne se rend guère,
quand on a bien envie de faire du mal. Il est vrai
que présentement on a bien d'autres affaires et que la
défense des versions aura un peu ralenti le zèle des
antiversionnaires.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
5 novembre 1688.
Je vous mandai, Monsieur, il y a huit jours, que le
ballot était en nos mains et que tout s'y était trouvé.
Il ne sera point nécessaire de faire d'autre copie du
manuscrit thomiste ; elle paraît fort bonne. On ne tou-
chera point à la thomistiquerie; on laissera tout en
l'état qu'il est. A moins qu'il ne se trouvât quelques
M 2 CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL
faits historiques à réformer et qui fussent sans consé-
quence.
Je ne sais si vous avez su que le P. du Breuil a rési-
gné sa cure. Tant qu'on lui en a parlé comme d'un
moyen pour obtenir sa liberté, il n'y a point voulu
entendre, pour ne paraître pas l'acheter au prix des
âmes qui lui avaient été confiées et de la charge pas-
torale. Mais, après deux ans au moins d'intervalle, il
a considéré, de son propre mouvement, qu'étant fort
âgé (car il n'a guère moins de quatre-vingts ans),
fort infirme, hors d'espérance d'être jamais rétabli et
dans l'impuissance de servir son peuple quand on le
rétablirait, et de plus apprenant que sa paroisse allait
mal, faute d'un pasteur, il a consulté ses amis, et ceux
qui lui avaient conseillé auparavant de ne point rési-
gner lui ont conseillé maintenant de le faire. Il a choisi
lui-même son successeur, qui est un P. Pollet, de
l'Oratoire, natif de Dieppe, qui est fort bien intentionné
et a beaucoup de piété et de zèle. Ce n'est pas un P. du
Breuil pour le reste; mais il faut qu'il n'ait pas cru, ou
en trouver un meilleur ou avoir la liberté de le choisir.
Bref, l'affaire a été finie, il y a peut-être six mois, ce
sujet ayant été agréé. Cependant on ne parle plus de la
liberté du prisonnier; cela justifie sa conduite et fait
voir que sa liberté ni sa cure ne sont point entrées dans
le négoce.
On dit que M. l'archevêque a fait dire à M. Nicole et
à M. du Bois [de Brigode] que le P. de La Chaise avait
donné avis au roi qu'ils tenaient chez eux des académies
préjudiciables au service de Sa Majesté. Il semble qu'on
cherche à leur faire une querelle d'Allemand. Je ne sais
si leur crime n'est point qu'on les soupçonne d'avoir eu
part ou donné des mémoires pour un petit livre qu'on
a fait contre le P. Bouhours sans le nommer, et où on
e rend ridicule par une critique fort ingénieuse d'un
Art de bien penser dans les ouvrages d'esprit^ que ce
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 113
Père a fait. Cette critique cependant est imprimée à
Paris, avec privilège du roi.
Nous avons lu le factum du cardinal de Furstenbcrg.
En vérité, il démontre la nullité de la prétendue élec-
tion du prince Clément. Elle fourmille de nullités,
et il faut une grande plénitude de puissance pour la
rendre bonne et valide.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
12 novembre 1688.
Vous aurez appris, Monsieur, la prise de Philips-
bourg1, qui, avec ce que le roi a pris dans le Palatinat,
lui donne moyen de faire subsister son armée sans
qu'il lui en coûte rien tout l'hiver, de mettre sous
contribution tout le pays et d'attendre ses ennemis au
printemps sur leur pailler.
Je ne sais de quelle manière on regarde cette guerre
à Rome, quoique je ne doute point qu'on ne l'y voie
d'un œil allemand et avec un cœur autrichien. Mais
c'est cela même qui devrait porter les ministres du
Saint-Siège à chercher les moyens de faire une bonne
paix, quand la qualité de père des chrétiens que porte
le pape ne l'obligerait pas de faire son possible pour
éteindre une guerre à laquelle il a donné occasion et
pour empêcher que le sang chrétien ne se répande
d'une manière si cruelle. Cet air gai et content, qu'on
lui a vu au dernier consistoire, n'est guère d'un père
qui voit ses enfants s'égorger l'un l'autre ; le sac, la
cendre et les larmes, dans une telle conjoncture, lui
siéraient bien mieux. On lui fait peut-être entendre que
la ligue de l'Empire sera si forte et si puissante que le
1. Philipsbourg fut pris après dix-neuf jours de siège, le 29 oc-
tobre 1688.
114 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QtïESNEL
roi de France sera infailliblement humilié et contraint
de plier. Cela peut arriver, car cela n'est pas du nombre
des choses impossibles. Cependant ce ne sera pas sans
peine. Un roi qui a toutes ses frontières bien fortifiées,
qui a des armées nombreuses sur pied, qui peut faire
fond tous les ans sur 120, 130, 140 millions, qui parle
moyen de ses magasins peut entrer en campagne
quand il veut, un tel roi n'est pas si aisé à humilier,
à considérer les choses humainement. Deux ou trois
campagnes épuiseront toutes les finances d'Allemagne;
il faudra, malgré eux, faire la paix, et trop heureux
peut-être de se contenter qu'on leur rende leur pays
ruiné, désolé et démantelé. Mais les avantages que
peuvent remporter les princes de l'Empire, presque
tous protestants, peuvent-ils être regardés par le pape
et par l'empereur comme de véritables avantages? Est-il
avantageux à l'empereur que les princes protestants
deviennent si puissants, qu'ils soient ligués avec une
puissante république protestante et avec les Suisses,
par le moyen de quoi ils peuvent donner la loi à l'em-
pereur, dont les armées, dorénavant, vont être fort éloi-
gnées de l'Empire? Le pape peut-il ne pas regarder
avec frayeur un parti si terrible qui se forme dans le
protestantisme? La seule nouvelle de la Hotte du prince
d'Orange a mis la terreur dans l'Angleterre. Si ce
prince réussissait, quel courage cela ne donnerait-il
point aux hérétiques, qui triomphent déjà et qui s'at-
tendent à se rétablir partout où il leur plaira? Car le
pape est mal informé et ses ministres peu éclairés,
s'ils ne voient pas que c'est ici une guerre de religion
du côté du prince d'Orange, de la Hollande et des pro-
testants d'Allemagne. Les gazetiers de Hollande ne
s'en taisent pas, ni les manifestes du prince d'Orange.
On ne voit donc pas ce qu'il y aura à gagner, ni pour le
pape ni pour l'empereur.
Je ne sais si on considère assez à Rome que ce serait
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 115
une chose terriblement à craindre qu'un conclave dans
cette confusion, qu'il y a tout à craindre pour un
schisme qui peut aisément se former, si le roi, encore
irrité, faisait avancer ses troupes vers Rome, que le
collège se trouvât partagé et que le roi fît à Rome ce
qu'il fait à Cologne. C'est cette affaire de Cologne, la
plus injuste qui fut jamais du côté du pape, qui paraît
la plus difficile à accommoder, parce que le droit du
cardinal paraît indubitable et les engagements de la
cour de Rome et du prince Clément irrémédiables.
Voilà les fruits de la prétention, erronée et schisma-
lique, du plein pouvoir. On est bien aveugle si avec
cela on se tient en sûreté de conscience, et on a été
bien mal conseillé et bien abandonné de la lumière de
Dieu, quand, pour avoir le plaisir de faire une démarche
fière, on a fait délivrer la confirmation au prince Clé-
ment, au lieu de temporiser comme tous les sages
l'espéraient, afin de voir si durant l'hiver il ne se
pourrait point trouver quelque voie d'accommodement.
Il sied bien à un successeur de saint Pierre et à un
vicaire de Jésus-Christ de disputer de la fierté et du
quant à moi avec les princes séculiers, et tout cela
principalement parce qu'on entame les droits de la puis-
sance temporelle dans les quartiers. Car, pour le reste,
qui concerne l'Eglise, c'est de quoi ils ne se mettent
guère en peine. Dieu veuille bien les éclairer et les con-
vertir, aussi bien que ceux qui leur font de la peine!
Car Dieu me garde d'approuver une guerre qui va déso-
ler la chrétienté et qu'on n'éteindra pas quand on
, voudra! Je ne sais comment je me suis jeté d'abord sur
la politique; mais c'est que j'ai le cœur plein et pénétré
de douleur de voir une guerre s'allumer qui va désoler
l'Europe, remplir l'enfer et faire triompher les héré-
tiques.
116 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mrao de Fontpertuis
6 décembre 1688.
Notre cher solitaire m'apprend que le bruit, mais un
bruit sourd, courait dans la province que le P. Quesnel,
de l'Oratoire, étant sorti de cette congrégation, s'était
retiré en Hollande et s'était fait protestant. Si cette
méchante nouvelle était véritable, j'en serais plus
fâché et plus affligé qu'un autre ; car il n'y a guère de
personne que j'aimasse aussi tendrement que lui ; mais
je veux espérer que c'est un faux bruit que les hugue-
nots font courir pour se satisfaire.
Quesnel à du Vaucel, à Borne
17 décembre 1688.
Les nouvelles d'Angleterre sont très mauvaises. Le
roi est presque abandonné de tout le monde. Le duc
de Graf ton, fils naturel du feu roi, et le prince de Dane-
mark se sont rendus auprès du prince d'Orange, et le
roi n'est pas trop sur de ce qui lui reste de troupes sur
terre et sur mer. Nous lûmes hier une déclaration du
roi d'Angleterre, du 16 novembre, contre l'entreprise
du prince d'Orange qui attaque la naissance du prince
de Galles1. On dit que la reine est grosse de trois mois.
Il serait bien à souhaiter que les princes catholiques
fissent une bonne paix entre eux pour faire une forte
ligue contre les Hollandais, qui sont liés avec tous les
protestants d'Allemagne. On mande de Vienne que la
France demande la paix à l'Empire avec plus d'empres-
sement que le Turc (ce ne peut être que dans cette
1. Né à Londres, le 20 juin de la même année.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL U7
vue), et on mande aussi de France qu'on y parle de
paix. Plût à Dieu que les esprits se disposassent à
une si bonne chose ! On croit qu'on abandonnerait le
prince de Furstenberg. Les Français se retirent du pays
de Liège, après avoir reçu la contribution. Ce serait une
chose bien honorable au pape, si, après avoir formé une
ligue contre le Turc qui a eu un si heureux succès, il
venait encore à faire une seconde ligue en faveur des
catholiques. Car ce ne sont pas seulement ceux
d'Angleterre qui souffriront, si le prince d'Orange
réussit dans son entreprise. Ceux d'Allemagne, de
Hollande et de France auraient leur tour, le dessein de
ce prince, en assujettissant l'Angleterre, étant en par-
tie de se venger de la France, contre laquelle il est
outré, et de remettre sur pied le parti huguenot, dont
le maréchal de Schomberg1 pourrait se rendre le
chef.
On me confirme qu'il y a eu arrêt au parlement
contre le P. Deschamps 2 et qu'on espère me l'envoyer,
quoiqu'on ne l'ait pas rendu public. On dit que son
livre ne sera point supprimé (on ne me le confirme pas
néanmoins), mais qu'on fera des cartons aux endroits
qui déplaisent. On me marque celui de la page 381
de sa prétendue Tradition, où, parlant de r autorité sou-
veraine des conciles généraux et entièrement inviolable ,
à laquelle on ne peut résister sans se déclarer ouverte-
ment hérétique, il ajoute que tous les conciles, et même
les généraux, ne la possèdent jamais que le Saint-Siège
n'ait confirmé et comme scellé leurs arrêts. Cela est bien
hardi et bien effronté d'avoir mis cela dans un livre,
1. Le maréchal de Schomberg- était issu d'une ancienne famille d'Alle-
magne, qui servait la France depuis trois générations. 11 avait obtenu,
après de brillants faits d'armes en Espagne, et quoique protestant, le
bâton de maréchal de France en 1675. Mais il dut quitter le service du
roi à la révocation de l'Edit de Nantes et commanda en Irlande les
troupes de Guillaume d'Orange.
2. Etienne-Edgard Deschamps, provincial des jésuites de Paris.
118 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
pour l'impression duquel il faut demander au roi même
permission, et dans ce même temps qu'on est si animé
contre Rome. G'esl bien se moquer du roi, et il le
souffre. Si c'eût été un pauvre Père de l'Oratoire, la
Bastille n'aurait pu lui manquer; mais un jésuite,
supérieur de Saint-Louis, peut tout faire.
M. le cardinal Le Camus doit bien se garder de se
déplacer. M. d'Aleth et M. de Pamiers n'ont jamais
pensé à se séparer de leurs ouailles. C'est au milieu de
son peuple qu'il faut attendre l'épreuve par laquelle
Dieu voudra l'exercer. 11 ne faut pas fuir, mais mettre
sa confiance en Dieu, qui le délivrera partout et qui
partout saura bien le trouver, s'il le veut exercer, comme
il a fait tons les grands évêques qui n'ont pas voulu
être de ceux qui in tempore tentationis recedunt. Si on
lui demande quelque chose contre la conscience, il doit
tenir ferme pour la vérité et rendre témoignage à celle
qu'il croit qu'on veut violer.
Les nouvelles de Paris sont encore plus mauvaises
pour l'Angleterre; mais je crois que ce sont de faux
bruits, car on disait que Londres était tout en feu et
que le roi la bombardait de la tour où il s'était retiré.
Ce serait un terrible coup de désespoir. Il faut prier
beaucoup, car il n'y a que Dieu qui puisse donner un
puissant et suffisant secours au pauvre prince. On dit
que le roi veut attaquer la Hollande du côté de la mer
et peut-être par l'écluse.
Quesnel ci du Vaucel, à Rome
Ce dernier jour de l'an 1688.
Vous savez bien, Monsieur, que, quand les papes
parlent pour eux-mêmes et se donnent de l'autorité au
long et au large, au préjudice de l'autorité des conciles.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 119
on n'y a aucun égard ; et cela est de l'équité naturelle,
que personne ne soit juge dans sa propre cause. Ce que
M. de Marca dit de la nouveauté de ce procédé est vrai ;
mais, si on n'a pu trouver ce remède dans l'antiquité,
c'est qu'on n'y a point aussi trouvé le mal. La nou-
velle jurisprudence, que la cour romaine a introduite
dans l'Eglise, ne se trouve point non plus dans l'anti-
quité, et les nouvelles vexations qu'ils ont inventées
contre les Eglises et les Etats a obligé de recourir à des
remèdes nouveaux. Ce qu'on fait par l'appel au con-
cile est quelque chose encore de plus doux et de plus
respectueux que ce que nous voyons dans la lettre des
évoques d'Afrique au pape Gélestin, qui est dans le
code de l'Eglise romaine (tant les Romains d'autre-
fois y allaient bonnement). Ils déclarèrent, en bon
français, pour ainsi dire, à ce pape qu'il ne doit pas
s'aviser une autre fois d'envoyer en Afrique de ses
officiers, qu'ils sauront bien gouverner eux-mêmes
leurs églises sans qu'ils s'en mêlent, qu'il ne doit point
recevoir les clercs qu'eux-mêmes auront excommuniés,
cela étant contre le concile de Nicée (c'est là comme
en appeler du pape aux conciles), qu'il ne faut pas
croire que chaque église ne reçoive pas dans les occa-
sions le Saint-Esprit aussi bien que celle de Rome,
pour connaître la justice des causes et les décider avec
équité, sans que le pape envoie ses exécuteurs, ce
qu'il doit éviter.
Il y a eu des appellations au concile futur, et de la
part de l'empereur Charles-Quint, et de la part de la
France, sans que jamais il y ait eu ombre de schisme,
et on en fait de fort légitimes a futur o gravamine
dans les occasions. C'est faire service aux papes qui,
se mettant par des procédures à leur mode dans des
engagements fâcheux, ne peuvent après en sortir avec
honneur. S'il y avait eu un appel qui eût empêché le
pape d'aujourd'hui de donner au prince Clément la
120 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
plus injuste confirmation qui fut jamais et la plus
imprudemment précipitée, l'affaire de Cologne ne serait
pas quasi irrémédiable comme on l'a rendue. Quiconque
a donné ce conseil au pape est un franc étourdi ; car,
au contraire, le droit et le devoir était de temporiser
et de se garder une porte pour sortir honnêtement
d'un si mauvais pas, et pour pouvoir rendre une paix
aussi nécessaire que serait aujourd'hui celle d'Alle-
magne. Je ne dis pas cela par prévention en faveur
de Furstenberg. Je crois son droit bon, et sa per-
sonne, je l'abandonne, si on veut. Le droit du prince
Clément ne vaut rien ; sa personne n'est peut-être pas
si odieuse.
J'ai bien de la joie de ce que vous me mandez du
P. Massoulié1 et de sa Théologie, où il doit traiter de la
censure. Il leur est important de la soutenir, et il est
important à la vérité même. Il est bon qu'il écrive
d'une manière où il n'entre rien de la politique d'au-
jourd'hui, c'est-à-dire que la crainte de passer pour
janséniste ne l'emporte point ni à dauber Jansénius, ni
à se déclarer sur le fait contre lui, ni à embrasser les
grâces suffisantes données à tout le monde indifférem-
ment, ni à donner dans cette opinion où plusieurs
nouveaux thomistes ont donné, que la grâce est néces-
saire afin que le péché puisse être imputé. Je ne vous
dis rien d'un petit ouvrage qui paraîtra bientôt, dont
les thomistes seront bien aises, parce que je crois que
M. David [Arnauld] vous en parla dernièrement. On a
imprimé un petit livre de huit feuilles, en forme de
Retraite sur le bonheur de la mort chrétienne. M. de
Fresnes [Quesnel], qui en est l'auteur, à ce qu'on dit,
en a envoyé un couple en Hollande pour vous, de ceux
qu'on lui a envoyés de Paris. On l'a réimprimé ici. Je
1. Antonin Massoulié, dominicain, assistant du général de son ordre,
en 1686 Son principal ouvrage est une Apologie de saint Thomas, en
deux volumes. Il réfuta aussi les quiétistes, en 1699.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 121
n'ai pas cru que cela fût de l'espèce des ouvrages que
vous désirez qu'on vous envoie par la poste.
Quesnel à l'abbé Nicai.se, à Paris1
1689.
Je n'ai reçu, Monsieur, que depuis deux ou trois
jours votre dernière, qui porte les marques ordinaires
de votre amitié si obligeante. Ce serait à moi de vous
justifier mon silence, mais il me semble qu'il est tout
justifié par mon état. Je suis mort et enseveli, comme
vous savez, et je garde dans mon tombeau le silence
qui convient aux morts. Je parle quelquefois, il est
vrai; mais vous jugez bien que c'est par miracle et que
les miracles ne doivent pas être multipliés sans néces-
sité. Vous êtes une des personnes pour qui je fais
celui-là plus volontiers, parce que je suis d'une cer-
taine espèce de morts qui n'a pas perdu la reconnais-
sance du bien qu'on leur fait, et que vous ne croiriez
peut-être pas que j'en aie pour vous, Monsieur, autant
que j'en ai véritablement, si je n'avais soin de vous le
dire. J'avais sujet de croire que vous aviez pris, aussi
bien que moi, le parti de vous ensevelir; mais je vois
par votre lettre que vous êtes occupé à fouiller dans le
tombeau d'un inconnu, au lieu d'en chercher un pour
vous y cacher et y goûter ce repos si nécessaire pour
mourir aux bagatelles de la vie présente et pour vivre
dans l'attente de la vie du siècle à venir, qui est la
seule occupation vraiment digne d'un chrétien et d'un
prêtre, et qui doit être recherchée avec empressement
par ceux qui ont donné une bonne partie de leur vie à
des occupations qu'on appelle dans le monde les occu-
pations des honnêtes gens, et qui seront consumées
comme la paille par le feu du jugement, si nous ne
nous pressons nous-mêmes de les consumer par le feu
1 Bibl. Nat., ms. 9363, Correspondance de Vabbé Nicaise. t. V.
122 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
de la pénitence, dont la retraite et le silence sont une
partie considérable. Ces occupations douces, agréables,
honnêtes, qu'on goûte dans le commerce des gens de
belles-lettres, trompent et séduisent le cœur, si on n'y
prend bien garde. Tel se réveillerait au bruit des
grandes occupations, des intrigues du siècle et de ces
emplois tumultueux de la cour, qui s'endort doucement
comme au bruit d'un ruisseau ou d'une fontaine dans
ces petits commerces amusants et dans la douceur de
ces agréables rendez-vous des beaux esprits. Cepen-
dant la vie se passe, et il n'y a pas une parole oisive
dont il ne faille rendre compte à celui à qui nous
devons tous les moments de notre vie, et devant qui
sont comptés tous ceux que nous comptons pour rien.
J'avoue que rien n'est plus difficile à quitter que la dou-
ceur de la société qui se trouve dans une petite troupe
d'amis choisis, où l'on s'entretient de tout ce qui flatte
l'inclination naturelle. Mais, si nous attendons que nous
ne trouvions plus de douceurs dans le monde pour le quit-
ter, nous attendrons peut-être jusqu'au moment où il fau-
dra quitter, par force et sans mérite, les choses dont Dieu
veut bien maintenant recevoir le sacrilice volontaire.
11 ne faut pas cependant que j'oublie de vous remer-
cier, Monsieur, du présent que vous me faites du livre
nouveau de M. Antelmi l d'une manière si prévenante.
Je vous en suis extrêmement obligé. Je ne l'ai pas
encore reçu, et je n'ai d'empressement de le recevoir
et de le lire qu'autant qu'il en faut pour répondre à
l'empressement si obligeant qui vous me l'a fait
envoyer. Je ne sais ni si j'y répondrai, ni quand. Au
moins, rien ne presse, et, si cet auteur a bien pris
1. Joseph Antelmi, chanoine de Fréjus, en Provence, publia, en 1689,
une dissertation latine sur saint Prosper et saint Léon. C'est certaine-
ment l'ouvrage auquel Quesnel fait allusion. Ghaudon, dans le Nouveau
Dictionnaire historique, dit qu'Antelmi « se livrait un peu trop facile-
ment à ses conjectures ».
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 123
treize ou quatorze ans pour le faire, j'en puis prendre
à peu près autant pour y répondre. Il a mande à
quelqu'un qu'il me donnait bien du fil à retordre. Il se
peut faire que par sa grande érudition il embarrasse
beaucoup un homme qui en a très peu; mais j'ose
dire, sans avoir vu ses preuves, qu'il se trompe quant à
l'attribution à saint Prosper des livres de la Vocation
des Gentils et de la, Lettre à Dénie 'triade, et je dis hardi-
ment qu'ils ne peuvent être de saint Prosper. Je vou-
drais qu'un homme bien intelligent dans le discerne-
ment des styles se voulût donner ta peine de lire
attentivement ces opuscules et les comparer avec le
style de saint Léon et celui de saint Prosper; je suis
fort trompé si cet habile homme ne le condamnerait
pas. Je puis me tromper, et je parle peut-être trop
hardiment; mais j'ai pour moi déjà le sentiment de plu-
sieurs habiles gens; et il y a certains ouvrages que
l'on peut décider n'être pas de tels auteurs, quoiqu'il
soit difficile de dire de qui ils sont. Je vous rends
grâce, Monsieur, de vos nouvelles de littérature. Je ne
laisse pas de les aimer, quoique je n'approuve pas qu'on
s'arrête dans le commerce du monde pour s'en faire
une occupation, quand Dieu appelle ailleurs. J'ai lu
YEsther1, et je l'ai trouvée parfaitement belle, pleine
de grands sentiments et très édifiante pour la piété ;
mais je voudrais qu'elle ne fût que sur le papier. Il y
a beaucoup de danger et de grands inconvénients dans
ces représentations qui se font par de jeunes demoi-
selles, qui font montre de tout ce qu'elles ont de beau
et d'agréable dans un spectacle où elles sont exposées
à tout le monde2. Si les Pères jésuites, tout mortifiés
1. Représentée pour la première fois à la fin de janvier 1689, à Saint-
Cyr.
2. Il s'ogit vraisemblablement de la seconde représentation iïEsther, le
30 janvier, où étaient invités plusieurs prélats et huit jésuites, ce qui fit
dire à Mmc de Maintenon ; « Nous jouons aujourd'hui pour les saints, »
124 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'ils sont, y pleurent de tendresse, qui répondra
du cœur des autres, qui ne sont pas si à l'épreuve?
J'ai peur que l'exemple de cette maison ne porte
l'amour de la comédie dans tous les monastères qui
prennent des pensionnaires et qu'on n'en fasse des
comédiennes, et que les religieuses même ne montent
sur le théâtre. Mais il ne m'appartient pas de faire
de mon trou le censeur du monde, ni de reprendre ce
que tant de têtes si sages ont examiné avant moi et
mieux que moi.
P. S. — D'où vient, Monsieur, que les Pères bénédic-
tins, qui ont donné le premier volume de saint
Ambroise, tardent tant à donner le second ? Qui est-ce
qui y travaille ? Et quand font-ils état de le donner ?
Quesnel à ***
8 mars 1689.
Toute notre petite famille se porte bien, Dieu merci.
Les bruits de guerre sont grands sur notre frontière,
mais ce ne sont que des bruits, et, jusqu'à ce que nous
l'apprenions dans les formes, nous n'en croirons rien et
nous attendrons l'extrémité, au cas qu'il faille nous
retirer dans une ville. Nos frères Ernest [Rnlh d'Ans] i
et Simon [Guelphe] ne sont pas ici; vous jugez bien
qu'ils ne seraient pas inutiles en cas de mouvement. La
personne du dehors, qui est ici2, sera peut-être obligée
1. Ernest Ruth d'Ans, chanoine flamand, naquit à Verviers en 1653. 11
vint en France à vingt ans et connut alors M. Arnauld,' auprès duquel
il se fixa lors de la retraite de celui-ci, pour ne le plus quitter. Il ne
reçut la prêtrise que le 24 septembre 1689 et fut plusieurs fois exilé,
lorsqu'il revint en France après la mort d'Arnauld. pour son opposition
à la bulle. A sa mort (24 février 1728), on lui refusa les sacrements.
Nous verrons plus tard qu'il ne sympathisait pas avec le P. Quesnel
comme avec le grand docteur, et qu'ils durent cesser la vie commune.
2. M. de Pontchâteau, l'intrépide voyageur du parti, était venu voir
Mt Arnauld à Bruxelles,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 125
de faire un voyage dans le voisinage, et alors la famille
sera encore plus petite.
Je vous supplie de continuer, Monsieur, de prier
Dieu pour nous, afin qu'il nous prenne en sa main et
qu'il nous couvre de ses ailes; car il n'y a guère que
lui qui puisse protéger des gens de campagne et posés
au passage des gens de guerre.
Ce n'est pas qu'il y ait sujet de se plaindre. Le roi
fait observer une si bonne discipline à ses soldats qu'on
sera en sûreté tant qu'il n'y aura que les siens qui
tiendront la campagne ; mais, si la guerre vient, nous
aurons peut-être affaire à d'autres dans notre frontière.
Nous n'avons point eu la liste des prédicateurs cette
année. C'est pourtant un petit plaisir de voir quels per-
sonnages font ceux qu'on connaît sur ce petit théâtre.
Ne croyez pas pour cela que je les regarde comme des
comédiens. Il y en a quelques-uns parmi eux; mais il
ne le sont pas tous.
Nous avons eu bien de la joie d'apprendre que les
affaires du roi d'Angleterre semblent prendre un bon
train1. Dieu sait humilier et sait relever, et il fait voir
tous les jours par tant d'endroits qu'il est le maître de
tous les hommes, pour grands qu'ils soient, que, si
cela fait trembler ceux qui ne veulent pas dépendre de
lui, cela console ceux qui ne se reposent que sur la
puissance de son bras et qui ne veulent faire que sa
volonté.
Quesnel à dit Vaucel, à Rome
15 avril 1689.
Rien n'a plus nui à Rome que les petits efforts qu'ils
ont fait faire, ou que leurs émissaires ont faits indiscrè-
1. Louis XIV, après avoir, pendant deux mois, comblé le roi Jacques II
de présents et d'honneurs, le rembarque pour l'Irlande avec une flotte
126 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
tement, pour soutenir la prétendue infaillibilité ou
supériorité sur les conciles. D'où est né le Richérisme,
sinon d'une thèse des dominicains de Paris qui donna
lieu à toute la dispute? D'où sont nés les quatre articles
du clergé ? Des six de Sorbonne. Et les six de Sorbonne
furent une suite de la contestation qui s'éleva à l'occa-
sion d'une thèse des jésuites, pour la créance du fait de
Jansénius comme décidé infailliblement par le pape.
D'où sont nés les écrits faits contre M. Hayaerts? D'une
censure indiscrète de la faculté de Louvain, extorquée
par l'internonce. Les Romains y ont-ils gagné beaucoup
et ne doivent-ils pas reconnaître, au contraire, qu'ils ont
été très mal servis parleurs faux zélateurs et que, dans
la situation où sont les choses, le meilleur parti pour
eux est de ne pas remuer les esprits?
Quesnel à du Vaucel, à Rome
24 avril 1689.
A une heure d'ici, les câpres français l viennent
enlever les pêcheurs hollandais. Jugez si nous n'avons
pas fait beaucoup de chemin depuis peu de temps.
Dieu veuille bénir les soins et les efforts de ceux qui
travaillent pour le Coram2l Il faut tâcher de persuader
au cardinal Aguirc de n'y pas mêler ses difficultés dans
le lieu où il le veut placer. Gela ne pourrait servir qu'à
de treize vaisseaux, suivie, en mai 1689, dune flotte plus nombreuse
encore, sous les ordres du comte de Château-Renaud.
1. Sorte de navires corsaires.
2. Ce sont les cinq articles présentés au pape Alexandre V11I. Ces cinq
articles, qui furent envoyés à Rome comme tentative d'accommode-
ment en 1662, furent surtout l'œuvre de Nicole et « une réduction, dit
Sainte-Beuve, du jansénisme et de l'angustinianisme au thomisme ».
Le P. Quesnel, dans la deuxième partie de son explication apologé-
tique, dit que c'est à la demande du cardinal d'Aguire qu'il fit paraître
ce livre, à la fin de 1689. (Voir Explication apologétique, pp. 66-67.)
CORRESPONDANCE DE PASOLIER QUESNEL 1 27
affaiblir son autorité et empêcher les bons effets qui
peuvent arriver de l'approbation entière qu'il y don-
nera.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis
1er juin 1689.
Un mot seulement, ma très chère sœur, pour vous
dire une espèce d'adieu. Car il n'y a plus guère moyen
de s'entretenir, au milieu de tant de bruit et au travers
d'un chaos que la guerre va former entre vous et nous.
Il faudra pourtant tâcher toujours d'avoir du pain, et
j'espère que celui qui nous a mis ici nous y nourrira
et nous conduira toujours et nous couvrira de ses ailes,
jusqu'à ce que l'iniquité soit passée; mais, hélas! elle
ne fait encore que commencer, et il y a bien sujet de
craindre qu'elle ne se consomme pas si tôt. J'ai bien
considéré tout cela et que la porte qui est encore
ouverte serait peut-être fermée pour longtemps dans
la suite, que la prudence et la raison voulaient qu'on
se servît de la commodité présente pour se tirer du
milieu du tumulte; mais de le faire seul, je n'en ai pas
eu le courage, quoique je sois bien persuadé que je ne
suis ici d'aucune utilité. La résolution en est prise sans
grande délibération, et j'espère que Dieu daignera
l'approuver.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
23 juin 1689.
Notre révérend Père abbé [Arnauld] est en bonne
santé. Il a déjà refusé les offres obligeantes qu'on lui a
fait de le recevoir en sa maison de profession1, où je
1. En France. (Voir, sur le même sujet, une lettre du 21 janvier 1690.)
128 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ne doute point qu'il ne fût bien reçu ; mais, comme il
se trouve bien dans celle-ci, qu'il y est aimé et
qu'encore que le monastère soit exposé aux courses
des soldats on a obtenu de bonnes sauvegardes qui le
mettront à couvert, je vois qu'il est résolu de n'en
point sortir. Je lui en ai parlé plusieurs fois avant la
guerre, mais je vois bien qu'il a pris pour toujours la
résolution de demeurer en ce lieu. S'il retournait dans
sa maison de profession, il serait obligé à des civilités
du monde auxquelles il a renoncé, disant qu'un bon
religieux ne doit faire la cour à personne. Son ancien
abbé exigerait aussi de lui des choses qui seraient
contraires à son inclination; il faudrait aller à tous les
offices du chœur, on le ferait chanter, et il aime mieux
étudier, ayant commencé certaines études et de bons
écrits de théologie qu'il veut mettre à leur perfection.
Je crois bien que, s'il était assuré de retourner dans
sa maison de profession, en sorte que personne ne le
sût, et que par ce moyen il pût être inconnu à la plu-
part de ceux de sa connaissance, il ne s'en éloignerait
pas quelque jour; mais, comme il ne peut espérer cela
maintenant, il juge que son mieux est de demeurer où
la Providence l'a conduit. Vous le connaissez, il aime
sa liberté, et rien ne le chagrine tant que d'être en lieu
où il soit obligé d'aller faire la révérence à Monsieur
et à Madame, comme son abbé l'obligerait de faire. Je
l'ai entretenu seul avant de vous écrire, et je n'ai pu
tirer de lui que ce que j'en avais tiré, il y a six mois.
Quesnel au P. dxt Breuil
Juillet 1689.
Vous devez bien croire, mon cher Père, que ce n'est
ni la volonté ni l'inclination qui me manquent, quand
vous êtes longtemps sans recevoir de mes nouvelles.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 129
Je prévois que j'aurai dorénavant encore plus de peine
de vous en donner que par le passé. C'est pourquoi je
le fais maintenant, pendant que j'en ai encore le
moyen.
Quoique vous soyez dans une solitude aussi profonde
que celle de la Trappe, je ne doute pas que vous
n'ayez appris l'élat de l'Europe et que, vous représen-
tant tous ces amas d'hommes qui s'assemblent de toutes
parts pour s'égorger, ce spectacle funeste ne vous fasse
plus estimer que j amais la retraite que Dieu vous a choisie
et qui, vous séparant du reste du monde, vous fait
trouver dans votre cellule un petit monde où règne la
paix, pendant que la guerre règne dans celui que vous
avez quitté.
Je prie Dieu de vous conserver cette paix et qu'il
continue de vous soutenir et de vous consoler dans
toutes les infirmités dont il permet que vous soyez
toujours exercé. Je ne vous mande point de nouvelles.
Je crois que d'autres, mieux informés que moi, vous
en informent avec soin vous-même.
On n'aura pas manqué de vous envoyer la tragédie
à'Esther, qui vous aura beaucoup plu. Je l'ai lue avec
grand plaisir. Tous les sentiments de la piété chré-
tienne et les maximes d'un cœur vraiment royal y
sont si heureusement exprimés qu'on ne peut qu'on
n'en soit touché. Si on s'était contenté de la mettre sur
le papier, j'en serais encore plus content1.
1. Les jansénistes, moralistes sévères, répugnaient à la forme
théâtrale, et l'abbé Duguet écrit, dans le même sens, à Mmo d'Epernon,
qui lui avait envoyé la tragédie d'Esther : « Je l'ai trouvée parfaitement
belle. Je ne voudrais pas néanmoins y avoir assisté, de peur d'autoriser
les spectacles, dont les plus innocents ne le sont jamais assez. Les
grandes assemblées sont toujours dangereuses. La curiosité n'est
jamais une vertu, et le plaisir des sens ne peut devenir spirituel ni
chrétien. Je ne pense ceci que pour moi, car* je n'aime à juger ni à con-
damner personne. » (Lettre inédite de Duguet, 9 avril 1689. — Bibl. de
M. Gazier.)
I. 9
130 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à
6 janvier 1690.
Je voudrais pouvoir attraper le livre d'un jésuite
toulousain, nommé, ce me semble, Gisbert1. Je ne sais
pas le titre du livre, car Ton s'en est saisi pour retran-
cher certaines circonstances qu'il avait imaginées des
amours et de la jalousie de saint Jean et de saint Luc
pour la Vierge.
Un P. Galimard, jésuite, a fait imprimer deux
livres : F Art de, former l'esprit et le cœur d'un prince,
et l'autre, la Véritable philosophie1. Tout cela est pour
M. le duc de Bourgogne. Vous voyez que la guerre n'em-
pêche pas les écrivains de répandre de l'encre. On me
mande de Paris que, si ce qu'on dit est véritable, nous
entendrons le bruit des bombes. On écrit, en effet,
d'ailleurs, que le roi doit venir le mois prochain avec
une puissante armée. Je n'aime point tout cela, et je
crains en effet que, s'ils veulent faire quelque chose,
ce ne soit de la bombardie sur Bruxelles, pour se
venger du gouverneur, qu'ils croient cause de la guerre
de Flandre et de l'interdit du commerce.
Quesnelà du Vàncel
Bruxelles, 13 janvier 1690.
L'écrit latin3 revint hier de Paris; je vas incessamment
le faire imprimer, et il ne tiendra pas à moi que je ne
1. Le P. Biaise Gisbert, jésuite, qui prêcha avec succès. Il mourut à
Montpellier, en 1731.
2. L'Art d'élever un prince, par le P. Marc-Antoine de Foix, publié
après sa mort par le P. Galimard (1687, in-4°), et réimprimé, l'année
suivante, sous le titre indiqué par Quesnel.
3. Le Coram, voir note du 24 avril 1689.
CORRESPONDANCE DE PASQIJIER QUESNEL 131
vous en envoie dans huitaine. Ils l'ont renvoyé tel
qu'on l'avait envoyé, sans y rien changer. Quoiqu'ils le
trouvent hien, j'ai peur que la paresse et la crainte
qu'on ne vît de leur écriture n'y aient un peu de part.
M. D. [Arnauld]i ne veut point absolument écrire au
sieur de Saint-Martin [le pape\. 11 paraîtrait, dit-il, vou-
loir faire le chef de parti et se vouloir faire de fête
auprès de ce prélat à cause de son crédit. Gomme je le
vois très roide sur cela, supposez qu'il ne le fera pas et
voyez si cette lettre peut être suppléée. J'ai bien proposé
qu'il souscrivît au moins les articles, après les signa-
tures des deux théologiens qui y seront, et il ne m'a
pas paru éloigné de cela. On pourrait, ce me semble,
faire pressentir de sa part ces articles à ce prélat, en lui
disant que la crainte de faire une chose, qui peut-être
ne lui agréerait pas, l'a empêché de lui écrire ; que
l'état où il est d'homme caché, éloigné de son pays,
désagréable à la cour, lui a fait craindre aussi que cette
démarche ne le fît passer auprès du roi pour un homme
qui s'intrigue et qui pourrait donner des avis contraires
à ses intérêts. Je verrai si je le pourrai faire entrer dans
la résolution d'écrire au cardinal de Bouillon. En cas
que non, ce serait à vous de trouver quelque canal pour
aller où vous voulez qu'on aille.
La fermeté qu'a le pape sur les différends avec la
France est louable, en supposant, comme il est à pro-
pos de le faire, que cette fermeté vient de l'amour de
la justice et de l'Eglise.
Je souhaiterais qu'il s'appliquât à procurer en même
temps une plus grande liberté à l'Eglise de France
et à l'affranchir de la domination des ordres temporels.
Car n'est-ce pas une honte qu'une église d'Agde soit
sans évêque, il y a près de trente ans, et qu'on envoie
1. Arnauld écrit lui-même à du Vaucel, le 30 décembre 1689 : « Je n'ai
point d'inclination d'écrire au restaurateur du népotisme. Gela serait
encore moins à propos, se brouillant avec la France. »
132 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
promener son évêque1 d'exil en exil, sans aucune rai-
son ? Car était-ce une raison que la disgrâce de son frère?
Etait-il moins en état de cabaler dans un autre diocèse
que dans un aussi petit diocèse que celui d'Agde? N'est-
il pas notoire qu'il n'y a que la haine des jésuites qui
le tienne ainsi dans l'oppression, pendant que les
enfants mêmes de M. Fouquet ont toute liberté et sont
dans Paris et à la cour? Un pape n'aurait-il pas droit
de se plaindre d'une telle vexation faite à l'Eglise en la
personne de ses évoques?
C'est encore une chose inouïe qu'un monastère tel
que celui de Port-Royal soit empêché de recevoir des
novices et des pensionnaires depuis dix ans, non par
l'ordre de ses supérieurs ecclésiastiques, mais par un
ordre du roi porté par l'archevêque, leur supérieur. Il
me semble que, si les choses s'accommodent, il serait
aisé d'y faire entrer ces sortes de choses. Je souhaite-
rais que M. le cardinal Le Camus allât àRome; il pourrait
y être utile dans ces conjonctures et dans cette crise. Il
aurait occasion de faire envisager la domination de la
société et de la cour pour la doctrine, en parlant de ce
qu'il a vu dans son diocèse au sujet de l'écrit des Pères
de l'Oratoire. L'écrit latin lui donnerait occasion d'en-
gager le pape à supprimer les signatures, qui ne sont
aux jésuites que ce qu'est une épée dans la main d'un
furieux, et à faire cesser les accusations vagues de jan-
sénisme et d'hérésie. 11 y ferait connaître les Pères, et
il trouverait peut-être assez de correspondance dans
l'esprit du pape pour le porter à les rabaisser.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
Bruxelles, 21 janvier 1690.
Tout se porte bien dans notre abbaye. Dom l'Ancien
[Arnauld] vieillit toujours. Il ne demanderait pas
1. Louis Fouquet (16584702).
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 133
mieux que de quitter cette abbaye, pour aller mourir
dans sa maison de profession1 avec ses anciens frères,
qu'il aime cordialement. Mais, comme il est difficile
de trouver un sujet qui remplisse dignement sa place,
il est malaisé aussi de trouver de la sûreté dans sa
maison de profession, qui est exposée aux coups des
ennemis. Je vous avoue que je suis combattu sur cela
de deux désirs opposés. Car, d'un côté, il fait tant de
bien dans cette abbaye que je voudrais qu'il y demeu-
rât tant qu'il aura de vie et de forces, pour travailler
à bien établir la réforme des religieux; et, d'un autre
côté, je dis en moi-même : « Faudra-t-il donc que des
étrangers jouissent de sa dépouille, des gens qui ne
connaissent pas son mérite et qui insulteraient peut-
être, après sa mort, à sa mémoire, parce qu'il les a
voulu réformer malgré eux ? »
Quesnel à du Vancel
Bruxelles, 4 février 1690.
M. Hayaerts est extrêmement aigri de ce que
M. Hennebel a appelé abominable l'opinion qui permet
au fornicateur de dire la messe le jour qui suit la
nuit de son péché.
On me mandait hier de Paris qu'on était fort en
peine du milord, frère de M. le cardinal de Norfolk,
qui est parti depuis six semaines d'Irlande avec douze
pilotes habiles qui connaissent bien ces mers-là et qu'on
devait mettre sur la flotte de France, mais on n'en n'a
point entendu de nouvelles. Il a fait de furieuse tem-
pêtes, qui ont fait périr beaucoup de vaisseaux. On me
mande qu'il en est péri d'anglais au roi Guillaume,
six de guerre et cinquante marchands. Lorsqu'on
1. En France.
134 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
apporta cette nouvelle à la reine d'Angleterre, elle
dit : « Notre situation est bien à plaindre d'être réduits
à nous réjouir de nos propres malheurs. » Cette prin-
cesse, ajoute-t-on, fait paraître beaucoup de piété et
de grandeur d'âme. Elle ne donne pas un moment
au plaisir, toute aux affaires de Dieu et de la reli-
gion ou aux affaires du roi, son époux. Celui qui
m'écrit, et qui connaît un Anglais du secret, dit qu'on
attend une grande révolution; que les fanatiques
(je crois que ce sont des trembleurs) ont pris ou
doivent prendre les armes et auront quelqu'un de con-
sidération à leur tête. On mande d'Angleterre, môme
en ces quartiers, que tout est plein de mécontents. Le
prince d'Orange veut envoyer des troupes anglaises en
ces pays, dans l'armée des Etats, et en tirer tous
les Allemands; mais on ne veut point cet échange
en Hollande, parce qu'à la première occasion les Anglais
désertent et viennent en France. Beaucoup y ont passé
depuis peu, du côté de Lille, et on en compte jusqu'à
mille.
On voulait établir les Pères de l'Oratoire à Liège, et
tout était prêt. Je ne sais ce qui en sera. Un jésuite
est allé, en forme, trouver le prince et évêque pour le
dissuader de les admettre.
Quesnel à du Vaacel, ci Borne
Bruxelles, 14 février 1690.
On mande de Paris que Mmc la Dauphine est plus
mal, qu'elle a la fièvre et crache le sang.
J'ai reçu le quatrième volume de M. Du Pin.
M. Antelmi n'a pas sujet d'être fort satisfait de ce
qu'il dit de ses nouvelles idées touchant saint Léon et
saint Prosper. 11 traite de paradoxe ce qu'il a avancé
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 135
pour donner les lettres de saint Léon à saint Prosper.
Enfin il se moque et de ses preuves et de ses longs
parallèles.
Je viens de mettre en français le Coram, pour le
mettre à la fin. Si l'on faisait du bruit sur ce que l'on
traite d'hérésie imaginaire le jansénisme, vous voyez
mieux que moi ce qu'il faut répondre. On ne nie pas
qu'il n'y ait eu de véritables erreurs à condamner;
mais, comme il n'y a point d'bérésies quand il n'y a
point d'hérétiques qui les soutiennent, c'est une hérésie
imaginaire et un fantôme quand tout le monde les
condamne.
Quesnel ci du Vaucel
Bruxelles, 24 février 1G90.
Je ne doute pas que les adversaires ne tâchent d'irri-
ter Rome sur ce qu'on traite, dans le Coram, d'hérésie
imaginaire et de rêverie le jansénisme. Vous savez bien
comment il faut répondre. On reconnaît des erreurs
dans les cinq propositions, puisqu'on les y condamne;
maison ne reconnaît point pour hérétiques ceux que les
jésuites veulent faire passer pour tels, parce qu'ils ne
le prouvent point, ni personne pour eux.
Le P. Vita1 paraît pur thomassiniste. Il faut donc
que chaque pays ait ses visionnaires et ses faiseurs de
systèmes. C'est beaucoup que cet auteur soit méprisé
dans l'ordre.
En vérité, l'écrit du collège des Grecs ne vaut pas la
peine que l'on prendrait pour le rendre ridicule. Je
doute que nous en ayons de l'indignation, parce que je
1. Joseph de Vita, dominicain de Palerme, imagina un système tou-
chant l'action de Dieu sur les créatures. Il ne fut suivi de personne,
sauf de quelques disciples de Molina. Le second volume de son ouvrage
fut supprimé par le général de son ordre.
13G CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
doute que nous le lisions. Il y a tant de choses à faire,
sans compter les ouvrages, que la vie n'y suffit pas.
Mille choses à revoir, consultations, livres à lire. Tout
vient fondre dans un trou, où à peine se peut-on
remuer.
J'ai reçu cette semaine une lettre du pauvre P. du
Breuil, qui fait grande compassion quand on le con-
sidère, à quatre-vingts ans, infirme et d'un aussi grand
mérite, dans une île dont il fait une description bien
hideuse. Il dit « qu'on y voit les abîmes de l'enfer
presque toujours ouverts par les blasphèmes, les
ordures, les ivrogneries, les larcins, les querelles,
les fureurs... Jugez, dit-il, s'il ne serait pas plus avan-
tageux, si c'était le bon plaisir de Dieu, d'être sourd et
aveugle ou enfermé dans une des tours de la Bastille,
où l'on ne voit et où l'on n'entend rien de semblable ».
Il serait bon que le P. de Saint-Martin [le pape) sut
que c'est là comme on traite les gens qui ne plaisent
ni aux jésuites ni au prélat (r archevêque de Paris).
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 2 mars 1690.
Notre ami1 me fait une description bien affreuse de
sa solitude, mais, en même temps, une grande dépen-
dance de la volonté de Dieu. Il faut avouer que Notre-
Seigneur sait bien choisir à chacun les croix qui sont
plus propres à mortifier en eux la nature.
Un homme de bien, parmi des scélérats; un bel
esprit, avec des barbares ; un homme qui aimait la
conversation et le commerce avec ses amis, séparé de
toute communication !
1. Le P. du Breuil.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 137
On nous mande merveille de la bonne disposition où
tout se trouve à la Viémur [Port-Royal] depuis les
nouveaux supérieurs1. Dieu en soit béni!
Vous nous apprendrez des nouvelles de votre prédi-
cateur, quand vous écrirez à quelqu'un2, J'ai toujours
beaucoup estimé son talent et ses autres bonnes qua-
lités, et je ne doute point que Dieu ne donne bénédic-
tion à sa parole dans sa bouche.
Quesnel à du Vancel
Bruxelles, 17 mars 1690.
L'auteur des Additions contre le péché philosophique^
ne sait pas trop ce qu'il dit; mais, n'importe, c'est tou-
jours beaucoup qu'il soit opposé au mal.
Donnez-vous un peu la peine desavoir des nouvelles
du P. du Roux4, car il est bon de savoir ce qu'il fait là
et s'il y a quelque emploi. Le pauvre P. Malebranche,
mon ancien ami, sera bien mortifié, car il n'osera plus
1. Nomination de l'abbesse, la mère Racine : « Une très bonne fille,
écrit Arnauld à du Vaucel le 24 février 1690, qui a bien répandu des
larmes, étant si humble qu'elle ne croyait pas du tout qu'on pensât à
elle pour cette charge. » « La bonne abbesse Racine, dit Sainte-Beuve
dans son Port-Royal, pleurait aisément en Dieu, comme son neveu, le
poète. »
2. Il parle sans doute du futur évoque de Senez, JeanSoanen, car il
écrit au P. du Breuil, au mois de février de la même année : « Nous
aurons à la cour pour prédicateur un petit Père de l'Oratoire, nommé
Soanen, qui prêche bien. »
3. La doctrine du péché philosophique fut soutenue en 1686, à Dijon,
par les jésuites, voici en quels termes : « Le péché philosophique,
commis sans aucune connaissance de Dieu ou sans aucune attention
à lui, n'est point une offense à Dieu, ni un péché mortel. » Arnauld
attaqua violemment cette thèse en 1689, et un décret du pape con-
damna la doctrine, le 14 août 1690.
4. Dominicain, prieur à Paris, ennemi acharné des jansénistes, surtout
dans le poste de provincial à Toulouse.
4 38 CORRESPONDANCE DE PASQtJIER QUESNEL
tant faire valoir V autorité de Rome, dont il n'est devenu
un vénérateur zélé que depuis qu'il s'est avisé de
s'entêter de l'antijansénisme.
Le cardinal Pétrucci1 aura tout le loisir d'exercer son
quiétisme, si on l'envoie au Mont-Cassin. Un diseur de
nouvelles de littérature me mande de Paris, entre autres
livres qui ne sont pas grand'chose, que l'on verra bien-
tôt un ouvrage sur le quiétisme, dont vous aurez, me dit-
il, ouï parler. Et je ne sais vraiment ce qu'il veut dire.
On me mande bien que M. de Bétliincourt [Nicole] n'est
pas éloigné d'y travailler et qu'il a déjà beaucoup rêvé
sur cette matière; mais un livre rêvé n'est pas un livre
achevé ou prêt à paraître.
M. Thoynard2, d'Orléans, a fait imprimer trois disser-
tations latines sur des médailles grecques de Trajan,
de Garacalla, de Galba et de Commode. On me
mande encore que le P. Bouhours3 est fâché de ce que
Y Art déplaire dans la conversation^ lui a été attribué
1. Le cardinal Pétrucci, oratorien, était à Rome le représentant des
doctrines et l'ami dévoué de Molinos. Ce prêtre espagnol, directeur
de la célèbre Mme Guyon, avait publié, en 1675, la Guide spirituelle,
sorte d'évangile du quiétisme Du Vaucel écrivit à Quesnel, le 25 fé-
vrier 1690 : « Les affaires du cardinal Pétrucci vont mal. On a découvert
dans son diocèse beaucoup de choses singulières et affectées, qui font
voir qu'il était le grand promoteur de la fausse oraison de quiétude.
On croit qu'on pourra bien l'envoyer passer le reste de ses jours à
Mont-Cassin. » (Archives d'Utrecht, Epistolœ Valloni.)
2. Nicolas Thoynard, né en 1629 à Orléans, s'appliqua à l'étude des
langues et de l'histoire, et plus particulièrement à la connaissance des
médailles. Son meilleur ouvrage est la Concorde des IV Evangiles,
en 1707. Ce livre fut traduit, sous le titre de Vie de Jésus-Christ, par
Jail, curé du diocèse de Gand, et condamné en 1729 par un mandement
de l'évêque d'Anvers.
3. Dominique Bouhours, jésuite. Voilà le portrait qu'en trace Ménage,
qu'il avait attaqué : « Le P. Bouhours était un petit régent de troisième,
« mais depuis sept ou huit ans il s'est érigé en précieux, en lisant Yoi-
« ture et Sarrazin et en visitant les dames et les cavaliers. Il écrit à la
« vérité avec beaucoup de politesse, mais il écrit sans jugement, et il
« n'y a aucune érudition dans ses écrits. »
4. L'Art de plaire dans la conversation, par Pierre d'Ortigue de
Vaumorière, Paris, 1688. Certains auteurs attribuèrent, par erreur, ce
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 139
par M. Le Clerc, auteur de la Bibliothèque universelle^.
On me mande aussi, d'hier, que l'on a pour moi le cin-
quième volume de celle de M. Du Pin, dont il me fait
présent, comme il a fait des autres. Il va un peu
vite, et il se glisse quelquefois des choses qui ne
viennent que de n'avoir pas assez pensé. On m'écrit
que le frère cadet2 de M. l'abbé Antelmi, qui demeure
avec lui à Saint-Victor, avait dit que ce dernier ferait
bientôt imprimer une lettre responsive à celle du
P. Quesnel; mais il aura affaire désormais à M. Du Pin
aussi bien qu'à ce Père. Le P. Le Tellier3, me mancle-
t-on, se moque du troisième volume de la Morale pra-
tique'*, parce que ce sont toutes faussetés que ce qui y
est rapporté; maison dit aussi, en môme temps, qu'il
n'en sera pas cru à sa parole.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
5 mai 1690.
C'est quelque chose de bien hardi que cette intrusion
des Pères jésuites à Marseille et à Coutances. En
vérité, on devrait enfin ouvrir les yeux à Rome, lors-
qu'on voit ces gens-là se vouloir mettre en possession
livre à l'abbé de Bellegarde. (Barbier, Dictionnaire des livres ano-
nymes.)
1. Bibliothèque universelle et historique (1686-1693, Amsterdam, 26 vol.
in-12), par Jean Le Clerc, érudit et critique suisse, mort en 1736.
2. Charles-Léonce-Octavien d'Antelmi, plus tard évêque de Grasse
(1726). Il fut, en 1727, un des prélats du concile d'Embrun et acharné
contre M. de Senez. Ce dernier nous dit, dans sa Correspondance, I, 517,
que c'était un « prélat de cour et en faveur ».
3. Le futur confesseur de Louis XIV.
4. La Morale pratique des jésuites, extraite fidèlement de leurs
livres, par un docteur en Sorbonne (1669-1695, 8 vol.). Les deux premiers
sont de M. de Pontchàteau, le troisième et les suivants de M. Arnauld.
Cet ouvrage fut condamné au feu par le parlement de Paris et à
Home, le 27 mai 1687,
140 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
de toutes les chaires de l'Eglise, et cela dans le temps
même où on les convainc publiquement d'erreurs capi-
tales dans la théologie, telles que sont celles du péché
philosophique et contre l'amour de Dieu.
La nomination de M. de Paris au chapeau1 est, à ce
qu'on prétend, une restitution. Le roi s'était engagé à le
nommer dès avant la nomination de M. de Furstenberg,
et ce prélat, ayant su que le roi était embarrassé par la
nécessité où il se trouvait de nommer M. de Fursten-
berg, avait remis au roi tous ses droits de fort bonne
grâce.
Si on abandonne M. de Vaison2, c'est une grande
indignité pour Rome et un exemple de lâcheté d'une
grande conséquence. Il y a grand sujet de croire que
le pauvre P. de Saint-Martin [le pape] s'est livré, afin
qu'on lui livrât la supériorité qu'il a entre les mains.
Dieu saura bien confondre les ennemis de cet ordre et
accomplir ses desseins, malgré tous les efforts des
hommes.
Vous avez appris peut-être avant nous la mort du duc
de Lorraine3, et nous avons sans doute appris avant
vous celle de Mme la Dauphine4. Si j'étais cru, on
marierait M. le Dauphin avec la veuve du duc de Lor-
raine. Le roi ferait la paix avec l'empereur par ce
moyen-là ; il prendrait la veuve et les enfants et don-
nerait à ceux-ci de grands établissements en France,
au lieu de la Lorraine, qu'ils courent risque de n'avoir
jamais sans un accommodement.
1. Cette nomination n'eut jamais lieu.
2. François Genêt, évêque de Vaison. Ses fonctions pastorales avaient
été interrompues au moment des différends entre le pape et Louis XIV, et
de l'occupation du Comtat Venaissinet d'Avignon par le roi.
3. Charles V, duc de Lorraine, mort le 17 avril, à Veltz, près Lintz.
4. Le 20 avril 1690.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 141
Quesnel à A/mc de Fontpertuis
7 mai 1690.
Nous sommes encore en voyage, et nous ne savons
quand nous serons fixés1. Notre état est une petite image
de l'instabilité du monde présent et de l'état d'étrangers
et de voyageurs que nous portons tous en cette vie.
Quand il ne serait bon qu'à nous en faire souvenir, il
nous devrait, par ce seul endroit, être cher et aimable.
Quesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
Liège, 10 juin 1690.
Ne soyez pas en peine ni du P. provincial [Arnauld],
ni de son compagnon de voyage [Quesnel]. Après les
fatigues de sa visite, il n'a pas laissé de jouir d'une par-
faite santé, et notre Dieu a eu soin de nous trouver un
lieu de retraite et de repos, où l'on nous a accueillis
avec toute la joie et la bonté que l'on pouvait désirer2.
1. Depuis de longues années, Arnauld et le P. Quesnel vivaient tran-
quilles à Bruxelles sous la protection du gouverneur des Pays-Bas, M. de
Grana, puis de son successeur, M. Agurto. Mais M. de Castanago, gouver-
neur en 1690, à la suite de quelques difficultés avec l'université de Lou-
vain, signifia à nos exilés de quitter la ville au plus vite. Le 3 avril 1690,
Arnauld écrit au gouverneur :
« On aura peine à comprendre qu'il soit honorable à la religion de
voir un prêtre et un docteur réduit à chercher, parmi les hérétiques
qu'il a combattus toute sa vie, un asile assuré, faute d'en pouvoir trou-
ver dans les états d'un roi catholique. Le monde ne sera pas moins
surpris, en considérant une monarchie, quia toujours signalé son huma-
nité et sa générosité envers les étrangers, refuser de continuer à un
prêtre, âgé de près de quatre-vingts ans, sa protection, et l'obliger, à cet
âge et dans l'agitation universelle de l'Europe, à exposer sa vie et sa
liberté pour chercher ailleurs un asile dont il jouissait depuis si long-
temps. »
2. Arnauld écrit, de son côté, à du Vaucel:« Nous sommes parfaite-
ment bien, étant avec des personnes fort généreuses et qui ont pour nous
142 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
On y a soin de prévenir tous nos besoins, et jamais on
ne sentit davantage que Dieu dispose du cœur des
hommes que nous l'avons fait, quand nous avons vu
comment il a ouvert celui de quelques personnes en
notre faveur.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 15 juin 1690.
Nous avons bien de la joie de ce que la béatification
de M. de Palafox1 s'avance. Ce sera un terrible coup
pour la société de voir un jour sur le calendrier un
homme si déclaré contre les dérèglements de leur
corps. Je ne sais s'ils en feront l'office de bon cœur.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 22 juin 1690.
M. Davy [Arnauld] est, depuis près de quinze jours,
très incommodé d'un rhume très obstiné et qui le
fatigue extrêmement par la toux qui l'accompagne. Dieu
a déjà reçu les prières que vous ferez pour sa gucrison,
puisque tout lui est présent.
Nous sommes ici chez les plus honnêtes gens du
monde. Le maître de la maison est un homme très zélé
pour la vérité et qui n'épargne rien pour faire que nous
soyons bien chez lui. J'admire la conduite de Dieu qui
une tendresse et une affection inconcevables. Nous ne laissons pas néan-
moins de désirer, si cela se peut, de retourner à notre gîte. »
1. Jean de Palafox, saint évêque espagnol, en lutte toute sa vie avec
les jésuites, et dont le roi d'Espagne demanda la canonisation au pape
Clément XIII. Cette affaire ne fut pas suivie. On trouve le détail des
démêlés de Palafox avec la compagnie de Jésus, dans le tome IV de la
Morale -pratique des Jésuites de M* Arnauld.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 143
sait trouver et placer ceux qu'il aime et qui leur pro-
cure des amis dans la personne des plus inconnus. La
noblesse nous a exclus de Bruxelles; le clergé ne nous
a pas voulu recevoir en Hollande; le tiers état nous a
ouvert son cœur, sa maison et tout ce qui dépendait de
lui, en la personne d'un magistrat. Nous en trouvâmes
trois du même corps, qui nous reçurent avec toute la
cordialité possible et qui avaient été deux ou trois
jours au-devant de nous par un endroit par où ils
croyaient que nous arriverions.
M. Ernest [Ruth d'Ans] vous mande sans doute qu'on
a fait imprimer en France un livre de 138 pages,
intitulé : Les Véritables Sentiments des jésuites sur le
péché philosophique, où l'on réfute leurs trois lettres et
où on leur apporte tous leurs Pères qui ont soutenu
cette doctrine.
C'est une bonne pensée que de mettre le livre de
M. Queras1 sur le tapis, pour faire diversion et pour les
instruire; mais c'est dommage qu'il est en français.
On me mande de Paris que, dans deux ou trois mois,
on aura un premier volume in-4° d'une Histoire ecclésias-
tique de M. Fleury, précepteur des princes de Gonti;
que M. de Meaux a fait imprimer les Psaumes en deux
volumes, avec de petites notes de sa façon. Il y met la
Vulgate et la version sur l'hébreu.
Quesnel à Mme de Fonteprtuis
24 juin 1690.
Notre bon Père abbé [Arnauld] est fatigué, depuis
plus de quinze jours, d'un rhume qui a été violent et
1. Mathurin Queras, docteur de Sorbonne, né à Sens en 1614, mort à
Troyes en 1695, exclu de Sorbonne pour refus de souscrire à la censure
contre Arnauld et de signer le formulaire. Quesnel doit parler de son
ouvrage sur VAttrition, paru en 1685.
144 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
composé de plusieurs fluxions qui se sont succédé l'une
à l'autre. Les efforts ont été grands, beaucoup de nuits
fâcheuses, les éjections abondantes, et avec cela on ne
peut pas dire qu'il ait eu la fièvre, quoiqu'on ait senti
quelquefois son pouls un peu plus élevé et plus fréquent.
Il est assez tranquille présentement, et j'ai cette confiance
qui! sera bientôt quitte de ce qui lui reste. Il a souhaité
que je vous fisse savoir cet accident, quoiqu'il soit
persuadé qu'on vous l'aura écrit du refuge qu'il a quitté,
il y a près de trois mois.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
28 juin 1690.
Il y a trois semaines que nous avons notre abbé
[Arnauld] malade de fluxions et catarrhes fort opiniâtres.
On le purge aujourd'hui pour ladeuxième fois. Il a beau-
coup travaillé sa poitrine à force de tousser, d'expec-
torer et d'arracher ses phlegmes; mais, Dieu merci,
elle ne s'est point enflammée ni causé de fièvre. Quoiqu'il
tousse encore beaucoup, je crois néanmoins que le mal est
sur le déclin. Nous avons un autre ami malade, à Paris,
qui nous donne bien de l'inquiétude : c'est M. Michelin
\Pontchàteau\ qui a, depuis les huit heures du soir du
mardi (il y eut hier huit jours), une fièvre continue. Le
24 qu'on m'écrivait, il avait déjà été saigné six fois,
trois palettes à chaque fois. Depuis vingt-quatre heures,
il était survenu une toux qui le tourmentait fort, et il
était dans un extrême abattement. Nous perdrions beau-
coup si nous perdions un tel ami. Dieu est le maître,
il sait ce qu'il en veut faire.
M. l'abbé ni sa compagnie ne sont point, comme
vous l'aurez déjà appris, à M***, mais à quatre ou cinq
lieues de là. Ils sont chez des amis très zélés et très
affectionnés à la vérité. On peut dire qu'il y en a dans
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 145
ce lieu-là beaucoup plus qu'au lieu où ils étaient, il y a
trois mois.
M. Ernest [Rut h d'Ans] vous a envoyé, il y a huit jours,
dix pistoles pour aider aux faux trais que vous êtes
obligé de faire en ports et en écritures, ce que je crois
vous devoir dire, et pour que vous ne les partagiez pas,
comme vous fîtes l'autre fois, en vous réservant peu de
chose.
Je viens de lire la lettre de l'empereur au cardinal
Médicis et une du P. Massouliô au P. d'Elbecque,
dominicain de Louvain, très zélé pour la vérité et les
amis.
Il lui parle de la censure de Salamanque; il lui
demande tout ce qui s'imprime pour le Père général.
Il fait les mômes plaintes que vous avez marquées de
ce qu'on ne se ménage point assez sur Jansénius, sur
la grâce suffisante, sur les millions de milliards. Le
P. d'Elbecque lui envoie la troisième partie de la
Tradition. Ainsi votre ménagement aura été inutile1.
Il y trouvera les fantômes dont il a peur. Je crois qu'il
faut se ménager, quand on le peut faire sans que la
vérité, la justice et la charité en souffrent; mais il y a
des occasions où c'est une lâcheté criminelle de ne pas
défendre des gens calomniés, sous prétexte qu'ils sont
odieux. C'est beaucoup qu'on laisse en repos ceux qui
ont flétri injustement un évoque très catholique ; mais il
faut arrêter la liberté qu'on se donne de les déchirer à
cause qu'on les a flétris. Je ne mettrais guère de différence
entre signer dans le formulaire la condamnation d'un
évêque catholique, et le laisser condamner par d'autres
par timidité et respect humain. Les Pères agissent
conséquemment, ayant signé le formulaire ; il faut que
ceux qui ne l'ont pas signé agissent aussi conséquemment
qu'eux.
1. M. du Vaucel voulait cacher ce troisième volume au P. Massoulié.
i. 10
146 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
5 juillet 1690.
Quoique M. notre abbé ne soit pas encore tout à fait
rétabli, son rhume est néanmoins beaucoup diminué.
Il ne tousse plus tant et jette moins de phlegmes ; mais
il est extrêmement dégoûté et, ayant voulu manger
une aile de poulet à dîner, il a fallu quitter à la pre-
mière bouchée et faire cuire des œufs à l'ordinaire. Gela
retarde bien toutes choses.
Je vous ai préparé à la triste nouvelle de la mort de
notre ami \Pontchdteau\. Ce fut le 27, à cinq heures du
matin, qu'il quitta la terre pour aller vivre au ciel
d'une meilleure vie. Il a toujours fait un usage bien
chrétien de son esprit, jusqu'au dernier soupir, à
une heure près. Un de ses neveux, le duc de Goislin,
voulut le voir la veille l ; mais il pria qu'on ne le lais-
sât pas entrer, voulant mourir dans l'oubli et l'éloi-
gnement de la grandeur et séparé de la chair et du
sang, comme il avait vécu. Enfin il est mort de la
mort des justes ; il est enterré à Port-Royal, quoique
ses parents eussent bien souhaité le faire euterrer dans
le tombeau de leur famille. On dit que le bruit s'est
répandu dans Paris qu'il était mort en saint et que
tout le monde va, ou plutôt a été en foule le voir. Vous
jugez bien qu'encore que cela console extrêmement et
qu'il n'y ait pas sujet de le souhaiter encore sur la
terre, nous ne soyons tout à fait touchés de cette sépa-
ration. Tout le monde s'en va, et ceux qui étaient les
plus zélés pour les intérêts de Dieu. Il en faut deman-
der d'autres à celui qui les forme par son esprit.
1. Plusieurs de ses parents vinrent le voir, la veille au soir de sa mort,
et, n'étant pas admis près de lui» le regardèrent entre les fentes d'un
rideau saris être vu»;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL H7
Je laisse à M. Ernest [Rutk d'Ans) le soin de vous
mander des nouvelles de la sanglante bataille donnée à
neuf lieues de Bruxelles1. Ce sont des morts bien d'une
autre espèce que celui dont je viens de vous parler.
On me mande que le Languedoc donne douze mille
hommes au roi, et le clergé lui a donné douze millions.
Nous avons été bien aises de voir dans l'index les
livres des adversaires de la grâce de Jésus-Christ. Je
crois qu'on vous enverra bientôt un nouveau libelle
dont on nous écrit de Hollande et qui paraît diabo-
lique.
Il faut ménager ce P. Guzman2. Il peut servir en
Espagne. Il est très vrai que la reine d'Espagne3 et
toute sa famille est possédée par les jésuites. On dit
que l'impératrice sa sœur est fort raisonnable. Le
prince de Salm4, gouverneur du roi de Hongrie, est
très bien disposé et fort éloigné de se laisser conduire
par les Pères noirs. Je le sais certainement. Le jeune
prince a confiance en lui, quoique les jésuites aient
fait leur possible pour le révolter contre ce gouverneur.
Un jésuite en fut chassé de Vienne.
Il serait à propos, maintenant que M. Casoni5 n'est
1. Victoire de Fleurus, remportée par le maréchal duc de Luxem-
bourg, le 30 juin 1690.
2. Louis Guzman, jésuite castillan.
3. Marie-Anne de Bavière, princesse de Neubourg, seconde femme du
roi Charles II, qu'elle épousa en 1690.
4. Charles-Théodore Otton, prince de Salm. L'empereur Léopold,
après lui avoir confié l'éducation de son fils Joseph, en fit son ministre
et le mit à la tête de ses conseils. Moréri lui donne le nom de «poli-
tique chrétien ».
5. Lorenzo Casoni, depuis cardinal et assesseur du Saint-Office, était
l'appui et le conseil des jansénistes, à Rome. Nous trouvons, aux
archives des Affaires étrangères, deux mémoires sur le sieur Casoni,
destinés à empêcher, par l'entremise du cardinal de Janson, alors
ambassadeur à Rome, sa nomination au cardinalat : « Avant Favoriti et
Casoni, le jansénisme n'avait à Rome ni ressource ni protection. Il
serait encore inconnu et méprisé sans les soins qu'a pris Casoni pour
le protéger et le répandre... Il était le centre et le nœud de toutes les
Intrigues de la cabales L'agent Valloni (du Vaucet) ne parle dans toutes
148 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
plus là, d'avoir, si on pouvait, ou un cardinal ou
quelque autre par qui on pût avoir accès au pape, dans
des occasions comme dans celle du libelle injurieux du
P. Bouhours. Le général de l'Oratoire veut faire agir à
Rome de son mieux pour sa congrégation, et il a donné
ordre qu'on y envoyât trois exemplaires de la Remon-
trance et une copie, bien authentiquée si on le peut, de
la lettre du magistrat de Mons à celui de Liège.
Quesnel à du Vaacel, à Rome
19 juillet 1690.
Nous n'avons point eu de vos lettres, le dernier
voyage. Pourvu que ce ne soit pas une maladie qui vous
ait empêché de nous en donner, nous nous en conso-
lerons.
Tous nos amis nous quittent, nous venons d'en perdre
un subitement1, qui était encore en état de bien servir
l'Eglise. Je crois qu'on vous a mandé tout ce qui s'est
passé à la mort et à l'enterrement de notre cher abbé
de Fleury [M. de Pontchâteau]. La bonne carmélite2 du
grand couvent [Port-Royal] me mande « que l'on a une
vraie consolation à voir les merveilles que Dieu a fait
paraître à la mort de ce saint pénitent ».
M. notre abbé [Arnauld] a été fort touché de ces
deux pertes; mais vous connaissez sa soumission et sa
volonté et la force de son esprit que la grâce soutient.
ses lettres que des rendez-vous secrets qu'il lui donnait pendant la
nuit. On a cru que ces 'mystères d'iniquité devaient être connus du
pape. » (Mémoire du 20 février 1704. Aff. étr. fonds Rome 445.) Nous
lisons, dans un autre mémoire sur le même sujet, qu'après la mort
d'Innocent XI Casoni, « dont la France demandait l'éloignement, fut
envoyé nonce à Naples ». C'est à ce départ que Quesnel fait sans
doute allusion.
1. Godefroy Hermant, chanoine de Beauvais.
2. M,ue d'Epernon.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 149
Il est guéri ou peu s'en faut, et il a même commence
à reprendre le travail ; mais il n'a pas encore la tête
bien forte pour cela. Le P. Duguet, qui était de l'Ora-
toire et qui demeurait caché à Paris, a été demandé
avec tant d'instance par M. de Ménars1, intendant de
Paris et frère de feu Mme Colbert, pour être son biblio-
thécaire ou plutôt son bel esprit, ou, pour mieux dire
encore, pour avoir le plaisir de l'avoir auprès de lui,
qu'il a cédé et entre en effet chez lui. Il a fallu pour
cela faire des démarches, c'est-à-dire que M. de Ménars
a eu à solliciter fortement et à employer tout son crédit.
On mande à M. de Fresnes [Quesnel] que, s'il veut
retourner à Paris, il ne sera pas difficile de procurer
son retour, et même parmi ses frères2, et je sais de
bonne part que, s'il eût voulu écouter la proposition
qu'on lui fit il y a deux mois, il remplirait maintenant
la place que le P. Duguet remplit et qui avait été lais-
sée vide par la mort d'un des cousins de M. de Fresnes.
Je ne sais ce que veut dire cette facilité que l'on dit
qu'il y a à accommoder les affaires et à faciliter le retour
de quelques personnes. On nous avait aussi fait en-
tendre, dans une lettre, que les affaires du P. du Breuil
étaient sur le point de s'accommoder ; mais nous n'en
entendons plus parler.
Je ne sais quelle dévotion il a pris au nonce de
Cologne [in hoc laudo) de poursuivre chaudement la
clôture des religieuses. Apparemment il en a reçu de
Rome des ordres; mais, de quelque côté que cela
vienne, c'est un bien, s'il se pousse à bout.
i. Jean-Jacques Charron, président de Ménars, beau-frère de J.-B. Col-
bert, obtint du P. de La Chaise d'avoir chez lui le P. Duguet, qui y
demeura plus de trente ans, sauf le temps d'un voyage en Savoie,
en 1715.
2. A l'Oratoire.
150 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Qaesnel à M. du Vaucel, à Rome
22 juillet 1690.
Je commence ma lettre au brait du canon, qui tire
pour l'entrée de l'électeur de Brandebourg, qui a amené
ses troupes jusqu'ici près, et qu'il aurait bien voulu
faire entrer dans la ville ; mais la crainte qu'on a qu'elles
n'en sortissent pas sans se faire bien payer de l'hon-
neur qu'elles lui feraient a fait qu'on les a priées de
passer par auprès.
On disait que, si le P. Guzman est vraiment content de
ce qu'il avait contribué à l'élévation des évoque de
Bruges et archevêque de Malines, il devrait au moins
faire en sorte, par ses instructions à la cour de Madrid
et par ses sollicitations à Rome, qu'on leur donne de
bons ordres de conserver la paix, de faire bonne justice
aux gens de bien, partout persécutés dans les Pays-Bas.
Les Pères de l'Oratoire y sont fort mal traités, et ils ne
trouvent partout qu'injustice, et cependant tous leurs
crimes, dont il y avait quarante articles, se réduisent à
avoir prêté quelques livres qu'ils appellent défendus,
ou qu'ils prétendent l'avoir été, surtout le Nouveau
Testament de Mons.
Qaesnel aux trois amis de la rue des Maçons,
M. Vuillart1, Mllc de Joncoux
Fin juillet 1690.
Quelles pertes coup sur coup nous arrivent, mon très
cher Monsieur, et que le bon Dieu nous tâte par des
1. M. Vuillart était, à Paris, le correspondant le plus autorisé de
Quesnel et du parti janséniste. Simple laïque, plein de dévouement et
de bon sens, ami de Racine, de Boileau et de Rollin, nous le verrons
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 151
endroits bien sensibles en peu de temps! Je n'en mur-
mure pas ; il est le maître et un maître dont l'autorité et
la puissance sont la sagesse et la volonté môme. Il est
vrai que ces deux Messieurs de Pontchâteau et Her-
mant, amis de la vérité,, laissent un grand vide parleur
retraite de la terre et que ceux qui y restent se
trouvent de jour en jour dans une plus grande solitude
par de telles séparations. Mais ils n'étaient pas faits
pour nous, et nous ne devons pas trouver étrange que
celui qui les avait faits et sanctifiés pour lui-même les
ait retirés à lui pour les consommer en lui. Votre dou-
leur, mon cher Monsieur, aura été grande, aimant
aussi tendrement que vous faites vos amis et de tels
amis, si chrétiens, si sincères, si anciens.
La vôtre, Mademoiselle, n'aura pas été moins vive,
ayant un attachement si vif, si tendre, pour tous ceux
qui en ont pour Dieu même.
Pour le cher Didyme1 [Arnauld], les sens ont si peu
de part à l'amitié et à l'attachement qu'il a pour les
gens de bien, que la mort de ses amis ne change guère
sa situation. Son état est l'image de la vie de la foi, qui
est aveugle aussi bien que lui. Il a cet avantage de ne
reconnaître, pour ainsi dire, ses amis et ce qu'ils ont
d'aimable que comme il connaît Dieu, et il est heureu-
payer, par douze années de Bastille, sa fidélité aux vaincus. Les
jésuites l'avaient surnommé « le procureur général de Tordre des
jansénistes à Paris », et Sainte-Beuve l'appelle « un lettré des plus
lettrés et un saint homme ». Il y a, dans les archives d'Utrecht, plu-
sieurs liasses de ses lettres inédites, qui mériteraient probablement de
voir le jour. Une grande partie est adressée à Quesnel.
1. Jurieu, dans son Esprit (.VArnauld, nous le montre comme n'étant
sensible qu'à ses propres disgrâces. Sainte-Beuve discute cette asser-
tion, dans Port-Royal, en reconnaissant cependant qu'elle n'est
«qu'à demi injuste ». Quelques traits, qu'on pourrait relever dans la
correspondance de Quesnel, expliquent cette sorte d'indifférence pour
ses meilleurs amis par un détachement absolu des choses humaines.
Et cependant, comment la concilier avec la passion si ardente qu'il
apporte aux moindres controverses?
152 CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNËL
sèment nécessité à ne s'y attacher que par des liens
spirituels et sacrés. C'est pourquoi il est tout accoutumé
à ne voir qu'invisiblement ses amis, et la mort ne lui
ôte rien en les ôtant du monde. Les yeux invisibles
dont il voyait ont le privilège de les suivre où ils sont
allés. Et, n'ayant été uni à eux que par le cœur, son union
ne fait que se perfectionner dans l'union plus parfaito
que ses amis ont avec Dieu par leur séparation d'avec
nous.
Quesnel à du Vauccl, à Rome
Liège, 2 août 1690.
Il semble qu'il est plus à propos de ne pas chan-
ger d'adresse ni de voie, au moins jusqu'à ce que l'on
sache ce qu'on deviendra. Vos lettres nous venant par
Bruxelles, nous ne les avons que le samedi matin, et
la poste part d'ici le vendredi au soir. Si vous nous les
envoyiez en droiture, nous les aurions à temps; mais
c'est changer de voies, et il arriverait ce qui est
arrivé depuis notre voyage, que nos lettres nous ont
été chercher en Hollande pendant que nous étions ici.
De plus ce serait double port pour vous, M. Ernest
[Ruth d'Ans] vous écrivant de Bruxelles, et nos lettres
qui ne nous y coûtent rien nous coûteraient ici. Cela
serait peu de chose, s'il y avait utilité considérable;
mais je n'en vois pas beaucoup. Nous verrons dans la
suite.
M. Davy [Arnaidd] est tout à fait guéri et fait comme
à l'ordinaire toutes ses fonctions.
Il faut se consoler du décret contre Y Amor pœnitens l
et attendre pour voir ce qui en pourra arriver de mal
et ce que Dieu en pourra tirer de bien. Ce serait quelque
1. Voir la lettre de février 1684, à M. de Pontchâteau.
CÔRftESfONDANCË DE PASQL'lER QÈESNEL 153
chose que d'être assuré qu'on donnerait au cardinal
Gasan1... la commission de marquer les endroits à
corriger, et que ce cardinal ne touchât à rien d'essen-
tiel ; mais je crains toujours le crédit des adversaires
et les allures des Italiens.
Il serait assurément important que le P. Guzman fît
bien comprendre au confesseur du roi [d'Espagne], et
par lui à la cour d'Espagne, combien sont injustes les
vexations qui se font aux Pays-Bas sous prétexte de jan-
sénisme, iln'y a, entoutcela, rien à gagner que pour les
jésuites. Ce sont eux qui mettent en mouvement tous les
autres moines et les puissances, et tout tend à les
rendre seuls les maîtres de tout, s'ils venaient à bout de
miner l'université deLouvain, les Pères de l'Oratoire et
tous ceux qui sont pour la vérité. Les sieurs B...et M...
sont des misérables qui, par différentes vues, font tout
ce que veulent les jésuites. Les pauvres Pères de l'Ora-
toire se verrontpeut-être abandonnés de tout le monde;
mais j'espère que Dieu sera pour eux, et cela suffit.
Plus je lis Y Avertissement du P. Bouhours, plus je le
trouve insolent. N'y a-il pas moyen d'en avoir justice?
Il y a une réfutation toute prête, il faudra voir si on
l'imprimera.
Je vis hier une lettre écrite de Dinant à un honnête
homme de cette ville, le 31 juillet au soir, qui mande
que M. de Louvois avait écrit à M. de Boufflers que
M. de Lauzun avait dépêché un exprès d'Irlande au
roi pour lui apprendre la mort du prince d'Orange2,
1. Jérôme Casanate fut nommé cardinal en 1673. Son amour du
travail et des lettres lui procura, en 1693, la place de bibliothécaire du
Vatican. Il passait pour un ennemi ardent des jésuites et pour un ami de
leurs adversaires. Il entretint des relations avec Bossuet, au moment de
l'affaire du quiétisme, et se montra très sévère pour Fénelon.
2. « Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente et
honteuse. On fit des illuminations, on sonna des cloches. Les réjouis-
sances ne furent point le fruit de la crainte, mais de la haine. » (Vol-
taire, Siècle de Louis XIV.)
15 't CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et que M. de BoufQcrs l'avait écrit au gouverneur de
Dinant, et un grand nombre d'autres lettres le
disent aussi positivement. Celle du duc de Schomberg
était certaine avant celle-ci, de l'aveu de tout le monde.
En douze jours perdre une bataille sur terre, une sur
mer, le chef de la ligue et son meilleur capitaine, ce
n'est pas un petit échec pour les alliés, et la perte du
duc de Lorraine, depuis peu de mois, y peut être ajou-
tée. Dieu a pitié de son Eglise, et il y a sujet d'espérer
que tout cet orage qui la menaçait se dissipera.
Quesnel à du Vaucel, à Borne
8 août 1690, château de Johai, à quatre lieues de Liège.
Je vous écris d'un château à quatre lieues de notre
habitation, où nous sommes venus prendre l'air en
bonne compagnie. M. David [Arnauld], avec qui nous y
vînmes jeudi dernier, a achevé d'y reprendre son embon-
point ordinaire; car l'air y est fort bon, et nous y
sommes en sûreté, et nous ne nous rendrions pas sans
voir le canon. Vous avez pris l'alarme bien chaude.
La fluxion était forte; mais elle n'était accompagnée ni
de fièvre ni d'aucun autre accident.
Est-ce donc que l'examen du Coram ne finira point?
N'a-t-on personne qui puisse solliciter auprès du pré-
sident de Saint-Martin [le pape] la réponse à la lettre,
car il serait très important qu'on en eût une?
Il ne serait pas mauvais de faire comprendre au
cardinal d'Aguire1 que, s'il aime la vérité et la paix, il
1. Joseph Saenz d'Aguire, né à Logrono, ville d'Espagne, en 1630, de
Tordre de Saint-Benoit, futfait cardinal par Innocent XI, en 1686. Il était
censeur et secrétaire du tribunal du Saint-Office. 11 mourut à Rome, en
1699. A la mort du grand Arnauld, en 1694, il lui consacra un magnifique
éloge en plein consistoire et ordonna des prières dans les principales
églises.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 155
ne doit rien omettre pour faire autoriser ou du moins
pour ne pas affaiblir les cinq articles. Ce bon homme,
qui ignore' tout ce qui s'est passé sur cette affaire et
combien le Saint-Siège même s'y est trouvé embarrassé,
croit lui rendre un grand service en disant qu'il faut
se soumettre absolument à la bulle d'Alexandre VII,
et il ne comprend pas que ce serait rallumer un feu
que l'on a eu bien de la peine à éteindre. Il serait bon
aussi qu'il connût bien quel cas l'on fait du cardinal
Albizzi^que Tonne peut regarder que comme un fripon,
qui a vendu son crédit à la cour de Rome aux enne-
mis de saint Augustin. Vous savez qu'il ne tint qu'au
P. Hilarion, abbé de Sainte-Croix, de le perdre pour
avoir inséré le nom du livre de Jansénius dans la bulle
d'Urbain VIII 2, contre la défense expresse du nouveau
pape.
M. Dirois a beau dire que le su^penditur de YAmor
pœnitens n'est rien, les moines le sauront bien faire
valoir, si on en demeure là.
Il est aussi vrai que le prince d'Orange assiège Dun-
kerque qu'il est vrai qu'il soit mort. La nouvelle était
fausse ; mais, de la manière dont on la débitait, on [ne
pouvait quasi pas s'empêcher de la croire. C'est un grand
rabat-joie; cependant il y a de l'apparence qu'il aura
encore de la besogne pour longtemps en Angleterre et
qu'il ne sera pas si tôt en état de descendre chez nous.
Je crois vous avoir mandé que le P. Duguet se montre
maintenant à Paris et qu'il est entré chez M. de Ménars,
intendant de Paris. Il y est d'une manière fort libre et
fort agréable, mange à part et à ses heures, a un valet
qui l'a déjà servi ailleurs et y est regardé de tous avec
beaucoup d'estime. Il a vu M. l'archevêque de Paris,
dont les manières à son égard ont été tout à fait hon-
1. Assesseur du Saint-Office, ardent rnoliniste; ce fut lui qui dressa
la bulle contre Jansénius, sous le pontificat d'Urbain VIII.
i56 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QEESNEL
nêtes. Il devait aussi voir le R. P. de La Chaise, son
compatriote. Cela vous fait peur ; mais ce sont des céré-
monies nécessaires à qui veut se faire voir, après avoir
eu la hardiesse de se cacher. Il a fait aussi ses visites à
l'Oratoire, à l'institution, à Saint-Magloire, où il a dîné,
et à Saint-Honoré. Dieu veuille tirer sa gloire de tout
cela ! Il y en a qui en espèrent quelque chose pour
la liberté d'autres gens. J'en doute, mais Dieu peut
tout. Il a eu la liberté de se faire voir sur le pavé de
Paris, encore l'a-t-il fallu achètera force de sollicitations
et d'amis ; il l'aurait eue en sortant de l'Oratoire, s'il avait
voulu, sans qu'elle lui ait rien coûté. Mais je ne crois
pas qu'on lui eût permis de rentrer dans l'Oratoire sans
signer, et sans cela rien n'est changé à notre égard.
Nous verrons ce que Dieu voudra en tirer de bien. Il
est certain que, s'il pouvait arriver jusqu'aux oreilles
des puissances par ce canal, il les charmerait et leur
ferait ouvrir les yeux sur beaucoup de choses.
Quesnel au P. du Breuil
Aoûtl690.
Il y a un si grand chaos entre vous et nous, mon
cher Père, qu'il ne faut pas vous étonner de ce que je
ne vous ai point entretenu il y a longtemps. Je le ferais
bien souvent, si j'en avais toutes les facilités à souhait.
Je fais cependant un effort en apprenant que vous sor-
tez d'une grande maladie, pour vous rendre une petite
visite en la manière que je puis.
Je voudrais avoir des nouvelles de la République des
Lettres à vous mander, car je sais que vous les aimez
toujours.
Vous aurez su sans doute que M. de Tillemont fait
imprimer son Histoire des Césars. J'en ai vu quelque
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 1S7
chose, et ce qui y saute d'abord aux yeux, c'est une
exactitude sans exemple.
M. Hnct, évoque de Soissons, a fait en latin une
critique de la philosophie de M. Descartes. Elle est fort
contredite, et je ne sais si son caractère le mettra à
couvert et rendra sa censure incensurable.
Le P. Lamy, de l'Oratoire, dans sa Nouvelle Harmonie,
en supposant que saint Jean a été mis deux fois en
prison, la première par les Juifs, la seconde par
Hérode, prétend trouver un ordre fort exact dans les
Evangiles et renverser celui des autres concordes. On
l'a chicané là-dessus et sur une lettre justificative qu'il
a fait imprimer, dit-on, sans la participation de ses
supérieurs. Il semble que ses conjectures ne blessent
en rien la foi ni la tradition. Il paraît môme démontrer
que Notre-Seigneur ne fit point la Cène légale ou la
Pâque, l'année de sa mort.
Ce qu'il dit pour ne faire qu'une femme de sainte
Magdeleine, de la pécheresse et de la sœur de Lazare,
paraît faible, et la première prison de saint Jean, trop
peu fondée pour servir de base à un nouveau système
de l'histoire évangélique.
Plût à Dieu qu'il n'y eût point d'autres combats que
ceux-là sur la terre ! Nous n'aurions pas tant de sujet
de gémir devoir toute l'Europe en feu. Peut-on aimer
la vie, où l'on a de si tristes objets devant les yeux?
Vous avez su sans doute qu'un M. Codde1, que vous
avez pu connaître autrefois et qui a été Père de l'Oratoire,
est vicaire apostolique dans la Hollande, sous le titre
d'archevêque de Sébaste.
1. Pierre Codde devait être, en 1702, suspendu de ses fonctions, puis
déposé par la cour de Rome, en 1705. Cette grande injustice et cet acte
arbitraire furent l'origine de l'Eglise janséniste de Hollande, qui existe
encore aujourd'hui.
158 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 16 août 1690.
Nous avons reçu votre dernier paquet dans un châ-
teau, à quatre lieues d'ici, où nous étions avec de fort
bons ecclésiastiques de ce diocèse et avec nos chers
hôtes. Notre Père abbé [Arnauld] s'y trouvait fort bien,
et l'air, la bonne compagnie et la courte oisiveté lui a
fait retrouver ce qui manquait à sa parfaite convales-
cence. Il nous est arrivé une aventure dont il faut que
je vous divertisse. Vendredi dernier, il vint deux
capucins que nous crûmes qui passaient leur chemin,
et dont l'un (qui est de naissance et parent de la dame
dont nous occupions la maison) demanda à dire la
messe dans l'église de la paroisse, qui est dans la
première enceinte du château. Ce capucin, s'cntrete-
nant avec un ecclésiastique, lui dit que les jésuites
de la ville étaient fort alarmés de ce qu' Arnauld
était dans ce château avec plusieurs ecclésiastiques
et autres personnes avec qui il était venu tenir un
conciliabule, pour trouver moyen de faire recevoir
les Pères de l'Oratoire. Je vous laisse à penser si nous
n'eûmes pas bien envie de rire, de nous voir prendre
pour une assemblée de jansénistes qui avaient à leur
tête M. Arnauld, et nous pensâmes aussitôt à l'assemblée
de Bourg-Fontaine1. Il n'en fallait pas davantage pour
1. Vers 1654, les jésuites prétendirent avoir la preuve qu'une assem-
blée avait été tenue secrètement, en 1621, à Bourg-Fontaine, qui ne ten-
dait à rien moins qu'à bouleverser la religion chrétienne en élevant
sur ses ruines une sorte de déisme. Jansénius, Saint-Cyran, et A. A.
(Antoine Arnauld, disaient-ils, qui n'avait alors que neuf ans et qu'ils
confondaient avec Arnauld d'Andilly) étaient à la^tête de ce complot.
Les jansénistes nièrent absolument et détruisirent sans peine certaines
allégations, purement fantaisistes, de leurs adversaires au sujet des
prétendues conférences. Un doute plane cependant sur la réalité
d'une entrevue entre Saint-Cyran et Janséniua, à cette époque même.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 159
achever de nous divertir. Notre divertissement aug-
menta néanmoins le soir, lorsque nous apprîmes qu'il
y avait déjà six ou sept jours que le bruit s'était
répandu dans la ville de cette assemblée, et qu'une
dévote, voisine du lieu où nous étions, y avait porté cette
nouvelle et l'avait dite, en présence d'autres personnes,
au Père préfet des jésuites. Jamais nous n'au-
rions cru qu'on nous dût faire tant d'honneur. Cepen-
dant, comme des étrangers qui sont dans un pays qui
est en guerre avec le leur craignent d'être visités par
des gens curieux des affaires d'autrui, nous jugeâmes
à propos de déloger, de peur qu'en cherchant des
jansénistes on ne trouvât des Français. Nous avions
même une double crainte, car nous n'étions qu'à deux
lieues d'une garnison du pays, et les Français n'étaient
qu'à trois lieues de la ville, c'est-à-dire un détache-
ment de trois mille chevaux, et nous craignions autant
les uns que les autres. Voilà notre aventure, qui nous
a fait changer d'auberge pour quelques jours.
Plusieurs de nos amis nous faisaient espérer merveilles
du côté de Paris. On espérait surtout que le pauvre
P. du Breuil serait remis en liberté. Il paraît qu'il y
avait de puissantes sollicitations pour lui; mais il est
arrivé que, selon qu'on l'a vu les autres fois, on n'a
fait qu'accroître son affliction par les efforts qu'on a
faits pour la faire finir. Il a donc reçu un ordre du roi
par un exprès qui doit le conduire à Brescou1. C'est
Sainte-Beuve, dans Port-Royal, I, 289, admet, en principe, l'existence
de cette entrevue sans y voir, à aucun degré, une tentative de conspi-
ration. Le passage de Quesnel est assez important, car le rapproche-
ment qu'il établit, entre leur situation présente et l'événement de
Bourg-Fontaine, va directement à rencontre de l'allégation des jésuites.
1. C'était sa sixième prison. De là il fut conduit àAlais,où il mourut,
le 4 septembre 1696. Quand on le transféra à Brescou, dans la
Méditerranée, il avait soixante-dix-huit ans. C'est un des plus frappants
exemples de l'injustice et de la cruauté des persécutions religieuses
sous Loiiis XtV,
460 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
un fort qui est dans une petite île sur les côtes du
Languedoc, inhabitable pour tous ceux qui n'y sont
pas nés et à cent trente lieues de l'île où il était [à la
citadelle d'Oléron]. Jamais on n'a vu une inhumanité
pareille à celle-là, et on voit bien que l'archevêque
veut signaler sa vengeance jusqu'au bout. Un roi qui
se rend ainsi l'instrument de la vengeance d'un prêtre
est bien petit, quelque grandeur qu'il affecte.
Il n'est pas mauvais que l'on sache à Rome que c'est
M. l'archevêque de Paris qui fait traiter si inhumaine-
ment un prêtre par esprit de vengeance et qui le fait
transporter d'île en île et de prison en prison. Voilà déjà
la sixième.
J'apprends que le même jour que nous partîmes de
notre maison de campagne trois révérends Pères, le rec-
teur et deux des plus huppés, étaient venus pour voir
cette maison, et ils la visitèrent d'un bouta l'autre.
C'eût été un grand plaisir de nous y trouver pour leur
faire deviner si nous étions ceux qu'ils cherchaient.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 19 août 1690.
Nous sommes toujours dans notre trou1, où nous
attendons donec veniat immutatio nostra.
On a parlé de plusieurs miracles arrivés à l'invoca-
tion de notre ami [Pontchdteau\l\ mais on n'a pas cru
1. Chez MUe Marguerite Bouhon.
2. Entre autres, une enfant de huit ans, qui ayant touché le cadavre, fut
guérie des écrouelles. Nicole, dans une lettre à Mmc de Bélisi, écrivait fort
prudemment: « Je vous avoue que je ne fais pas un grand fond sur les
miracles qu'on lui attribue. Il eût été bon, ce me semble, de n'en pas
aire de bruit. » Dom Glémencet, dans son Histoire de Port-Royal, traite
assez mal Nicole à ce sujet, et Arnauld lui-même paraît croire ou
caractère miraculeux des guérisons opérées. En tout cas, le peuple
s'exalta follement et, le jour de l'enterrement de M. de Pontchâteau, il
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 161
qu'il y eût lieu d'y faire fond. Ce qu'il y a de certain
est que la voix du peuple en a fait un saint et en a
parlé comme d'un saint.
Il n'y a pas grand inconvénient qu'on ne présente
point le troisième volume aux personnes que vous mar-
quez ; on leur a pourtant bien présenté le Fantôme.
L'Apologie des censures n'a pas laissé d'être bien reçue,
quoiqu'on y ait défendu Jansénius dans l'addition. En
vérité, ce qu'on a à attendre de ces gens-là1 ne vaut
pas la contrainte où on se met et le tort qu'on fait à la
vérité et à la justice. Ils ne savent faire que du mal.
Ce sont des aveugles, des ignorants et des gens qui
n'agissent que par passion. J'appréhende qu'on ne
se rende coupable devant Dieu de mettre, en quelque
façon, sa confiance dans des gens faits comme cela. Il
y a huit ou neuf mois qu'ils ont le Coram entre leurs
mains, on l'a fait à leur instance ; ils n'y trouvent rien
de mauvais, et cependant on est encore aussi avancé
qu'au premier jour, et M. Casoni n'ose pas même
rendre témoignage d'une petite grâce qui a passé par son
canal2, ni le sieur de Saint-Martin [le pape] répondre à
la lettre de dom Antoine [Arnauld].
Je n'ai pas besoin d'être exhorté à mépriser le sieur
Antelmi ; cela est déjà fait; mais je crois que M. Dupin
ne le laissera pas sans réplique.
envahit le chœur de Saint-Gervais pour se précipiter sur le cercueil, qui
fut dessoudé avec des couteaux. La chemise et le linceul du mort furent
mis en lambeaux, et il fallut arracher presque le corps à la fureur reli-
gieuse, qui voulait en faire des reliques. « J'en ai honte pour nos amis,
dit Sainte-Beuve; mais, un degré de plus, et les convulsions dès lors
commençaient. »
\. La congrégation de l'Index.
2. La permission accordée à M. Arnauld de dire la messe.
11
162 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaiicei
2 septembre 1690.
Je n'ai rien à répondre, Monsieur, touchant votre
dernière, qui est venue en droiture. L'histoire qu'elle
contient de la lettre du patriarche des Indes est de grande
conséquence, et, si on avait à Rome du zèle pour la
paix et pour la justice, on y prendrait occasion d'exami-
ner à fond la source de ces accusations calomnieuses.
C'est une conspiration horrible de tous les mendiants
avec les jésuites contre les gens de bien. Vous en
verrez un échantillon dans l'acte que je vous envoie du
concile des moines de Liège. Il y a à rire et à pleurer,
car l'aveuglement de ces gens-là est vraiment déplo-
rable; mais la manière dont ils exécutent leurs projets
et s'établissent inquisiteurs est digne de risée autant
que d'indignation. Un grand vicaire, ou un évoque, qui
ne serait pas si grand seigneur que celui-ci, devrait
se plaindre en ces occasions à ceux qui ont plus d'auto-
rité sur les moines qu'ils n'osent en prendre ici ; car
rien n'est plus faible et plus lâche d'une part, ni plus
prévenu ou plus livré aux moines de l'autre, que
la plupart des gens le sont ici, quoiqu'il y ait aussi de
fort honnêtes gens. Mais à qui se pourrait adresser,
en cas de besoin, une personne d'autorité qui se voudrait
plaindre des moines ? Ne serait-ce pas à la congré-
gation des réguliers? Et qui sont les cardinaux qui en
sont et qui seraient capables de soutenir la justice en
ces occasions ? Les cardinaux Golonna et Casanate1 me
plaisent bien; à les voir agir comme on le voit dans
votre lettre, ils peuvent être un bon recours dans
le besoin. Je crois vous avoir déjà dit qu'une lettre de
1. Voir lettre du 2 août 1690.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 163
quelque Eminence de poids, pour rendre témoignage
de la catholicité de M. A. \Arnauld\ et de la satisfaction
que l'on a de sa foi et de sa conduite à Rome, aurait
fait un bon effet pour rabattre le caquet des moines.
Quoiqu'il y ait apparence qu'on n'en aura pas besoin
ici parce qu'on ira ailleurs, il serait néanmoins bon
d'avoir une telle lettre, et l'acte de ce synode monacal
pourrait y donner occasion et ouverture. Si les cardi-
naux Golondo, Gasanate ou Golonna étaient d'humeur à
le faire et que Ton pût les y engager, il n'en faudrait
pas perdre l'occasion. Gela pourrait peut-être encore
servir un jour ou servir à d'autres, surtout si on y
décriait ces accusations vagues de jansénisme.
Ne me parlez plus de votre cardinal Aguire, c'est un
moine achevé et un ignorant.
On a fait une Bouhourade, je ne sais si on l'impri-
mera, ni où. 11 n'y a guère que cette voie pour se faire
justice.
Vous savez maintenant la victoire et l'arrivée du
roi en Savoie. On nous débite bien de méchantes nou-
velles.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 6 septembre 1690.
Nous avons cru, Monsieur, vous devoir envoyer ce
petit livre, qui est assurément plein d'erreurs et qui
nous parait ruiner la véritable piété envers la sainte
Vierge, aussi bien que l'esprit de la religion et la
solide dévotion des chrétiens. On y établit la dévotion
envers la Vierge comme de nécessité de salut, ce que le
concile de Trente n'a pas osé dire ; et toute cette dévo-
tion est réduite à réciter le psautier de saint Bonaven-
ture ou plutôt le psautier du P. Coret. Cependant voilà
sur quoi roule toute la dévotion de Liège, et le P. Goret
164 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
est le prédicateur d'office de la cathédrale et l'oracle de
la ville. Ce fut lui qui fit autrefois à Mons une prédi-
cation outrageuse et insolente contre tous les gens de
bien et particulièrement contre feu M. de Gondrin,
archevêque de Sens, qui s'en plaignit par une lettre à
M. l'archevêque de Cambrai.
Vous verrez, en lisant ce livre, tout ce qu'on peut
dire de plus outré en matière de dévotion envers la
Vierge, et la préface seule est très ccnsurable.
Cependant je ne me flatte pas que l'on puisse venir
à bout de le faire censurer à Rome; on craindra de
donner atteinte à la dévotion envers la Vierge, de
donner avantage aux hérétiques, et d'offenser les
moines, qui sont tous dans de semblables excès, l'un
d'une façon, l'autre de l'autre. Ils devraient néanmoins
considérer, à Rome, qu'il est de l'honneur de l'Eglise
de ne pas laisser courir impunément des livres qui
donnent aux ennemis de l'Eglise occasion de lui insul-
ter, qui minent la vraie piété et qui empêchent que
les fidèles ne s'appliquent sérieusement à assurer leur
salut par le moyen de la conversion de leurs mœurs
et de la pratique des bonnes œuvres, parce qu'on leur
fait accroire qu'ils n'ont qu'à réciter ce psautier pour
mettre leur salut en assurance. Vous verrez ce qu'il y
aura à faire. 11 faudrait que les moines fussent exclus
du nombre des consulteurs.
Nous sommes toujours dans notre retraite, où nous
avons eu lieu de nous servir de la permission de M. de
Saint-Martin [le pape] pour dire la messe. Elle a été
étendue jusqu'au compagnon du révérend Père provin-
cial [Amau/d], quoique l'on ait aussi obtenu du vicaire
son agrément, mais sans le commettre. Faites en sorte,
si vous pouvez, que l'on puisse avoir un témoignage
par écrit de celte permission ou une autre permission
par écrit. S'ils avaient du courage à Rome, l'acharne-
ment où ils voient les moines contre cet abbé les por-
CORRESPONDANCE DE PASQUÏER QUESNEL 165
tcrait à lui donner des témoignages avantageux. Car,
pour des réponses du sieur de Saint-Martin [le pape],
on n'en attend plus ; mais c'est peut-être parce qu'il
n'y pense plus et que personne ne l'en fait souvenir.
Quesnel à du Vancel
Liège, 1j septembre 1690.
M. Ernest [Rut h d'Ans] partit lundi de Bruxelles,
au bruit du canon, avec le nonce de Cologne. Nous
n'avons pas de ses nouvelles depuis. Ceci va en droi-
ture. M. Davy [Arnauld] vous salue. Votre avis sur
tout cela? Le P. Le Drou est à Liège.
Puisque j'ai plus de temps que je ne pensais, vous
en profiterez. Je tombe, en voyant votre dernière lettre,
sur ce que vous dites que le P. Massoulié ne peut digé-
rer qu'on se soit engagé à montrer que Jansénius n'a
point eu d'autres sentiments que ceux des thomistes;
mais pourquoi les thomistes et les dominicains mêmes
l'ont-ils dit eux-mêmes avant l'auteur de la Tradition?
Car on a rapporté un passage tiré de la conférence de
M. Hallier, et on n'a fait que suivre leur professeur,
qui y parla avec l'approbation du Général et de tous les
théologiens principaux de l'ordre. Mais c'est que les
vérités changent dans un froc, quand les intérêts sont
ou paraissent changés; mais, quand on n'a point de froc,
on ne change pas si facilement. Je ne sais pourquoi ils
disent que cela rompt leurs mesures, car ce n'est point
une chose nouvelle ; ce n'est point eux qui la disent, ils
la peuvent renoncer. Cependant les gens d'esprit voient
bien que tout cela n'est qu'un trigaudage. Enfin il fera
telle sauce qu'il lui plaira à ce poisson.
Les moines d'ici ont eu l'insolence de venir faire une
seconde visite au grand-vicaire, qui leur a dit qu'ils
166 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
eussent premièrement à lui prouver que M. Arnauld était
à Liège, et deuxièmement qu'ils lui prouvassent qu'il
y répandait une doctrine suspecte. Les honnêtes gens
se soulèvent contre une conduite si insolente, et cepen-
dant ils ne laisseront pas d'être toujours les oracles du
pays, si Dieu n'y met la main.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 22 septembre 1690.
Nous en serons aujourd'hui comme il y a huit jours,
c'est-à-dire que vos lettres arrivées aujourd'hui bien
tard ne nous seront rendues que demain matin, après
que nos lettres auront été portées à la poste.
J'aurais bien envie de vous gronder de n'avoir pas
envoyé deux décrets1, l'un à nous, en droiture, dans la
lettre que vous avez écrite à M. David [Arnauld]. On
en aurait payé le port de bon cœur, car bien d'honnêtes
gens l'attendent en impatience.
Je crois vous avoir mandé que les moines ont eu l'in-
solence de faire une seconde monition à M. le vicaire
général, qui les renvoya bien loin, en leur demandant
qu'ils prouvassent : 1° que cet Arnauld était dans le
diocèse, ou 2° qu'ils prouvassent qu'il répandait de
mauvaises doctrines. Ils lui avouèrent que ce docteur
avait fort bien écrit contre les hérétiques. Ce furent
encore les deux dominicains. Le vicaire est un fort
honnête homme et qui aurait plutôt quitté cette
charge que de rien faire contre la personne dont ils
lui parlaient.
Les réjouissances qui se sont faites à Paris sur la mort
du prince d'Orange ne sont pas de commande, mais
volontaires.
1. Décret du pape contre le Péché philosophique, du 14 août 1690.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 167
On a envoyé à Paris la réponse à l'insolente préface,
appelée Bouhourade ; on verra ce qu'on en fera. Gomme
la préface n'a été vue qu'à Paris, il serait inutile de la
faire imprimer en deçà, d'où on ne la pourrait pas faire
passer à Paris.
Je ne sais sur quoi vous fondez ce que vous dites que
les jésuites ont abandonné l'infaillibilité du pape dans
le droit, car ils n'ont rien fait qui en fasse foi. Ils ont
été assez adroits pour se dispenser d'enseigner ni de
signer les quatre articles *. Ils jouent les deux, et ils ont
trouvé moyen de conserver leur liberté pendant qu'on
a assujetti tous les autres aux quatre articles.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 13 octobre 1690.
Nous aurions pu demeurer là2 comme ici; mais nous
n'y avions pas les mômes commodités, livres, papiers,
etc. Il n'y a pas ici à craindre de violence de la part
du gouverneur, et là on est exposé aux insultes d'un
conseil de guerre étourdi, qui fait souvent des coups
sans l'ordre et contre l'ordre du prince, qui n'est pas
trop le maître chez lui. Et de plus le bruit public de
notre séjour était là fort répandu, et les moines en
quête, ce qui n'est pas ici. Enfin cela est fait, et nous
sommes sous la garde de Dieu.
Si on avait pu avoir les extraits et les dates des qua-
torze thèses de Rome, on les aurait mis en leur rang
dans l'écrit (si on le fait), qui pourra contenir une
espèce de « tradition du philosophisme des jésuites »,
à commencer par le cardinal de Lugo 3, à continuer
1. Les quatre articles de l'assemblée du clergé de 1682.
2. A Liège.
3. Jean de Lugo, jésuite espagnol, cardinal en 1643, mort à Rome
en 1660. « Ce fut lui qui donna le premier beaucoup de vogue au
168 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
par les livres, thèses et écrits, selon l'ordre des temps.
C'est à la tcte de cet écrit latin que serait la lettre sur
laquelle nous attendons votre jugement dans quinze
jours.
Je vous rends grâces de la copie de la censure de
Salamanque ; elle ne sera bonne que pour servir de
mémoire pour l'histoire de la naissance du molinisme.
On mande que M. le Dauphin arriverait à Fontai-
nebleau le 15, le roi y allant. Voilà la campagne finie.
On dit l'électeur de Maycnce ou mort, ou peu s'en faut.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 3 novembre 1600.
n ,,, »i8S * v«„, .vol, ,, n, * «,„ ,„,„„ «,
elle est imprimée en petit en ce pays, en deux in-12.
Mais la difficulté est de l'envoyer.
Je ne sais pourquoi vous dites que la mer est libre,
car la Méditerranée le sera moins que jamais, les Fran-
çais devant croiser avec plus de vaisseaux pour empêcher
les secours que l'on voudrait faire passer en Piémont.
On mande de Paris que l'affaire de l'accommodement
se traite présentement entre le pape et le roi immé-
diatement. Je n'en sais rien.
M. de Seignelay l a reçu le viatique ; on croit qu'il n'en
échappera pas. C'est une étisie. Tout ce que vous nous
dites du cardinal Casanate en donne une bonne idée
quinquina, qu'on appela la poudre de Lugo. Il la donnait gratuitement
aux pauvres et la vendait chèrement aux riches. On l'accuse d'être
l'auteur du Péché philosophique, découverte un peu moins utile que
celle du quinquina. Les ouvrages de Lugo sont aujourd'hui confondus
avec la foule trop nombreuse des scholastiques de son siècle et ne sont
plus bons qu'à servir d'enveloppe à la poudre qu'il débitait. » (Dic-
tionnaire historique.)
1. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, ministre et secrétaire
d'Etat de la marine, mourut le 30 novembre 1G00, à trente-neuf ans.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER. QUESNEL 169
et ferait souhaiter qu'il fût un jour pape; et il y aurait
à espérer que l'on pût voir en cette place le meilleur
sujet. Dieu l'y peut mettre.NousavonsperduM. Flémal,
excellent curé à quatre lieues d'ici. Il mourut, il y a trois
ou quatre jours. Voilà bien des amis de la vérité qui
s'en vont. Ils ne sont pas à plaindre; car, en vérité,
la manière dont toutes choses vont ne donne guère
d'amour pour la vie, et on ne voit de jour en jour que
nouveaux sujets de douleur et de nouvelles raisons de
gémir dans notre exil. Toute l'Europe en feu, et toute
l'Eglise abandonnée en quelque façon à la malignité
de ceux qui quœrunt qnœ sua sunt, non quœ Jésus
Christi.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 1er décembre 1690.
Faut-il qu'un misérable comme Albizzi, et qui a fait
tant de mal à l'Eglise, jouisse injustement d'une si
grande réputation? Les jésuites, dans leur Catalogue,
l'élèvent jusqu'aux nues, dans une observation avant
la préface de la troisième édition. Vous savez bien la
friponnerie qu'il fit à la bulle d'Urbain VIII, en y four-
rant le nom de Jansénius contre la défense expresse
du pape. Il ne tint qu'à l'abbé Hilarion de le perdre, et
il ne le voulut pas. Combien de maux il eût peut-être
arrêtés par une charité plus éclairée et plus attentive
au bien véritable de l'Eglise qu'au faux honneur d'un
particulier si indigne! Il le faut joindre au P. Mu lard
(P. Désirant) et à Desmarets1, pour faire un trium-
virat complet.
1. Le poète Desmarets de Saint-Sorlin, après une vie de liberti-
nage, se jeta dans une dévotion exaltée, furibonde, à la suite et peut-
être à la solde des jésuites. 11 dénonce les jansénistes, incrimine
170 CORRESPONDANCE DE PAS'QMER QUESNEL
Le cardinal Casanate paraît bon esprit et bien équi
table. Une douzaine comme lui dans le Sacré-Collège
feraient beaucoup de bien à l'Eglise. Je plains, mais
médiocrement, le bon P. Estiennot1. Il a perdu son
protecteur, le cardinal Ranuzzi. Dom Jean de Saint-
Laurens est donc à Rome ; car c'est ainsi que s'appelle
le petit dom Cosme, qui n'est pas si grand'chose qu'on
pourrait croire pour la prédication. Il est fils d'un
cabaretier ou hôtelier d'Orléans. Le cardinal de Rouillon
est son patron et lui a procuré ce qu'il a pu de meil-
leures chaires. Dieu veuille qu'ils n'aient eu ensemble
que des liaisons d'intrigues ! 11 était, en effet, envoyé
par ordre du roi, je ne sais où, avec ordre de lui faire
bien faire pénitence. On avait mandé de Paris que
celui qui seul était chargé de le voir et de lui porter à
manger, étant allé à la campagne pour trois jours,
oublia de laisser sa commission à un autre. On le trouva
comme un homme qui avait été tout ce temps-là sans
manger, sur son lit, sa croix entre les mains, fort faible
et croyant qu'on le voulait laisser mourir de faim, à
quoi il se préparait. On disait que le roi avait dit qu'il
reconnaissait qu'il était pénitent, et qu'il avait des
ordres pour le mettre au large. C'est peut-être ce qui
lui a donné occasion de s'y mettre davantage.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 15 décembre 1690.
Vous nous faites bien rire, et surtout c'est un grand
régal pour M. D. [Arnauld] de vous voir plaindre l'armée
Saint-Cyran, soulève le fameux débat où Jean Racine se conduisit en
enfant prodigue et en fils ingrat. 11 sonne le glas anticipé de la révo-
cation de l'Edit de Nantes et de la ruine de Port-Royal. Cependant
est-ce bien de lui qu'il s'agit, puisqu'il mourut en 1076?
1. Dom Claude Estiennot de La Serre (1639-1699), procureur général
de la congrégation de Saint-Maur à Rome, principal agent de Bossuet
dans l'affaire du quiétisme.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 171
de M. de Gatinat comme enfermée. Il est vrai qu'il a
laissé enfermer une partie de son armée dans Suze,
mais c'est en chassant de là les Savoyards. Je m'étonne
comment M. l'ambassadeur ne dément pas ces faux
bruits en communiquant ses nouvelles.
La lettre du P. Rapin contre M. de Paris n'est point
dans l'Index de 1683 que vous m'avez envoyé. Je ne
sais si c'est que la défense serait postérieure, ou que
l'auteur de V Index n'a pas eu d'assez bonne mémoire.
Je ne puis vous rien dire du. ballot. Je n'entends rien
à tout cela. Vous vous flattez trop de croire que la mer
soit plus sûre, présentement que la France croise
incessamment sur la Méditerranée pour empêcher les
secours qu'on porte en Savoie.
Quesnel à du Vattcel
Bruxelles, 29 décembre 1690.
Je suis déjà tout consolé par avance, pour ce qui
concerne mon intérêt particulier, de ce que Ton pourra
faire contre V Abrégé de la morale ; mais la part que j'y
ai ne n'empêche pas que je ne doive gémir des prin-
cipes sur lesquels on fonde ces condamnations et de
l'esprit avec lequel on les sollicite. Vous ne me dites
point positivement qu'on l'ait désirée, mais vous le
supposez. Il me semble qu'un des meilleurs usages
que M. le cardinal Le Camus pouvait faire de son cré-
dit à Rome, en vertu de sa dignité et de sa réputation,
serait de s'opposer à ces sortes de condamnations en
représentant aux congrégations combien cela les décrie
parmi les personnes pieuses et parmi les savants. Si
j'étais assuré que le livre fût menacé, je tâcherais de
faire passer jusqu'à cette Eminence une lettre pour le
prier d'agir pour sauver ce livre, qui a été imprimé à
Grenoble et qu'il connaît bien; mais peut-être que le
172 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
coup est déjà donné. Gomme ma personne, à cause du
Saint Léon, n'est pas trop agréable à ces MM. les cen-
seurs, je ne sais s'il est à propos qu'ils sachent de qui
est la Morale. Je vois bien que l'on ne gagne rien à les
ménager. J'ai un long écrit tout prêt, il y a huit ou dix
ans, contre la condamnation du Saint Léon. Je ne l'ai
pas voulu faire imprimer, et j'ai cru qu'il était bon de
ne les pas irriter; mais, puisqu'ils sont si intraitables,
je pourrais le rendre public avec le temps, non par
esprit de vengeance, mais pour faire connaître que ce
sont des ignorants. Je ne sais si le nom de M. Du Pin,
qui est parmi les approbateurs, n'y nuira point. C'est
le libraire qui a fait tout cela, et l'auteur ne s'en est
mêlé d'aucune manière. Si on pouvait avoir un mémoire
des motifs, ce serait une bonne chose.
Priez pour de pauvres gens qui sont menacés d'être
bombardés par les Français. Ils font des expéditions
terribles et mettent le feu partout. On dit qu'on a senti
ici quelque petite secousse de tremblement de terre.
Ce signe et celui de la guerre universelle pourraient
faire croire que la fin du monde approche.
Quesnel au P. du Breuil
Bruxelles, mai 1601.
J'ai grand tort, mon très cher Père, d'être si long-
temps sans vous écrire. Ce n'est pourtant pas faute de
penser à vous, car il n'y a point de jour que vous ne vous
présentiez à mon esprit et que cet esprit ne vous rende
visite, à peu près comme un impertinent livre, appelé
le Voyage du monde de Descartes1 , feint que ce philo-
sophe ou son esprit prenait quelquefois l'essor et s'en
allait faire des découvertes philosophiques par le monde.
Depuis que je ne vous ai écrit, il est bien arrivé du
1. Par le P. Daniel, jésuite.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 173
changement dans notre pays par la glorieuse conquête
que le roi vient de faire dans la province voisine1. Il
y a déjà longtemps que la renommée vous l'a apprise.
La maison et l'église des Pères de l'Oratoire de Mons
ont été toutes ruinées par les bombes, et je ne sais
comment ils pourront se relever d'une si grande perte,
étant aussi pauvres qu'ils sont et si peu propres à se
procurer des secours étrangers. Le bon P. Picquery,
le supérieur, a été bien exercé depuis quelque temps;
car, comme il pensait faire un établissement à Liège,
il y a environ quinze ou seize mois, et qu'ils étaient
admis très agréablement par le chapitre, on produisit
un mémoire diabolique contre l'Oratoire. Une des accu-
sations que Ton formulait contre eux était seulement
qu'ils étaient ennemis du culte de la Vierge. Enfin ils
furent obligés de se désister de leur établissement, et
ensuite il y a eu un grand procès, par devant M. l'arche-
vêque de Cambrai, qui les a déclarés innocents de qua-
rante chefs d'accusation que les échevins de Mons,
poussés par les religieux et jésuites, avaient faits contre
eux. Ils ont eu plusieurs libelles diffamatoires à essuyer
et à réfuter; on a prêché contre eux en pleine chaire.
Ensuite de cela, le ravage de leur maison !
Je ne sais si vous avez su ce qui a donné occasion à
la relégation du révérend Père général de l'Oratoire
[P. de Sainte-Marthe]. Quelque temps après l'assem-
blée dernière, on apporta à ce général une lettre ou
mémoire d'avis qu'un faux frère écrivait à M. de Paris,
pour lui marquer qu'un tel serait bon pour supérieur
de Saint-Magloire, qu'il en fallait retirer un tel, etc.
Celui qu'on en soupçonnait l'auteur en eut la confusion.
Le prélat l'apprit et crut que l'on avait pris cette
lettre dans son portefeuille. Il en fit grand bruit, dit
qu'on lui débauchait ses domestiques, voulut ravoir son
1. Prise de Mons par Louis XIV, le 9 avril 1691.
174 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
original. Le général dit qu'il l'avait rendu, y ayant été
obligé par celui ou celle qui le lui avait donné. Et pour
cela on l'a relégué à Saint-Paul-aux-Bois.
On a su, depuis, que le prélat avait laissé tomber cette
lettre de sa poche et qu'une dame de la cour, ou plutôt
M. l'archevêque de Reims, l'avait ramassée et en avait
régalé le général. On a su cela, et cependant on ne le
rappelle point. Le prélat est bien aise d'en faire les
fonctions et de laisser les assistants gouverner à leur
fantaisie.
N'admircz-vous point le révérend P. de Chcvigni1
dans cette place? Belle-Isle2 lui conviendrait mieux.
Voilà, mon cher Père, comme va le monde!
En voilà assez pour ce coup.
Qi/esnel à du Vaticel, à Rome
Bruxelles, janvier 1692.
M. de La Rcynie3 n'est pas lieutenant civil, c'est le
plus jeune des deux frères de M. le cardinal Le Camus
qui l'est4, et M. de La Reynie n'a qu'une partie démem-
brée de la charge de lieutenant civil, sous le titre de
lieutenant de police. C'est l'homme qui a été le plus
employé à juger les prisonniers de la Bastille. Il est
1. « Le bon P. de Chevigni est fort bon homme, mais très igno-
rant en théologie, non faute d'esprit, mais faute d'étude. G était un
capitaine aux gardes, fort considéré, qui s'est retiré à quarante ou qua-
rante-deux ans. » (Lettre inédite du P. Quesnel, 6 octobre 1690.)
2. Lieu d'exil du P. du Breuil.
3. Nicolas Gabriel de La Reynie (1625-1709) fut nommé, en 1667, à la
charge de lieutenant de police, qui venait d'être séparée de celle de
ieutenant civil. Cette nouvelle charge avait dans ses attributions la
plupart de celles que possède aujourd'hui le préfet de police. La Reynie
fut nommé conseiller d'Etat, en 1680.
4. Jean Le Camus, conseiller de la Cour des aides, maître des
requêtes et lieutenant civil du Châtelet de Paris. Moréri le cite comme
l'un des plus intègres et des plus habiles magistrats du siècle.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 175
aussi conseiller d'Etat. C'est un homme qui a gagne
100.000 écus chez le duc d'Epernon, dont il était inten-
dant, et s'appelle Gabriel Nicolas de son nom véritable.
Dieu ne paraît pas bénir sa lignée, de la manière dont
vous me parlez de son fils; au moins il ne le fait pas
selon les désirs du père, qui voit par là tous ses grands
desseins d'élever sa famille échouer. Un M. Bignon,
neveu de M. de Pontchartrain, a la survivance de cette
charge de lieutenant de police.
A-t-on chanté en vos quartiers le Te Deam pour la
levée du siège de Montmeillan1? Si cela est, les nou-
velles ne s'accordent pas, car on l'a chanté en France
pour la prise de cette place dont le roi reçut la nouvelle
le jour de Noël. Il est vrai que c'est bien lever le siège
que de se retirer de devant une place pour entrer dedans,
comme fit M. de Catinat, le 21 ou 22.
On a mis dans le Mercure galant le discours fait
à l'Académie par le doyen M. Charpentier2, à la récep-
tion de M. Pavillon3 à l'Académie. Il y eut un grand
éloge de feu M. d'Aleth.
Le mariage de M. le duc de Chartres est déclaré avec
MUe de Blois, fille du roi et de Mme de Montespan.
Madame a eu beaucoup de peine à y consentir4, et le
duc du Maine, autre bâtard, épouse une petite-nièce de
feu M. Michelin [M. de Pontchâteaii], M"e d'Armagnac.
1. Ville de Savoie, près de Ghambéry, prise par Catinat, le 21 dé-
cembre 1691.
2. François Charpentier, connu surtout par sa querelle sur les inscrip-
tions des monuments publics, qu'il voulait en langue française.
3. Etienne Pavillon, poète, et neveu de Nicolas Pavillon, évêque
d'Aleth, fut élu, en 1691, à l'Académie française, au 37° fauteuil, occupé
précédemment par Benserade.
4. Saint-Simon nous montre Madame, le jour où le mariage fut
annoncé, « marchant à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
sans contrainte, parlant haut, gesticulant ». Elle-même, dans ses
Mémoires, se venge de l'humiliation de cette alliance et s'en donne à
cœur joie contre sa bru, « une désagréable et méchante enfant, une
déplaisante personne qui s'enivre comme un corroyeur ».
176 CORRESPONDANCE DE PASQTJIER QUESNEL
Les nouvelles manuscrites qu'on nous envoie avec
la Gazette disent qu'il y a un peintre, à la rue Saint-
Jacques, qui se plaint fort du P. Bouhours, qui lui doit,
à ce qu'il dit, deux louis d'or pour avoir peint par son
ordre Mademoiselle en question, et avoir peint aussi
un parloir de religieuses où elle demeurait. On dit
dans le monde que le roi demanda, il y a quelque
temps, à M. de Paris le sujet des longs entretiens qu'il
avait avec Mme la duchesse de Lesdiguières, que ce pré-
lat lui répondit qu'il était bien aise de lui en rendre
compte, qu'il avait cru, en cela, rendre service à
Sa Majesté, que cette duchesse avait été fort avant dans
le jansénisme et qu'elle y tenait lieu comme de chef de
parti, qu'il avait trouvé moyen de s'insinuer auprès
d'elle et de la désabuser, et qu'il pouvait affirmer pré-
sentement Sa Majesté qu'il l'avait mise sur un assez
bon pied1.
Le sieur Mauroy, curé des Invalides, est enfin arrêté.
M. Joly*, allant voir M. le contrôleur général pour le
redemander et lui faire faire pénitence, dit à cette occa-
sion à M. de Pontchartrain3 : « Plût à Dieu que cette
affaire nous pût faire chasser de la cour! Nous recon-
naissons que nous ne sommes point propres pour le
grand monde. » Il aurait pu ajouter, ni pour gouverner
des séminaires et donner des prêtres à l'Eglise.
Le P. Bouhours a écrit une lettre à M. le premier
président pour se justifier de la prétendue calomnie4.
1. Ce passage est en accord absolu avec une lettre de l'abbé Blache,
citée par Sainte-Beuve : « M. l'archevêque avait averti le roi qu'il était
affligé devoir qu'une si grande duchesse fût entichée de jansénisme,
qu'il fallait prévenir ce mal, que, dans ces vues, il avait pris le parti de
voir régulièrement cette duchesse tous les jours, afin d'écarter ce jan-
sénisme. Je proteste qu'il me tint ce langage. Personne ne le crut, et
tout le monde en rit. » (Revue rétrospective, 1834, II, 184.)
2. Claude Joly, théologien, chanoine de Notre-Dame de Paris.
3. Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, ministre et secrétaire
d'Etat en 1690.
4. D'avoir séduit une fille et d'avoir un enfant. Nous trouvons, dans
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 177
Mais cette lettre est si mal faite qu'elle est incapable de
produire l'effet pour lequel elle est écrite. Un homme
d'esprit et qui tient un fort grand rang dans le monde
dit, après l'avoir lue, qu'il aimerait mieux avoir fait
l'enfant que la lettre. L'expression est fort méchante. [1
voulait dire que l'enfant est plus beau que la lettre.
M. l'archevêque de Paris et Mme de Miramion1 ont eu
un différend. Le prélat l'avait accusée devant le roi de
se mêler de beaucoup de choses et faire un peu l'arche-
vêque, qu'elle avait été chez M. Ghéron2 durant sa
maladie et y avait ordonné de toutes choses avec auto-
rité. Elle n'y avait pas mis le pied. Aussi ses amis n'ont
pas eu de peine à la justifier. Adieu.
Quesnel à du Vaucel
18 janvier 1692.
Le 20 décembre 1691, M. l'avocat général de Lamoi-
gnon3, en partant pour Baville, descendit en passant
aux tilles de Sainte-Marie du faubourg Saint- Jacques,
où il a des sœurs. Le P. Bouhours s'y trouva pour
conter son affaire aux religieuses.
Il dit, en propres termes, que c'étaient les jansénistes
qui faisaient courir ces mauvais bruits contre lui, à
cause qu'il travaillait au Nouveau Testament. Il assura
aussi qu'il y avait deux ans qu'il n'avait vu la demoi-
selle, nièce de M. de Vauban. Cependant cette époque
un petit libelle intitulé: Dialogue entre le P. bouhours et le P. Ménétrier,
de nombreuses allusions à cette histoire scandaleuse.
1. Marie Bonneau de Miramion, célèbre par ses œuvres de piété et de
charité. Elle fonda une communauté dont les filles prirent le nom de
dames Miramionnes. Elle avait été fort belle et fut enlevée par Bussy-
Rabutin. Le désespoir de cette aventure la conduisit presque à la
mort.
2. Officiai du diocèse de Paris, d'une moralité suspecte.
3. Chrétien-François de Lamoignon.
i. 12
178 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
n'était pas tout à fait juste, car on se souvint sur
l'heure que, le jour de la tragédie de 1690, le P. Bou-
hours donna la collation à la demoiselle dans la chambre
du jeune M. de Lamoignon, qui en fit beaucoup de
bruit et qui en aurait quitté le collège si M. Voisin,
son grand-père, n'avait apaisé les coups.
Ce fut pendant que M. l'avocat général était aux
filles de Sainte-Marie qu'il envoya quérir le procureur
pour l'engager à se charger de l'enfant. Cette affaire
fait assez de bruit. Quoique la plupart du monde aille
à décharger le P. Bouhours touchant l'enfant, on ne
laisse pas de faire de lui bien des histoires qui ne lui
sont guère avantageuses. On dit que les dames s'ap-
pellent présentement entre elles ma Chine et ma
Cochi?ichinel, et il paraît assez certain qu'il a écrit à
la demoiselle des lettres fort galantes; mais on croit
qu'il aura eu assez d'adresse et d'autorité pour les faire
supprimer. On a fait sur cela des chansons fort malignes,
où on n'a pas oublié le je ne sais quoi2, la traduction
du Nouveau Testament, et que ce sont les jansénistes
qui ont joué ce tour au P. Bouhours.
Une autre personne me mande que ce Père aura de
1. Le P. Bouhours demeure d'accord que, dans le temps que plusieurs
jésuites partirent pour les Indes, il écrivit à la demoiselle, qu'il engageait
alors à devenir religieuse : « Plusieurs de nos Pères s'en vont aux Indes
travailler à la conversion des idolâtres ; pour moi, je me borne au
salut de votre âme. Vous êtes ma Chine et mon Japon. » (Apologie du
Père Bouhours, apud le Père Bouhours jésuite convaincu de ses calom-
nie?, etc., par P. -Quesnel, 1700.)
2. Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le P. Bouhours. Barbier d'Au-
court en fit une ingénieuse critique dans son ouvrage, les Sentiments
de Cléanthe. Voici la phrase à laquelle Quesnel fait allusion : « Mais,
de grâce, interrompit Eugène, est-ce assez connaître que de connaître
la personne et que de connaître qu'elle est aimable ? Peut-on l'aimer
et ignorer en même temps ce qui la rend digne d'être aimée? — Oui,
repartit Ariste, et c'est en cela que consiste le mystère du Je ne sais
quoi. » Et plus loin : « On ne peut faire aimer une personne en faisant
voir son portrait non plus qu'en faisant son éloge, parce que le pin-
ceau et la langue ne peuvent exprimer le Je ne sais quoi, qui fait tout. »
CORRESPONDANCE DE PASQtHER QUESNEL 179
la peine à se laver, qu'il a mauvaise réputation et qu'il
y a plus d'un an qu'on lui avait parlé de ses dérègle-
ments.
Quesnel à du Vaucel
25 janvier 1692.
Le sieur Mauroy a été arrêté à l'abbaye de Sept-Fonds,
où il faisait, dit-on, l'hypocrite. 11 est prisonnier au
Châtclet. 11 n'était pas encore arrêté, quand M. Joly l'a
été demander à M. de Pontchartrain.
M. l'archevêque de Reims1 a été ôté du nombre des
commissaires qui doivent examiner les affaires de
l'ordre de Saint-Lazare et des maladreries. M. l'arche-
vêque de Paris est président de cette commission,
quoique M. le chancelier soit un des commissaires.
On a mis dans le Journal des Savants le discours
fait à la réception de M. Pavillon à l'Académie, et où
M. d'Aleth est fort loué. Il est devenu plus louable
depuis que Mmo de Pontchartrain, sa petite-nièce, est
femme d'un ministre d'Etat, contrôleur des finances.
Nous ne sommes pas trop fâchés de la résolution
qu'on a prise à la Cour de demander des bulles pour
les évêques qui n'ont pas été à l'assemblée2. Ce n'est
rien de nouveau, et c'était, au contraire, une chose
extraordinaire de ne vouloir pas recevoir des bulles
pour ceux-là à cause de ceux-ci. Par ce moyen, on ne
sera plus si pressé en France, y ayant peu de prélats
1. Charles-Maurice Le Tellier.
2. Douze ecclésiastiques, qui avaient assisté à l'assemblée du clergé
de 1682, ayant été nommés à des évêchés vacants, demandaient leur
institution canonique. C'était là que Rome les attendait. Elle refusa les
bulles, à moins de rétractation des quatre articles. Ce différend se
régla, Tannée suivante, sous la forme d'une lettre personnelle que
Bossuet rédigea. Elle fat adressée par chacun des prélats au pape, mais
elle laissait intacte la doctrine de l'assemblée de 4682.
180 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
de cette assemblée, et les choses pourront prendre un
autre train en les tirant en longueur.
Quesnel à du Vaucel
Ie' février 1692.
Une lettre de Paris disait que l'affaire du P. Bouhours
était accommodée. Une autre marquait que le P. de La
Chaise avait dit qu'il sortirait de la compagnie. Je crois
plutôt le premier. Un de ses amis a fait une fable en
vers pour sa justification, sous ce titre, le Cygne et les
Canards sauvages, fable au P. Bouhours. Les vers sont
bons et imitent assez bien La Fontaine. Il y a un
jésuite, ou ex-jésuite, qui a fait Y Art de prêcher, en
vers, qui pourrait bien en être l'auteur.
(1 y aurait bien du malheur si un jésuite demeurait
embourbé, toute la société étant intéressée à sa répu-
tation.
Nous ne trouvons point M. de Marseille1 dans l'as-
semblée de 1682, et il y avait alors un évêque de Mar-
seille qui est mort depuis2. C'est l'abbé de Saint-Luc
qui y est, et non pas du Luc.
On mande de Paris qu'il y a un ordre en Bretagne
pour s'informer de tous ceux qui y sont relégués, pour
savoir leurs noms, la cause de leur exil et le lieu où
ils ont d'abord été envoyés, et les secrétaires d'Etat qui
ont signé les ordres pour les exiler.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
8 février 1692.
On se servira de l'extrait du philosophe qui défend
si bien l'art de filouter, pourvu que cet extrait soit
fidèle et certain.
1. Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille du Luc.
2. Jean-Baptiste TU d'Etampes, mort en janvier 1684.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 481
Je ne sais rien de nouveau du P. Bouhours. On a fait
une chanson sur lui pour réfuter la fable du Cygne, et
une autre encore plus maligne. Apparemment il en
sera quitte pour la confusion qu'il repoussera le mieux
qu'il lui sera possible, à force d'effronterie et de
calomnies.
Le sieur Mauroy, qui était prisonnier au Ghâtelet, a
été renvoyé à l'offîcialité. M. de Paris lui fera bonne
composition.
Les Gazettes de Hollande disent, dans l'article de
Paris, que l'on a trouvé, après la mort de M. Chéron,
qu'il avait trois enfants d'une demoiselle qu'il disait sa
parente et qui demeurait chez lui en cette qualité, et
qu'elle est maintenant chez Mme de Miramion. On
mande aussi, par lettres d'amis, qu'on dit de lui
d'étranges choses, apparemment de cette nature. Les
assemblées des curés se faisaient chez lui, durant son
vivant. M. de Paris les fait tenir chez lui présentement,
et, dans une de ces assemblées, il a obligé MM. de
Saint-Sul pice, qui se servaient du bréviaire romain,
de prendre le sien.
Les calomnies contre M. de Saint-Cyran sont bien
mal conçues. Tout Paris sait qu'il est mort au faubourg
Saint-Michel, vis-à-vis des Chartreux, entre les mains
de son curé, et qu'il est enterré à Saint-Jacques du
Haut-Pas, avec un éloge magnifique sur sa tombe. Le
premier grief des jésuites contre ce saint prêtre fut
l'ouvrage contre leur P. Garasse1, à la tête duquel
était une longue Epure dédicatoire au cardinal de
Richelieu, à qui il ne se fit pas connaître. Ce cardinal
déclara publiquement qu'il voudrait donner 10.000 écus
pour en savoir l'auteur ; mais il ne fut découvert que
quand on trouva cette Epitre, écrite de sa main, parmi
1. François Garasse, jésuite et polémiste, s'est rendu célèbre par ses
écrits satiriques, d'une violence grossière et bouffonne.
182 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ses papiers, lorsqu'on l'arrêta. Il y a une réponse ou
réplique horrible au livre qu'on a fait contre Louis
Benoit. C'est un front d'airain que celui de ces gens-là.
Ils mettent en jeu la calomnie, c'est une impudence
achevée. On y nomme le P. Quesnel, on dit que la
Remontrance justificative 1 est de sa plume infâme.
Quesnel à du, Vaucel, à Rome
15 février 1692.
Je ne vois pas pourquoi les cardinaux zélés se sont
tant échauffés pour empêcher qu'on ne donnât les
bulles, puisque le pape défunt2 les avait offertes et
qu'il n'y a nulle raison de les refuser à ceux qui n'ont
point été de l'assemblée. Je ne sais si le roi voudra se
brouiller de nouveau. Et puis il restera encore assez de
bulles où on le pourra arrêter. Enfin je doute qu'après
l'exemple de ce qui se passe les évoques qui aspirent à
la translation se veulent faire des affaires avec Rome,
dans la crainte de se faire refuser des bulles un jour.
Le pape eût été bien plus en droit de demander
qu'avant toutes choses on rétablît le chapitre de Pamiers
et le gouvernement légitime dans ce diocèse. Je ne sais
comment on débite à Rome des nouvelles comme celle
du cordon bleu3 de M. de Pomponne. Au moins, si elle
n'est pas fausse, elle n'est pas venue jusqu'à nous; ce
qui pourtant est plus qu'une présomption de sa faus-
seté. S'il avait le cordon bleu, ce ne serait que comme
officier de l'ordre, et il n'y a point d'office vacant. Il
faudrait encore qu'il l'achetât; il est trop vieux pour
faire cette dépense sans assurance d'être remboursé, et
1. Remontrance justificative des prêtres de l'Oratoire, par P. Quesnel,
ouvrage lacéré et brûlé à Mons par le bourreau, le 27 avril 1690.
2. Alexandre VIII, mort le 2 février 1691.
3. Insigne des chevaliers du Saint-Esprit.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 183
même trop sage pour aspirer à cette distinction si
chère. Voilà donc M. de Tourreil1 de l'Académie fran-
çaise. Je crois qu'il est fort content, car je lui ai vu
autrefois un grand goût pour tout ce qui est du bel
esprit. J'ai été jadis fort de ses cousins.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
22 février 1692.
Je n'entends plus parler du P. Bouhours. Les
gazettes et les faiseurs de nouvelles historiques de
Hollande en ont parlé. S'il ne se fût point avisé de char-
ger les jansénistes de cette affaire, ni ses amis de faire
des fables pour le justifier, on en aurait encore moins
parlé.
Je vois bien la sotte affectation des Pères de vouloir
que le P. Tellier soit de la famille de M. le chancelier
défunt. C'est pour cela qu'ils affectent de mettre dans
leurs Mémoires le nom de baptême de ce Père, qui est
Michel, aussi bien que celui de M. le chancelier; mais
on a toujours écrit le P. Te /lier, et non Le Tellier. Vous
pouvez dire hardiment que c'est une fausseté 2. On le
fera savoir au prélat. C'est une grande pitié que l'affaire
de ce Père soit entre les mains d'un pauvre homme,
comme vous le marquez ; mais, apparemment, les car-
dinaux qui sont bien informés de l'affaire le relèveront
s'ils lui voient faire des faux pas.
Nous sommes édifiés de ce qu'on a dit au Saint-Office
1. Jacques de Tourreil, littérateur, traducteur de Démosthène, élu à
l'Académie française, en 1692, au fauteuil de Michel Le Clerc.
2. Lors de sa première entrevue avec le roi, celui-ci lui demanda s'il
était parent de MM. Le Tellier (le chancelier et ses fils) : « Moi, Sire,
répondit le jésuite en s'anéantissant, je suis un pauvre paysan de la
basse Normandie, où mon père était un fermier. »
184 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
touchant l'Ecriture on langue vulgaire1. Les jésuites
ne s'y opposeront pas, s'ils ont dessein de donner le
Nouveau Testament du P. Bouhours.
On conte toujours, dit-on, d'étranges histoires de
l'official Ghéron. Un magistrat a dit qu'il avait vu son
contrat de mariage. Quelqu'un a dit depuis qu'il était
antérieur à sa prêtrise. On convient qu'il a été le prin-
cipal conseil de M. l'archevêque, dans toutes les grandes
affaires de la Régale, de l'Enfance, etc. Le sieur Mau-
roy est toujours bien traité à l'officialité. Il a liberté de
voir tous ses amis. On lui a fait boiser une chambre;
M. l'archevêque lui envoie des mets de sa table. Ceux
qui ont vu ses interrogatoires par M. le lieutenant
civil disent qu'il a avoué devoir plus de 100.000 livres,
quoiqu'il n'ait que 8.000 en tout de fonde pour tout
bien ; 2° qu'il a donné 30.000 livres à une demoiselle
pour la marier à un conseiller de ses amis; 3° qu'il a
donné pour 12.000 livres d'ornements à Saint-Lazare;
4° un carrosse et trois beaux chevaux à son général,
M. Joli, et que, depuis sa fuite, il était revenu à Paris,
d'où il avait emmené à Saint-Denis deux femmes
débauchées.
Que.mel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 29 février 1692.
On nous envoya hier une thèse des jésuites de Paris,
soutenue le 26 février. S'il y avait d'avoir justice en
France, il y aurait lieu sur cela de la demander; mais
qui la fera? Les jésuites sont les maîtres et, si les
Romains n'y prennent garde, quand ils voudront les
humilier, ils ne le pourront plus. Il est temps de
prendre de bonnes mesures pour cela, car ils prennent
1. « J'ai bien de la joie, écrit Arnauld le même jour, de ce qu'a dit
le cardinal Casanate pour empêcher qu'on ne renouvelât les défenses
de lire l'Ecriture en langue vulgaire. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 185
acte (ces Pères) de la tolérance qu'on a pour leurs
erreurs et pour leurs insolences.
i\lon zèle ne va pas jusqu'à désirer que l'on nous
vienne déloger d'ici ; mais, comme ce serait un très
grand malheur pour la religion que le prince d'Orange
eût d'heureux succès, et que les protestants ligués
avec lui en deviendraient fiers, insolents et assez puis-
sants pour opprimer l'Eglise partout où ils sont, j'ai de
la joie quand ils sont humiliés et ceux des catholiques
qui sont unis avec les ennemis de l'Eglise en faveur
d'un usurpateur. Et je crois que tous ceux qui aiment
la religion doivent être dans ces sentiments. L'armée
du roi est maintenant l'armée des catholiques, et la
seule purement catholique.
M. Du Pin, qui est laborieux à toute outrance, veut
donner toute la Bible avec des notes latines et en don-
ner en même temps une version.
La fable apologétique du Cygne et des Canards sau-
vages a été traduite en latin par divers poètes. On dit
qu'on l'attribue au P. Fouquier, jésuite. Celui qui est
recteur du collège de Louis-le-Grand est un P. Ayrauld,
fils d'un jurisconsulte d'Angers, qui a été confesseur
de la dernière reine d'Espagne.
Quesnel à du Vancel, à Rome
Bruxelles, 7 mars 1692.
Voici un extrait du discours de M. Charpentier, doyen
de l'Académie française, à la réception de M. Pavillon,
du 17 décembre 1691 :
« Il ne faut point chercher hors de vous-même les
« choses qui vous rendent estimable. Cependant, Mon-
« sieur, je ne puis m'empêcher de réfléchir sur la
« mémoire d'un saint évêque avec qui vous avez été si
« étroitement uni par les liens du sang. L'éclat de sa
186 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
« pieté et de ses autres vertus rejaillira éternellement
« sur vous, et tout le clergé de France, qui Ta regardé
« comme une de ses plus vives lumières, le diocèse
« d'Aleth, qui a été l'héritage que le Seigneur lui avait
« donné à cultiver, en un mot le royaume entier, qui
« a si souvent profité de ses instructions et de ses
« exemples, auront toujours une singulière vénération
« pour lui et une estime très sincère pour tout ce qui
« porte son nom. »
On m'écrit que le magasin de toutes les pièces que
les J. J. [jésuites] composent depuis quelque temps
contre leurs adversaires est dans le collège de Louis-
le-Grand. C'est là que les libraires en vont prendre.
Hélas! voilà le pauvre chevalier de Tourreil disgracié
et obligé de sortir de chez M. de Pontchartrain. On dit
que c'est à cause des louanges qu'il a données à ce
ministre dans son mémoire à l'Académie, sur lesquelles
on prétend qu'il s'étendit beaucoup ; ce qui a si fort
fâché ce ministre qu'il lui fit dire de sortir et de ne se
présenter jamais devant lui. On ajoute qu'il a été inexo-
rable aux prières de ses meilleurs amis. On prétend
que c'est la raison qu'on produit au dehors, mais qu'il
y en a d'autres. On dit qu'un académicien, nommé
l'abbé Régnier des Marais, tout jésuite, ne lui voulait
pas du bien; d'autres, qu'il a des parents embarrassés
dans l'affaire de l'Enfance, et on pourrait bien avoir
dit au maître qu'il était dangereux qu'il eût comme un
espion de ces gens-là chez lui.
On dit que c'est un P. Benier qui est auteur de
Y Avertissement qu'on a réfuté par la Bourrade, c'est-à-
dire par l'écrit intitulé : le P. Bovhours convaincu
de nouveau, etc. Le roi a donné au chevalier de Pom-
ponne1 le régiment de Bourgogne; c'est un présent de
40.000 écus.
1. Antoine-Joseph Arnauld, dit le chevalier de Pomponne.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 187
Le P. Désirant1, de Liège, se plaignait ces jours-ci que
Son Altesse se laissait gouverner parles jansénistes. Il
a dit à deux personnes que, s'il rencontrait à la cam-
pagne un janséniste, il lui ferait voir qu'il a été capi-
taine de cavalerie, ou, dit-il en un autre lieu, qu'il lui
donnerait un coup de pistolet. J'ai, en effet, un abrégé
d'une exhortation latine qu'il fit à la congrégation, où
il témoigna « qu'il était faux qu'il se fût vanté d'avoir
permission d'arrêter M. Arnauld. Mais plût à Dieu que
je l'eusse maintenant! Il ne demeurerait pas longtemps
caché. Et, si je n'étais pas jésuite, je ferais quelque
chose de plus. »
Quesnel à du Vaiicel, à Rome
14 mars 1692.
Il me semble que rien n'est plus déraisonnable que
de vouloir exiger quelque chose de la France pour
donner des bulles à ceux qui n'ont pas été de l'assem-
blée de 1682. Gela est tyrannique. Innocent XI a tou-
jours offert les bulles sans conditions à ceux-là. La
passion, l'ambition croissent toujours.
Gomme on disait, ces jours-ci, à M. le premier prési-
dent, que l'Eglise venait de faire une grande perte par
la mort de M. Ghéron2, ce magistrat répondit: « Et
moi, je la tiens par là délivrée d'un grand fardeau. »
Il y a un P. d'Anjou, de l'Oratoire de Toulouse, qui
a été envoyé à Bourges, parce qu'il avait commerce
avec les filles deFEnfance3.
Il y a un P. Le Fée, prieur des jacobins de Paris,
qui prêche le carême à Beauvais. Il a eu différend avec
1. Le P. Bernard Désirant, docteur de Louvain.
2. Voiries lettres des 8 et 22 février, même année.
3. Congrégation de Toulouse, violemment supprimée, en 1686, par un
arrêt du Conseil, et dont la dispersion amena des scènes lamentables.
188 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
le doyen. Ils ont eu de gros mots, et ce jacobin lui a
dit : « Vous direz peut-être bientôt que je suis de ceux
qu'on appelait autrefois jansénistes, parce qu'ils étaient
plus vertueux que les autres. » Gela fit rire les uns et
dépit aux autres.
Quesnel à du Yaucel
21 mars 1692.
On ne manque pas de vous parler du formulaire de
M. de Malines. Vous ne nous persuaderez pas que tout
cela se fasse sans la participation de Rome. M. de
Malines se vante d'avoir tout ce qu'il lui faut de tous
côtés pour réussir dans son entreprise. Vos Romains
sont des misérables : tout leur est bon, pourvu qu'on
fasse valoir leurs prétentions. Ils ne connaissent et
n'aiment que cela au monde.
Je suis bien aise que le comte de Hornes1 soit au
palais avec honneur et avec avantage. D'un autre côté,
j'appréhende qu'il ne se laisse halenerdu vent qui règne
en ce pays-là. Ce serait grand dommage qu'une personne,
qui paraît être si bien entrée dans l'Eglise catholique,
y trouvât des pierres d'achoppement et que l'ambition
prît la place de Terreur dans son esprit. Je veux
espérer que Dieu le protégera et qu'il lui donnera là
des personnes de bon conseil.
Il m'a passé par l'esprit de lui écrire en prenant
occasion de la rencontre de Valenciennes. Quelque-
fois une lettre qui vient de loin, et à laquelle on ne
s'attend pas, fait plus d'impression que les discours
qu'on entend de près.
On me mande de Paris que le roi doit partir le 25 du
1. Philippe-Maximilian, comte de Hornes, lieutenant général des
armées du roi, mort en 1709. à Cambrai,
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 189
mois d'avril pour ouvrir la campagne en Flandre, que
les ordres sont donnés pour cela, que les dames en
seront et se tiendront à Lille.
Le prince d'Orange et l'électeur de Bavière sont à
la Haye.
Qttesnel à du Vaucel
28 mars 1692.
On voit bien, par le résultat de la congrégation de
l'Index au sujet du P. Tellier, que ceux qui crient le
plus haut et le plus fort ont raison à Rome. Je m'en
console d'autant plus aisément que je n'ai guère attendu
autre chose, et que je serai toujours plus surpris quand
on fera là quelque chose de bon que quand on n'y fera
rien qui vaille.
On m'a envoyé la liste des prédicateurs de Paris pour
ce carême. Il y a sept ou huit de l'Oratoire qui rem-
plissent les meilleures chaires et qui sont assurément
des premiers. Ils ont Saint-Paul, Saint-Gervais, etc., et
par-dessus tout la chaire du Louvre, devant Sa Majesté.
C'est un P. de La Roche qui avait commencé Tannée
passée ; mais, le roi étant parti pour Mons, il lui dit
qu'il voulait l'entendre cette année. H y a des jésuites;
mais, hors le P. Rourdaloue, le reste est commun, et
le P. Rourdaloue prêche en missionnaire à l'hôpital.
M. de Meaux attaque ouvertement le sieur Du Pin
par un mémoire, qu'il a donné à M. le chancelier1,
des erreurs et des choses dangereuses de ses livres, et
par la déclaration qu'il fait publiquement de le vouloir
pousser avec vigueur.
L'évêque de Soissons2 devait être sacré dimanche der-
nier aux jésuites, M. de Reims consacrant.
1. Louis Boucherat.
2. Brulart de Sillery, précédemment évêque d'Avranches, où, dit
Saint-Simon, «pétri d'orgueil etd'ambition, il était outré de se voir. 11
490 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
L'abbé de la Trappe a répondu au livre des Etudes
monastiques du P. Mabillon.
L'électeur est arrivé avant-hier.
Je vous envoie une copie manuscrite de la fable du
Cygne, parce que j'en ai reçu une imprimée. Je me dédis
sur l'heure ; je ne vous l'envoie pas, parce qu'il y a bien
de la différence, et j'en pourrais avoir affaire. Dans le
manuscrit, le P. Bouhours est traité de « rare et divin
esprit, arbitre du bon goût et maître en l'art d'écrire ».
Tout s'apprête ici pour une proscription des jansé-
nistes, si on en croit les jésuites, qui sonnent l'alarme
par des écrits séditieux et pleins de fureur. Dieu sur
tout!
Quesnel à du Vaucel, à Rome
4 avril 1692.
Je ne sais comment vous avez regardé les Remarques
sur la lettre du P. de Waudripont comme superflues.
C'est une lettre de la dernière importance pour cette
affaire, et qui découvre l'auteur de la fourberie. On n'en
avait encore rien dit. Des personnes de Liège, avant
même que cela parût(ce que jen'ai pourtant su qu'après),
disaient: « Je m'étonne comme on ne sait point qui
est le faux Arnauld. C'est le P. de Waudripont. » Un
autre, tenant un verre à la main, y a dit encore : « Je suis
aussi assuré que c'est lui que je le suis que je tiens ce
verre. »
Un monsieur Beekman, de Liège, parent proche du
P. Beekman, les a vus, lui et le P. de Waudripont,
chez lui à la campagne, travailler à quelque chose de
se donna, ajoute-t-il, à la cour et aux jésuites ». Nous le verrons plus
tard, après l'affaire de la constitution Unigenitus, où il se livra tout
entier à la compagnie, déclamer, à son lit de mort, contre la bulle en
exhalant ses remords par des hurlements qu'on entendait de la rue.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 191
fort secret. Ce Père se retirait aussitôt après les repas
et prenait le soir plusieurs chandelles pour travailler
pendant la nuit. Apparemment il faisait le libelle en ce
lieu-là où il prenait les eaux de Spa, et on dit que sa
trop grande application lui a rendu les eaux inutiles et
lui a causé une surdité.
Si cette découverte se confirme, il en résultera qu'ils
ont trompé le roi, en lui présentant un faquin au lieu
du faux Arnauld, et en l'assurant que ce n'est point
un jésuite. Gela vaut bien la peine d'être éclairci. La
Récapitulation est sur quoi vous auriez plus de sujet de
vous plaindre des répétitions. Cependant il me semble que
ce ramas doit faire un bon effet, outre qu'il y a des choses
qui n'avaient point été éclaircies. Enfin cela est fait.
Il y a eu des conférences chez M. l'archevêque au
sujet des lettres écrites par le P. Bouhours à la demoi-
selle. Le P. de La Chaise s'y est trouvé avec M. de Lamoi-
gnon, avocat général. On prétend que cette affaire fut
terminée le dimanche 23 mars dernier.
M. d'Argouges1 devait être sacré le dimanche des
Rameaux, en Sorbonne. M. de Sens2 s'est excusé d'en
faire la cérémonie, pour ne pas se brouiller avec Rome,
n'ayant pas le pallium. On a mandé que M. de Rouen3
avait écrit à Rome que, si on ne le lui envoie, il fera
ses fonctions sans pallium.
On nous a envoyé de Paris une thèse de théologie
soutenue à Lyon au collège des jésuites, le 9 février 1692.
Cette thèse est fort outrageante contre les prétendus
jansénistes. Rien n'est plus insolent ni plus faux que
ce qu'ils y disent.
1. François d'Argouges, nommé à l'évêché de Vannes, depuis le
mois de décembre 1687.
2. Hardouin Fortin de la Hoguette, « un prélat qui honorait l'épisco-
pat sans rien de farouche et d'austère. » (Saint-Simon, Ecrits inédits,
vi, 262.)
3. Jacques-Nicolas Golbert, membre de l'Académie française, mort
en 1707.
192 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Je ne comprends pas comment les Romains souffrent
que des théologiens fassent ainsi de leur chef des
articles de foi. Ces gens-là n'ont d'amour ni pour la
vérité, ni pour l'Eglise. Les thomistes s'endorment sur
tout cela, et ils ne voient pas que l'on sape de tous
côtés la doctrine de la grâce efficace. Ils crieront au feu
quand la maison sera brûlée. Ils croient gagner beau-
coup, s'ils viennent à bout de faire mettre Graneberg
dans un index. Devinera-t-on pourquoi il y est? Ils se
font brebis, 7e loup les mangera.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
12 avril 1692.
Vos nouvelles touchant le formulaire sont bonnes,
pourvu qu'elles ne changent point. Les Romains
paraissent aussi commencer à entendre raison sur la
lecture des Ecritures en langue vulgaire, et il me
semble que le moyen le plus efficace pour les persuader
sur cela est que, dans une matière où ils n'ont aucun
intérêt et où ils voient qu'au moins en France on se
moque de leurs défenses, il leur est bien plus avanta-
geux de paraître y donner les mains, en expliquant les
anciennes défenses, que de s'opiniâtrer à soutenir
celles-ci et à commettre inutilement et sans fruit leur
autorité. Ils se feront honneur, au contraire, et auprès
des catholiques et auprès des protestants, faciliteront à
ceux-ci leur retour dans l'Eglise et, par-dessus le
marché, ils feront une bonne œuvre en soutenant le
bien et en arrêtant des vexations qui font honte à la
religion.
Ce que M. Du Pin aura résolu de faire, il le fera, et
ni moi ni d'autres n'y pourrons rien pour l'arrêter. On
me mande que M. l'archevêqne de Paris l'a envoyé
quérir pour lui parler de son différend avec M. de Meaux,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 193
et qu'il lui a offert sa médiation et sa protection. Cela
rendra ce docteur encore plus fier. Si M. de Meaux
avait du courage, il irait droit au roi et lui ferait
connaître les choses.
On mande de Paris, du 5 avril, qu'il y avait de nou-
velles brouilleries à Rome et que M. de Paris avait eu
ordre d'aller de bon matin, le lundi saint, à Versailles
au cabinet du roi, ce qui l'empêcha de dire la messe
du Saint-Esprit pour l'ouverture du jubilé.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 18 avril 1692.
Les jésuites, depuis la publication de la lettre du
P. de Waudripont, n'ont pas soufflé sur son sujet et
ne l'ont pas osé nommer. Je ne sais s'ils le feront;
mais ce silence est une nouvelle preuve qu'on avait
mis le doigt dessus. Les jésuites ne souffriront pas beau-
coup du décret. Ces censures, qui ne disent rien, ne font
aussi rien pour l'ordinaire. Ils diront, à son égard, ce
que les jansénistes disent de semblables décrets.
Je n'ai pas trop de foi aux miracles des papes
modernes. S'ils réformaient la cour de Rome et qu'ils
travaillassent aussi à la réforme de l'Eglise en com-
mençant par renoncer à l'infaillibilité, ce serait un
miracle que je croirais, parce qu'il serait public, s'il
était vrai .
M. Gilbert1 ne partit pas, le 4 février, de Thiers,
comme il le croyait faire; mais le 10, comme on
1. Gilbert, docteur à Douai, fut dénoncé, en 1686, par les jésuites,
comme fauteur de jansénisme. Il fut exilé à Saint-Quentin, puis à
Thiers et à Saint-Flour, en février 1692. Enfin, craignant encore ce peu
de liberté, ils le firent enfermer au château de Pierre-Encise, à Lyon,
où il mourut en 1708.
i. 13
194 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
l'apprend d'une lettre de Saint-Flour, du 14 mars. Il
lui a fallu onze jours pour faire dix-huit lieues, à
cause des neiges où il était obligé quelquefois d'entrer
jusqu'aux genoux et de se faire un chemin, et traverser
des torrents et des ruisseaux.
Voici ce qu'on mande de Paris. On prétend que
M. le procureur général a été des assemblées qui se
sont tenues chez M. l'archevêque au sujet des lettres
du P. Bouhours. On ajoute que le curé de Saint-
Benoist, qui avait été chargé de porter les lettres à
l'archevêché, a dit qu'on les avait brûlées à mesure
qu'on les lisait. Mais, comme le curé n'entrait pas dans
cette assemblée, on ne sait s'il a pu être bien informé
de ce qui s'y passait. De plus, comme il fait la cour
aux jésuites, son témoignage pourrait être suspect. Ce
témoignage n'est pourtant pas trop avantageux, car on
ne brûle point de bonnes lettres.
On diffère de trois mois le sacre des évoques, parce
que le pape a souhaité qu'ils fissent leur profession de
foi devant le nouveau nonce, qui n'est peut-être pas
encore parti.
J'ai bien peur que ce que vous avez mandé des
ordres envoyés à l'internonce,pour obliger les évoques
à ne rien inuover sur le formulaire, ne s'en aille en
fumée.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
23 avril 1692.
Je laisse à M. Ernest [Rut h d'Ans] de vous mander
ce que l'on apprit hier, de France, du départ du roi
Jacques pour l'Angleterre sur une puissante flotte1.
1. Louis XIV n'avait pas renoncé à rétablir Jacques II, qui s'avança
vers les côtes anglaises avec le maréchal de Bellefonds et Tourville.
Cette campagne devait aboutir au premier échec que subit la tlotte
royale.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 195
Vous demandez des Recueils de prières et des Nou-
veaux Testaments avec Réflexions, de la deuxième édi-
tion. Il faut, s'il vous plaît, attendre qu'ils soient
imprimés en ce pays ; car, pour ceux de France, il n'y a
pas moyen d'en faire venir1.
C'est une grande misère, si on n'a personne qui
instruise un peu M. de Saint-Patrice [le pape] des vexa-
tions de France, et qu'on laisse impunément les adver-
saires lui remplir l'esprit de calomnies et applaudir à
l'oppression des plus innocents.
On mande de Paris que ceux qui ont vu les Avis
importants2 disent que, dans l'entretien du 20 décembre,
on a omis cette circonstance qui est que le P. Bouhours
ajouta ces propres termes : « Je me vengerai. » Sur
quoi Mme de Lamoignon lui demanda si cela était
chrétien, à quoi il fut obligé de répliquer « qu'il se
vengerait saintement ». Sans doute en bien dirigeant
son intention.
M'étant avisé d'envoyer à M. Nicole le formulaire
imprimé de M. de Malines, ou de M. Hayaerts, il me
répond ainsi : « Cet imprimé est très propre à me con-
« firmer dans une pensée que j'ai depuis longtemps,
« que ce n'est point dans les lieux d'infamie, dans les
<( compagnies de voleurs et de bandits, que se com-
« mettent les grands crimes ; mais que les plus noirs
« desseins et les plus criminels naissent d'ordinaire
« dans la tête des ecclésiastiques. Le temps de la Pas-
ce sion nous l'a fait voir dans la personne des phari-
« siens et des scribes, et je crois que cela se vérifiera
« dans la suite de tous les siècles. »
1. M. Arnauld écrivait à du Vaucel, le 1er février 1692 : « Tout le
Nouveau Testament avec des Réflexions morales, du P. Quesnel, est
achevé d'imprimer. Je voudrais qu'il y en eût à Rome, car je ne sau-
rais croire que toutes les personnes qui entendent le français n'en
fussent extrêmement édiiiées. »
2. Avis importants, 1692, par F. Lefranc, pseudonyme de Quesnel.
496 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
2 mai 1692.
Il ne faut pas beaucoup faire de réflexions sur le
voyage des dames, non plus que sur celui du roi. 11
est reculé, et apparemment on veut voir auparavant
l'affaire d'Angleterre en bon train. Toutes choses
paraissent bien disposées pour le rétablissement de ce
prince. Le roi Guillaume a fait passer par deçà toutes
ses troupes, et il est à une maison de campagne à se
divertir à la chasse. On ne fait aucun mouvement de
ce côté-ci, pour traverser le dessein du roi Jacques.
Cette entreprise les interdit un peu. Cependant les
vents qui soufflent depuis quelques jours m'incom-
modent, et j'ai peur pour la flotte qui porte César et sa
fortune1.
Que les dames vous font faire de réflexions! Si le
roi vient, elles ne l'empêcheront pas de faire quelque
entreprise, c'est-à-dire qu'il assiégera quelque place,
pendant que M. de Luxembourg tiendra la campagne
et couvrira les assiégeants. Car d'entrer dans la mêlée,
cela est bon à un aventurier comme le prince d'Orange
qui doit s'accréditer par sa bravoure ; mais, pour un roi
de France, en l'état où sont les affaires, ce serait une
grande imprudence de s'exposer dans une bataille.
L'obstacle que vous trouvez à la paix est mal fondé,
car on se tient assuré que le roi tiendrait religieuse-
ment ce qu'il promettrait. Les manières de M. de Louvois
ont beaucoup servi à décréditer la conduite de la France ;
1. Madame, duchesse d'Orléans, plus sceptique que les courtisans,
écrit le 1er mai 1692 : « Ce qui doit résulter de la descente en Angle-
terre, l'avenir nous l'apprendra : mais il ne m'est pas possible de croire
que le prince d'Orange se laissera arracher aussi facilement les trois
royaumes qu'il les a pris à son beau-père. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 497
mais les étrangers qui connaissent M. de Pomponne ont
d'abord jugé que les affaires se traiteraient d'une autre
manière et qu'il n'aurait pas les airs du ministre à qui
il succède. La vérité est que tous ceux qui sont main-
tenant dans le ministère sont gens sages, modérés, et
dont la plupart ont de la religion et de la piété.
Mmo de Fonpertuis dit merveilles de celle du neveu1
de M. D. [Arnauld]', car elle le voit souvent, et ils ont
des tête-à-tête fort longs. M. le duc de Beauvilliers2
a aussi beaucoup de piété. M. Le Peletier3 et M. de
Pontchartrain en ont eu autrefois, et je crois qu'ils
sont toujours bien éloignés des manières dures et de
tout ce qui peut servir à décrier le ministère.
Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois avait résigné
sa cure à M. l'abbé de Marillac; mais on mande de
Paris qu'il n'est point agréable à M. de Paris, ni à la
cour, par conséquent. Le mystère est que M. de Paris
veut y mettre un M. Robert, son pénitencier et son
mignon, et ce prélat a déclaré à l'ancien curé qu'il ne
voulait pas qu'il eût d'autre successeur que ce mignon.
Je perds l'envie d'écrire au comte 4, depuis que je
sais qui est son directeur. La lettre serait montrée et
ne serviroit plus de rien.
1. M. de Pomponne, disgracié en 1679, avait été rappelé au Conseil,
après la mort de Louvois, avec le titre de ministre d'Etat.
2. « C'était la vertu et la probité même. » (Dictionnaire historique de
Chaudon).
3. Claude Le Peletier, ministre d'Etat en 1689. Il occupa la surinten-
dance des postes de 1691 à 1697, époque à laquelle il quitta entièrement
la cour pour vivre dans la piété et la retraite. 11 mourut en 1711.
4. Le comte de Hornes, alors à Rome.
198 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaacel, à Rome
16 mai 1692.
Je m'en prends aux Romains de ce qu'ils souffrent
que les jésuites fassent des articles de foi, parce que
ce sont eux qui seuls le peuvent faire, et, puisqu'ils se
mêlent de juger de tout ce qui regarde la foi, ils ne
doivent pas omettre ce qui la blesse. Vous n'aurez pas
de peine à me faire avouer que tout plie sous les
jésuites en France, et c'est pour cela que ceux qui ne
les craignent pas et qui ont moyen de les mettre à la
raison doivent veiller sur leur conduite et les repousser
vigoureusement, quand ils font de ces sortes d'avances.
Il est vrai que le roi se repose sur deux personnes1,
et qu'il en est coiffe et que personne n'est écouté.
Tout ce que vous prouverez par là est que ces deux per-
sonnes abusent de leur crédit; mais cela ne prouve
pas que ceux qui sont dans l'impuissance de leur
résister n'aiment point la vérité. Quand la Sorbonne
serait composée de Gersons et d'Arnaulds, une lettre
de cachet, ou un ordre de vive voix de ne se point
mêler de cette affaire, les arrête tout court. Et ne
sont-ce pas encore vos Romains qui leur ont fermé la
bouche et leur ontôté le pouvoir de faire des censures?
Ainsi ce sont des canons encloués.
J'ai bien de la joie que le révérend P. de Noris2 a
accepté la charge de premier custos, et il me semble
qu'il aurait fait très mal de la refuser. Il peut beaucoup
1. Le P. de La Chaise et M. de Harlay, archevêque de Paris.
2. Cardinal Henri Noris (1631-1704), défenseur déclaré de la doctrine
de saint Augustin, mais d'un caractère ardent et passionné, qui rendait
ses opinions un peu variables. « Très occupé, dit l'abbé de Chanterac,
de la beauté et la magnificence des meubles, et de tout le reste des
choses qui a rapporta la vie commode. » Il est nommé, en juin 1692,
bibliothécaire de la Vaticane.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESXEL 199
servir l'Eglise, non tant par cette charge que parce
qu'étant proche de Sa Sainteté sa réputation et sa doc-
trine le fera consulter dans les occasions. Comme il est
solidement savant et qu'il a l'âme droite, il ne se lais-
sera pas éhlouir par les petites raisons qui emportent
si souvent les consulteurs dans un parti contraire à la
vérité et au bien de l'Eglise. Je suis bien aise pour lui
qu'il n'y ait pas loin du Vatican au Saint-Office; il se
fatiguera moins et perdra moins de temps quand il ira
pour y achever le procès de Molina et pour y condam-
ner le molinisme 4. Car j'espère que dans peu de temps
il ne fera ce voyage qu'en habit rouge et qu'il sera plus
en état de se faire craindre des révérends Pères que
d'être obligé de se défendre de leurs pièges ou de leurs
calomnies.
J'avais égaré le feuillet de nouvelles où il y avait une
copie de l'attestation donnée par M. le cardinal Le
Camus aux jésuites du collège de Grenoble. J'aurais
bien des réflexions à faire sur cela, mais il faudrait du
temps2.
CERTIFICAT DU CARDINAL LE CAMUS
Nous, soussigné, etc., certifions à tous que les révérends Pères
jésuites gouvernent le collège de la ville de Grenoble avec tout le
soin et l'édification possible; que leur maison n'est ni rentée, ni
fondée; qu'ils n'ont qu'une petite vigne sans revenu, où ils vont se
promener le jour de leur récréation, et qu'ils ont besoin du
secours des riches dans le cours de l'année pour leur subsistance,
et que, nonobstant leur état, nous les avons trouvés imposés dans
un rôle du temps du payement des amortissements de 1641, dont
ils ont payé la cote, et que, s'il y a quelqu'un en ce diocèse qui
1. Le cardinal Noris rédigea, de concert avec les cardinaux Casanate,
Albani et Ferrari, le bref contre les Maximes des saints, de Fénelon.
2. Les jésuites de Grenoble avaient argué de leur pauvreté pour se
défendre de payer certaines taxes, et le cardinal Le Camus s'était pro-
noncé en leur faveur sur ce sujet, à la grande indignation de Quesnel
qui écrit le 9 mai : « 11 est dangereux de les louer, ils en abusent dans
l'occasion, »
200 CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL
mérite d'être traité favorablement au sujet des amortissements,
c'est cette communauté, attendu sa pauvreté et le service que le
public en reçoit.
Donné dans notre château d'Herbais, le 13 octobre 1691.
Le cardinal Le Camus.
Qui ne voit pas plus loin que son nez.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
23 mai 1692.
M. Bcnoist [cardinal d'Aguire] mérite qu'on s'applique
à l'éclairer, puisqu'il est si bien disposé. L'amour qu'il
a pour la polyglotte morale1 le peut mener loin; mais
il faudrait pourtant lui faire voir autre chose. A-t-il vu
le Wendrock, le Recueil des censures et des écrits des
curés de Paris, la Causa janseniana? Avec cela, et
autant de bonne foi qu'il en paraît de lui, il peut deve-
nir fort bon janséniste.
Les jésuites ont fait mettre dans les Lettres historiques
de la Haye un mémoire justificatif du P. Bouhours, en
prétendant toujours que cela a été une cabale de ses
ennemis qui lui a joué cette pièce. Il y aurait de quoi
le contredire ; mais je ne sais s'il ne faut pas aban-
donner ces gens-là à leur mauvaise foi. Les jansénistes
n'y sont point nommés.
J'ai oublié de vous mander, il y a huit jours, que
M. Le Noir2, ancien théologal de Séez, mourut, le
29 d'avril, dans le château de Nantes, après une maladie
de cinq jours, dans laquelle il a conservé le jugement
1. Les Lettres provinciales en quatre langues.
2. Emprisonné, en 1683, à la suite de libelles injurieux et violents sur
Tépiscopat et contre M. de Paris, il appartenait, dit Sainte-Beuve, à
l'extrême-gaiiclie du parti.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 201
jusqu'à la fin. On mande qu'on n'a pas voulu souiïrir
qu'il fût enterré comme un ecclésiastique, mais comme
un laïque. Il avait tant souffert dans sa prison de Brest
que, quand il en sortit, il était incapable de se soute-
nir et de marcher.
Un évêque disait à la table d'un grand magistrat, le
3 mai, qu'on en avait pendu en Grève qui étaient bien
moins coupables que le faux Arnauld. Je sais le nom
de l'éveque et du magistrat.
Quesnel à du Vancel, à Rome
30 mai 1692.
On assure que M. l'archevêque, ayant entendu parler
du Vain triomphe, a dit que, quoiqu'il s'y trouvât mar-
qué en quelques endroits, on pouvait pourtant assurer
M. Arnauld qu'il ne le trouverait point dans son che-
min. Je crois vous l'avoir déjà mandé en d'autres
termes, et cela vient de plus d'un endroit. Vous ferez
vos réflexions sur cette générosité. Peut-être qu'elle est
née du crédit de M. de Pomponne, qui peut aller plus
loin, si les desseins delà campagne présente réussissent.
Peut-être aussi qu'il craint qu'après que l'on paraît
avoir rompu la digue à son égard un torrent d'écrits
ne vienne fondre sur lui. Vous en jugerez comme vous
le trouverez bon.
Je ne vous dis point de nouvelles. Le siège de Namur1
fait, je m'assure, bien du bruit à Rome à l'heure qu'il
est. Il y aura là du sang répandu, car on ne les a point
surpris; la garnison est forte et ne manque de rien, et
il y a de tout pour les alliés. Car de là à Liège il n'y a
pas loin, et ces deux places rendront le roi maître de
la Meuse.
1. Le siège de Namur, « affaire d'apparat et de royale conquête », dura
tiuit jours,
202 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel au P. du Breuil
Bruxelles (commencement de 1692).
Il y a bien longtemps, mon très cher Père, que je
n'ai eu la consolation de vous écrire; j'avais demandé
plusieurs fois si je le pouvais, et, comme on ne m'avait
point répondu, je me persuadais qu'il n'y avait point de
voie pour cela. Enfin j'ai appris, par le reproche qu'on
m'a fait de mon silence, que je pouvais vous parler,
et je le fais avec grande joie.
Notre abbé [Arnauld] vous honore toujours, et sa
communauté comme lui vous portent dans le cœur
bien avant. Nous sommes fort retirés, et la guerre rompt
quasi tout le commerce qu'il y avait de notre abbaye
avec le voisinage. On ne sort guère au dehors, et il y a
près de dix-huit mois que je ne suis sorti de l'abbaye.
Je ne m'ennuie pas, et je dois aimerla solitude, puisque
Dieu m'y a appelé en m'appelant à ce monastère.
Il y a toujours dans le monde de nouvelles histoires.
Notre pays conquis a été depuis six ou sept mois le
théâtre d'une action fort extraordinaire, qui est connue
maintenant sous le nom de «fourberie de Douai» ou
du « faux Arnauld ».
Gela vient de ce qu'ensuite des différends ordinaires
entre les théologiens de Douai et d'autres théologiens de
sentiments contraires, un inconnu, pour leur faire pièce
et leur faire écrire leurs sentiments et au delà, s'il
pouvait, s'est adressé à quelques-uns d'entre eux sous
le nom de M. Arnauld, a lié commerce en leur témoi-
gnant beaucoup d'amitié durant un an environ, leur a
fait signer une thèse équivoque, sous prétexte qu'il
avait besoin de leur approbation pour empêcher qu'on
ne la condamnât. Il a, au bout d'un an, fait éclater
l'affaire par un livret, les accusant de dogmes hérétiques
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUÊSNEL 203
en produisant leurs signatures, leurs lettres. Ces théo-
logiens se sont bien justifiés; mais enfin la puissance
de leurs adversaires a prévalu, et on a exilé cinq ou six
de ces messieurs. Vous voyez par là que la paix n'est
pas encore dans le monde entre les théologiens.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis
3 juin 1 092.
On vous aura dit la maladie de notre bon P. Ernest
van Ruth d'Ans. Il nous a fait tout à fait peur et, depuis
dix jours qu'il est malade (car ce fut le jour de la Pente-
côte qu'il le devint), il n'a point été hors de danger;
mais nous croyons aujourd'hui qu'il n'y en a plus ; j'en
attends néanmoins la confirmation de la bouche des
oracles. Je n'ai pas voulu vous laisser languir plus
longtemps dans la crainte. Vous savez que, dans l'état
où sont maintenant les affaires de l'abbaye, il nous eût
fait grande faute et que nous eussions été dans un
étrange embarras. Mais Dieu ne nous en a donné que
la peur, comme nous l'espérons.
Je ne doute point que l'on n'en ait donné avis à nos
bonnes dames de la Viémur [Religieuses de Port-Royal\
afin qu'elles levassent les mains au ciel. Je prie Dieu
qu'il ait soin, d'un autre côté, de conserver ce que vous
avez de plus cher au monde au milieu des plus grands
périls. Votre sollicitude est grande sans doute à l'heure
qu'il est, et j'ai bien pensé à vous, quand j'ai ouï parler
d'un combat de mer donné le 29 et pour le succès du-
quel on a bien tiré du canon en ce pays. L'on dit que
quatre vaisseaux français ont sauté en l'air1.
1. Combat naval de la Hogue, où quatorze vaisseaux français furent
détruits.
204 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
6 juin 1692.
La situation du P. de Noris est un peu incommode;
mais, habile homme comme il est, il se tirera bien
d'affaire, et il devrait entretenir le pape sur l'excès des
prétentions des canonistes en faveur de la cour de Rome
et lui faire connaître qu'on ne doit point s'amuser à
contester avec les théologiens français sur les préro-
gatives du Saint-Siège, parce que ces contestations ne
servent qu'à réveiller les esprits et à mettre les écrivains
en humeur; mais que le capital est de bien soutenir la
primauté du Saint-Siège contre les hérétiques quila com-
battent et la traiter d'une manière fort honnête et fort
modérée, qui les persuade de la vérité sans les irriter
contre ceux qui les combattent.
Les desseins du pape sont fort louables. Je voudrais
qu'il fût bien persuadé que les Rouliers [jésuites] sont
le plus grand fléau de l'Eglise et qu'il n'y a point de
bonne œuvre pareille à celle de les humilier et de les
mettre en état de ne pas détruire tout le bien, comme
ils font. Vous verrez par le placard des grands vicaires
de Tournay, qui est de leur façon, comment ils poussent
toujours leur pointe à décrier tout ce qu'il y a de meil-
leurs ouvriers dans les diocèses.
Vous aurez su que les galères se sont rendues maîtres
d'Oneglia1.
Le comte d'Estrées est passé à Brest, puisque
Mme de Fontpertuis, qui était fort en peine de son fils,
a reçu nouvelle qu'il était à Brest. Les vents ont fait un
grand préjudice au dessein du roi d'Angleterre. Car, si
1. Ville d'Italie, enclavée dans l'Etat de Gênes, bombardée en 1692
par l'armée de Catinat,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 205
tout eut été joint, il y a un mois, et qu'on eût pu se
rendre dans la Manche de bonne heure, l'affaire était
faite.
On crie victoire du côté de Paris, on crie victoire de
ce côté-ci. On ne sait qui croire. Les nouvelles de ce
côté-ci se contredisent fort, et on y voit tant de faus-
seté qu'on est fort tenté de croire le tout faux.
M. de Meaux ne paraît pas avoir encore quitté les
armes contre M. Du Pin, et il assura, la semaine der-
nière, qu'il prétendait toujours en avoir raison.
Notre cher malade me servit hier la messe et y com-
munia, et il a mangé aujourd'hui un pigeon ; c'est tout
vous dire.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
13 juin 1692.
Je laisse à M. D. [Arnaidcl] de vous dire le désastre
arrivé à l'escadre de M. de Tourville, aussi bien que les
nouvelles de Namur. Le roi y est en personne et y
commande ; c'est bien assez. J'admire comment M. de
Lestrade dit en môme temps « qu'il ne serait point de
la prudence qu'il s'exposât à la mêlée dans une
bataille » et qu'il le blâme de ne s'y être jamais exposé
durant tant de campagnes. Est-ce qu'il faut être quel-
quefois imprudent et que c'est un vice de ne l'être
jamais? Et qui sont ces « contre- tenants » avec qui
on le puisse mesurer, et qui s'exposent? Est-ce l'empe-
reur? Est-ce le roi d'Espagne? Car de le vouloir com-
parer avec un aventurier, avec un usurpateur, qui est
obligé de risquer tout pour ne pas tout perdre, ce serait
se moquer du monde. Le prince d'Orange, votre héros,
n'est à la tête de l'armée des alliés que comme leur
général et parce qu'on ne se remuerait guère s'il ne se
206 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
mettait à tout. Il fait de grandes merveilles, à vous
entendre parler. Il a vu prendre Mons à la tête de
50.000 hommes, à six lieues de cette ville, et il a déjà
laissé prendre la ville de Namur, dans la même posture,
à la tôte de 100.000 hommes, à leur compte. Nous
verrons s'il sauvera le château.
Vous demandez comment l'Empire et les alliés se
tiendront assurés qu'on leur tiendra parole plus reli-
gieusement que par le passé. Je vous réponds que c'est
l'Empire et les alliés qui ont donné lieu au roi de
rompre la trêve, par la ligue qu'ils ont faite avec les
m protestants pour faire détrôner un roi catholique et
mettre en sa place un usurpateur. Le roi offrit au roi
d'Angleterre des armées de terre et de mer pour se
maintenir. Ce prince crut que cela le rendrait trop
odieux à ses sujets et pria le roi de ne lui en pas envoyer.
Il ne pouvait pas cependant l'abandonner, et il ne pou-
vait le secourir que par une diversion et en donnant de
la besogne aux princes de l'Empire. De plus, il y a
sujet de croire que le changement de ministère change
beaucoup la face des choses, et il y a sujet de croire
que Ion tiendrait parole, tant parce que le roi serait
bien aise d'avoir la paix que parce que ses ministres
ont de la religion et de l'équité.
Les deux que vous nommez, M. de Croissy et M. de
Châteauneuf, n'ont pas grand'part aux affaires. Le
premier n'en a qu'autant que sa charge de secrétaire
d'Etat lui en donne, et le second n'y en a point du tout.
Et puis, quand on dit qu'un prince a dans son conseil
l'élite de son royaume, on ne dit pas qu'ils soient tous
d'élite. C'est une façon de parler qu'on entend bien,
quand on la veut entendre.
On dit que M. l'archevêque, officiant le jour du Saint-
Sacrement, parut en si bonne santé qu'on ne lui aurait
donné que cinquante ans.
CORRESPONDANCE DE PASQEIER QUESNEL 207
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
20 juin 1G(J2.
Je me suis acquitté de ma commission, ma très
chère et honorée soeur, en rendant la lettre que vous
m'aviez fait l'honneur de m'adresser. 11 n'y avait point
de précautions à prendre, tant parce que nous savions
déjà la nouvelle1 que parce que la personne [Arnauld]
est toujours préparée à tout; enfin, parce qu'en vérité
une telle mort n'est pas un sujet de larmes et de dou-
leur, sinon par rapport aux enfants, qui perdent leur
père et qui ne savent entre les mains de qui ils vont
tomber. Nous avons célébré pour lui les saints mys-
tères, avec toute la pompe que souffre la pauvreté dé
notre église que vous n'avez point encore vue.
Notre pauvre ami n'a fait que changer de sépulcre2.
Dieu le veut encore dans l'ombre de la mort et dans le
sein de la baleine. Quand celui qui lui a commandé de
l'engloutir lui ordonnera de le laisser aller, nous le
verrons aussi ressusciter comme un autre Jonas.
Quesnel à du Vaacel
Bruxelles, 20 juin 1692.
Permettez-moi de vous dire, à l'occasion de la relation
qu'on a faite au P. Patrice [le pape] de l'affaire de Douai,
qu'il eût été bon que quelqu'un en eût fait un narré en
italien, qui pût courir dans Rome et qui aurait pu être
lu à ce bon Père. Ce serait une excellente chose, si on
1. La mort d'Henri Arnauld, frère du grand Arnauld et évoque
d'Angers.
2. L'infortuné P. du Breuil venait d'être transféré à Alais, où il devait
mourir.
208 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
pouvait embaucher quelque Italien virtuoso qui pût faire,
pour la vérité et l'innocence, de petits écrits de cette
nature et à qui on pourrait pour cela apprendre le
français.
Voici encore ce qu'on me mande : M. Du Pin ne paraît
pas encore quitte des poursuites de M. de Meaux. Ce
prélat s'en est encore déclaré depuis peu. M. le chan-
celier a dit au P. Massillon que, comme ce docteur a
du mérite, il ne fallait pas le perdre, mais qu'il faudrait
qu'il fit une nouvelle édition de ses livres où il corri-
gerait les endroits dont on se plaint. M. de Meaux est
surtout fort en colère de ce qu'il a dit de saint Au-
gustin.
Vous savez sans doute s'il est vrai ce qu'on écrit de
Paris, que le feu a pris à la citadelle de Turin, qu'une
partie est sautée et a fait un grand fracas dans la ville,
et que, le duc de Savoie perdant par ce moyen toute la
poudre, les bombes et les carcasses dont il prétendait
se servir contre Pignerol, ce dessein pourrait bien
échouer. Le roi a reçu d'un air fort ferme la nouvelle
de la perte de ses vaisseaux. Les ennemis disent vingt,
on n'en avoue que quinze ou seize, en comptant les
deux qui se sont brisés sur les rochers de la Geuta sur
la côte d'Afrique. Le roi en a encore soixante-dix en
mer et pourra avoir une flotte de près de quatre-vingts
à opposer à celle des ennemis. Tout le malheur est
arrivé de ce que le roi, ayant eu avis que les ennemis
n'avaient que cinquante-cinq ou cinquante-six vaisseaux,
avait envoyé ordre à M. de Tourville de les combattre ;
mais, depuis, quarante autres vaisseaux joignirent la
flotte ennemie, et, sur cela, on envoya un contre-ordre
par trois bâtiments différents et par divers endroits;
mais tous trois tombèrent entre les mains des ennemis.
Ainsi le premier ordre fut-il exécuté. L'action en elle-
même est des plus glorieuses. Car on n'a point été vaincu
dans le combat, mais faute de ports de retraite en
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 209
Normandie; un ou deux vaisseaux ont été brûlés par
les ennemis, et les nôtres obligés d'en brûler douze ou
treize autres, mais après avoir sauvé à terre la poudre,
les agrès, les canons et tout l'équipage. Car, durant
trois ou quatre jours, vingt-deux felouques combattirent
contre quatre-vingts que les ennemis avaient envoyées
et donnèrent le temps de tout décharger, et, comme le
roi ne manque pas de corps de vaisseaux, l'équipage
servira à les armer. Le roi a fort bien reçu au camp
M. de Tourville, qui lui est allé rendre compte, après
avoir été au lit deux jours pour se remettre de sa
fatigue. On assure que l'amiral d'Angleterre a coulé à
fond avec tout l'équipage et un autre grand vaisseau
pareillement, et trois ou quatre ont encore sauté en
l'air durant le combat, sans qu'aucun des nôtres y ait
péri ni ait été démâté.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 27 juin 1G92.
11 est bien important que M. de Siron [P. deNoris] soit
bien informé de toutes les histoires et de toutes les
affaires. Car, comme il verra quelquefois M. Patrice
[le pape], que l'on tâche de remplir défausses idées sur
tout, ce qui est odieux, il pourra en donner des idées
véritables et lui faire connaître les personnages qu'on
lui rend affreux et ceux qui y travaillent par leurs émis-
saires et par leurs artifices.
Quesnel à du Vaucel, à Borne
4 juillet 1692.
Quand M. Siron [P. de Noris] aura quelque chose à
imprimer incognito contre de telles gens, on pourrait le
i. 14
210 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QTJESNEL
faire faire en ces côtés-ci, s'il n'en avait pas la liberté
ailleurs.
Ce que vous dites de la bonne disposition de M. Héron
[Fabroni] est une fort bonne chose. Il faut prendre
garde néanmoins qu'il ne fasse le «. faux Arnauld »
pour tirer les vers du nez1. Le sieur Siron peut infini-
ment, tant auprès du P. Patrice [le pape] qu'auprès
des autres, pour leur faire prendre d'autres idées sur
toutes les affaires.
Mlle des Gordcs [de Vertus] nous mande que
Mme des Arquins [Harlay, archevêque de Paris] l'a
mortifiée autant qu'il peut et qu'il lui a ôté toute la
liberté de voir ses amies, c'est-à-dire que personne
n'entre plus pour la voir. Il s'est loué, au contraire, de
la dame de la maison [Agnès de Sainte-Thècle Racine,
abbesse de Port-Royal] et de sa bonne conduite. Mais je
m'imagine que sa bonne conduite consiste en ce qu'elle
est tante d'un homme2 qu'il n'est pas bon de déso-
bliger.
On vous mandera sans doute la réduction du château
de Namur. Depuis la prise de la ville, le 23 juin, on
trouva chez lesPères jésuites de Namur 1.260 bombes
toutes chargées avec leurs amorces.
Ces bons Pères gardaient ce dépôt dans un grand
silence ; ils espéraient peut-être le rendre aux Espagnols
quand ils auraient fait lever le siège. Mais on ne l'a levé
que pour entrer dedans. Le roi a envoyé le recteur
à Dole. Le P. de La Chaise dit que le roi est trop bon
et que les supérieurs de la compagnie seront plus
sévères que lui.
1. Méfiance justifiée ! Fabroni sera un des plus terribles parmi les enne-
mis du jansénisme et de Pasquier Quesnel. Saint-Simon nous le peint
«plus ardent jésuite que les plus forcenés de l'espèce », et, lorsqu'il devien-
dra secrétaire des brefs, l'abbé Renaudot pourra écrire de Rome: « On
craint le secrétariat depuis l'Orient jusqu'aux montagnes du Nord* »
(Archives du Vatican, Francian9 6j 2068;)
2\ Jean Racine.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 211
M. de Tourville est à Brest, où il presse furieusement
le radoubement des vaisseaux endommagés. On espère
en avoir plus de soixante-dix à la iindumois. Les enne-
mis n'ont encore rien entrepris depuis leur victoire.
On m'a mandé que son vaisseau avait reçu plus de
760 coups à eau et 3.000 à bois, et que, de son bord,
on avait tiré 17.000 coups et jusqu'à la dernière livre
de poudre.
Voilà les quatre évêques morts1, et morts en odeur de
sainteté. C'est quelque chose qui mérite bien d'être pesé
à Rome dans l'affaire du formulaire, et qui doit faire
bien delà honte aux jésuites et à M. de Paris, qui ont
persécuté ce qu'il y avait de plus saint dans l'épiscopat.
Et si on faisait revivre le formulaire, en l'étendant
même à des lieux où il n'a jamais été connu, ce serait
bien déshonorer la mémoire de ces saints, au lieu de
reconnaître l'obligation que leur a l'Eglise d'avoir tenu
ferme contre la nouvelle hérésie que les jésuites vou-
laient introduire à la faveur de ce formulaire.
Que sue l au P. du Breuil2
Bruxelles, 9 juillet 1692.
Puisque vous voilà, mon très cher Père, à votre
septième station3, vous avez droit à l'indulgence plé-
nière. Celle que vous avez gagnée à Rome ne vous a
jamais tant coûté. Mais, si les hommes ne se peuvent
résoudre à vous l'accorder, Dieu vous rendra justice
1. Les quatre évêques engagés dans la cause de Port-Royal, au
xvne siècle: MM. Pavillon, évêque d'Aleth; Henri Arnauld,évêqued'Angers;
deBuzanval, évêque deBeauvais, et de Gaulet, évêque de Pamiers.
2. Cette lettre a été citée par Sainte-Beuve dans son Port-Royal,
t. IV, p. 70, et nous en avons eu une copie dans les papiers de Quesnel,
à Amersfoort*
3. Alais,
242 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
d'une manière qui vous dédommagera bien de toutes
vos pertes.
Cependant on nous flatte toujours de l'espérance
d'une indulgence réelle. Quelle joie si cela arrivait
bientôt ! Il arriverait sans doute si le voile qu'on a
mis sur les yeux de notre conquérant venait à être
arraché par cette main invisible qui peut tout. Namur,
qui vient de tomber devant lui, ne serait pas une con-
quête si glorieuse pour son nom que la chute de ce
voile qui lui cache tout le bien que Dieu a mis en vous
et l'innocence de votre conduite.
Vous voilà au moins un peu rapproché du monde et
dos habitants de la terre. Je ne sais si, pour cela, on
pourra avoir plus de communication avec vous, non
pour vous entretenir beaucoup de ce qui s'y passe; car,
hélas ! que se passe-t-il qui mérite qu'on s'en entre-
tienne ? Vous avez connu le monde ; il est encore aujour-
d'hui tel que vous l'avez laissé il y a dix ans : la terre
toujours le théâtre des passions des hommes, toujours
couverte des funestes effets de ces passions ; toujours
des guerres entre les princes, toujours des disputes
entre les savants, toujours des procès entre les enfants
d'Adam, toujours des contestations môme entre les per-
sonnes qui semblent les plus dépourvues de tout ce qui
fait naître la division et les dissensions entre les hommes.
Oui, les religieux de la Trappe, qui font profession de
la plus étroite pauvreté et du plus parfait renoncement,
ne laissent pas de plaider, au moins leur abbé pour
eux. Il ne s'agit ni de leurs privilèges, ni de leurs
exemptions, ni de la mesure de leur capuchon, ni du
domaine et de l'usage de leur pain et de leurs légumes.
Il est question de la nourriture de l'esprit, qui est la
science.
Les cordeliers, comme on sait, voulaient bien autre-
fois avoir l'usage de leur pain et de leur vin, mais ils
n'en voulaient avoir ni la propriété ni le domaine.
CORRESPONDANCE DE PASQUIEU QÛESNEL 213
L'abbé de la Trappe, qui aspire à une plus grande pau-
vreté spirituelle que les moines à l'égard de leur pau-
vreté matérielle, ne veut avoir ni la propriété, ni le
domaine, ni l'usage même de la science; et il a fait un
grand livre contre le P. Mabillon, qui est l'avocat de
l'adverse partie, pour prouver que les moines non seule-
ment n'en doivent point faire, mais ne doivent pas être
en état d'en faire, étant obligés de s'interdire l'étude
et la science, hors celle de l'Ecriture1. Le P. Mabillon,
à ce qu'on dit, va faire paraître une réfutation du livre
de l'abbé de la Trappe, qui lui-même a réfuté celui
de ce Père, Des Etudes monastiques. Et cet abbé,
déjà auteur de cinq grands volumes in-quarto, outre
les petits, fera tant par ses livres que, dans le monde,
on aura peine à se persuader qu'il soit si ennemi
de la science qu'il semble le vouloir être. Après
cela, vous ne vous étonnerez pas qu'il y ait des disputes
entre les jansénistes et les molinistes sur la grâce, entre
les antiquaires et les médaillistes sur les médailles et les
inscriptions anciennes, entre les historiens et les cri-
tiques sur les livres et les auteurs.
Il y a encore une autre querelle entre M. Du Pin, qui
a fait imprimer une nouvelle Bibliothèque des auteurs
ecclésiastiques, et un bénédictin de la congrégation de
Saint- Vanne. M. de Meaux n'est pas non plus content
de ce docteur à qui il prétend faire corriger beaucoup de
choses, et surtout ce qu'il a dit de saint Augustin, qu'il
ne traite pas avec le respect qu'il devrait.
Vous aurez peut-être aussi entendu parler de l'his-
toire du faux Aman Id et de tous les écrits faits contre
lui, et qui ont succédé à ceux du Péché philosophique .
Vous voyez donc, mon cher Père, comment le monde
est encore livré à la dispute et aux contestations, et
1. L'abbé de Rancé déclarait « que les moines n'ont point été desti-
nés pour l'étude, mais pour la pénitence ».
214 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
que c'est un des sujets qui vous doit faire estimer la
retraite et Léloignement qui vous met en état de ne
prendre aucune part aux différends des hommes et de
jouir tout à votre aise de la paix de Dieu, dans la prière
et dans la méditation de sa loi.
Votre illustre ami \Arnaulcl\ est, Dieu merci, en
bonne santé et bien content de son état, sans empres-
sement pour aucun changement particulier, n'en vou-
lant point qu'avec le reste de sa famille et de ses amis.
Le P. Quesnel est toujours je ne sais où ; mais, quelque
part qu'il soit, je suis assuré qu'il vous honore toujours
et plus que jamais. On a imprimé à Paris les Réflexions
sur le Nouveau Testament, qui sont augmentées sur
les Evangiles. Elles ont été bien reçues.
Je ne sais si vous avez entendu parler des cinq articles
publiés de nouveau sous le pontificat d'Alexandre VIII,
et qui sont un exposé des sentiments des disciples de
saint Augustin sur la matière des cinq propositions.
On a fait beaucoup d'écrits contre, mais on en a con-
damné à Rome quelques-uns, et les cinq articles sont
demeurés sains et saufs. Les dominicains se sont hau-
tement déclarés pour ces articles, et ils sont hors
d'atteinte et approuvés au moins tacitement. Peut-être
un jour le seront-ils positivement. Un P. Massoulié,
dominicain de la province de Toulouse, a fait impri-
mer à Rome un Traité de la grâce qui va paraître, dédié
peut-être au pape, et où les cinq articles seront môme
insérés et défendus. Ce Père est à Rome.
Quesnel à Nicole
10 juillet 1692.
Je vous rends grâces, Monsieur, de vos deux dernières
lettres, qui me sont toujours, comme tout ce qui me vient
de vous, très précieuses, et je le dis très sincèrement.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 215
Vous auriez pu savoir qu'où va faire une nouvelle édi-
tion du livre que vous aimez trop. Le libraire m'a sur-
pris. Je me disposais à revoir à loisir et à petits pas
l'ouvrage, et j'avais commencé. Maintenant il faut cou-
rir à grands pas, et tout ce que je puis faire est de
chercher les phrases renversées, et je vous puis assurer
que, tant que j'en trouve, je fais main basse dessus.
Je suis bien loin de mon compte, Monsieur, à l'égard
de votre mal; car, comme il y avait longtemps que je
n'en avais ouï parler, je m'étais flatté de la pensée
qu'il vous avait quitté sans dire mot et que vous n'aviez
pas couru après. Mais je vois, par ce que vous me
mandez de la trop assidue compagnie qu'il vous a faite
cet hiver, qu'il est plus aisé de se défaire d'une rente
sur les Incurables que d'empêcher de s'ériger en incu-
rable un mal qui a entrepris de se faire donner ce titre
d'honneur. Voilà comme l'ambition se fourre partout,
et que, désespérant de pouvoir loger chez le malade,
elle ne dédaigne pas de s'attacher à la maladie.
Plût à Dieu qu'elle ne s'attachât point aussi quelque-
fois à la pauvreté même et qu'elle ne se fourrât jamais
dans le froc des moines? Leurs imaginations ne seraient
pas sans retour, ni leurs différends si échauffés.
Nous ne prenons pas grande part à celui des Études
monastiques, tout moines que nous sommes. Le livre
est depuis fort peu de temps dans notre monastère.
Notre abbé, qui a pris aujourd'hui médecine, en fait
sa lecture d'infirmerie. Il y trouve de fort belles choses
et fort raisonnables ; mais je ne dis pas qu'elles soient
toutes décisives contre son adversaire. Il a aussi, de son
côté, des raisons et des autorités. Quand je serais en
état de me mêler de les accommoder, je n'aurais garde
de m'y engager. Je suis sûr que j'y perdrais ma peine.
Le livre de la Défense des nouveaux chrétiens, du
P. Tellier, a eu un sort qui est encore un peu douteux.
Si les choses s'étaient passées avec ordre et sans cabale,
£l6 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
il aurait été condamné hautement, et il la été autre-
fois ; car, après le rapport de celui qui en était chargé
au Saint-Office, et qui était tout à fait contraire à ce
livre, tout le monde allait à la condamnation. Le car-
dinal d'Estrées fit tant qu'il obtint qu'on nommerait un
second rapporteur, et ce deuxième rapporteur ne fut
pas plus favorable au livre. Ce cardinal témoignait une
extrême impatience durant ce rapport et interrompait
l'abbé Palaggi à tout moment, avec une véhémence
qui choquait tout le monde.
Il eut, par ses clameurs et ses emportements outrés,
le moyen d'avoir un troisième rapporteur, qui était
assez pauvre et fort propre à ses desseins. C'était un
renard. Enfin les sollicitations et les mouvements de
cette Eminence ont empêché qu'il n'ait été mis absolu-
ment parmi les livres défendus. On a donné cinq mois
à l'auteur pour venir à Rome et apporter ce livre cor-
rigé, ou l'y corriger. On verra s'il se servira de ce
passe-droit. Il y en a qui disent qu'il se fera défendre
d'y aller et qu'on obtiendra que ce qu'il y a à corriger
lui soit communiqué, comme il l'a déjà tenté.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 11 juillet 1692.
Le cher P. du Breuil est arrivé à sa septième prison,
à Alais. Voici ce qu'il en écrit, du 23 juin :
« J'arrivai hier au soir dans ce fort et j'y entrai
comme dans la septième station du pèlerinage auquel
m'oblige ma détention. Que je serais heureux, si j'y
vivais bien dans l'esprit et dans la disposition d'un
véritable pèlerin sur la terre, qui ne doit soupirer que
pour devenir citoyen de la Jérusalem céleste. »
Je ne sais si, maintenant que voilà les quatre évoques
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 217
morts, il ne serait pas bon de donner au public un
petit abrégé de leur vie ; tout ensemble cela pourrait
faire un bon effet.
Gomme, à Rome, ils verraient dans ces quatre évoques
une si grande piété et uue réputation de sainteté si
bien établie, peut-être jugeraient-ils qu'il leur serait
plus honorable de dire que les jésuites ont surpris le
pape Alexandre VII dans une chose où il était très
capable d'être surpris, que de s'obstiner à vouloir jus-
tifier ce qu'il a fait et écrit contre de si grands hommes.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
25 juillet 1692.
Il n'est que trop vrai que le siège est levé de devant
Namur et que le roi est de retour à Versailles; mais
vous savez maintenant comment cela s'est vérifié.
M. D. [Arnauld] rit de bon cœur, quand vous nous
dites de ces sortes de nouvelles quinze jours après que
nous savons ce qui en est. C'eût été une campagne bien
glorieuse et tout à fait décisive si le malheur ne fût
point arrivé à la flotte. L'affaire d'Angleterre était im-
manquable. Dieu ne l'a pas voulu. Si le vent n'eût
point changé ou que M. de Tourville eût été joint par
les autres escadres1, l'affaire était faite. Dieu veut en
avoir l'honneur de rétablir lui-même le roi d'Angle-
terre sur le trône de ses ancêtres. La perte qu'on a
faite sur mer est grande; cependant les deux flottes
ennemies n'ont encore rien fait. Ils disent qu'ils feront
une descente. Il n'y a point eu de prisonnier de con-
séquence au siège, ni à l'armée de M. de Luxembourg.
Les alliés ont perdu beaucoup de monde.
1. L'escadre du comte d'Estrées arrivait du port de Toulon avec
trente vaisseaux ; le vent changea, et il ne put joindre Tourville.
218 COKRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Le fils d'un comte de Lemos, grand d'Espagne, âgé
de vingt-deux ans, y a été tué. Les dames n'ont point
donné sujet à la raillerie. Mmc de Montespan n'est plus
de rien. Elle n'a pas même été aux noces de sa fille1;
mais Mme de Maintcnon est de tout. Elle était du voyage
et tient partout un grand rang de considération et de
confiance. Il n'est pas vrai, ne vous en déplaise, que la
flotte du comte d'Estrées ait été presque toute brisée
et fracassée. Deux vaisseaux seulement ont été brisés
sur les rochers de la Geuta, dans l'un desquels M. de
Fontpertuis était. Si le vaisseau eût échoué, il serait
demeuré prisonnier. Le roi n'a pas prétendu l'emporter
sur les éléments. Il faut bien céder au plus fort. Le
héros des protestants a encore vu cette année comment
le roi prend les places. Tout fourmille de vers contre
lui. En voici cinq qu'on m'a envoyés :
César vint, il vit, il vainquit.
Nassau vient et voit tout de même.
C'est un vrai César en petit.
De trois choses que César fit,
Il n'a manqué que la troisième2.
L'abbé Nicaise, s'en retournant à Dijon avec une réten-
tion d'urine, n'a pas laissé de m'écrire sur la route.
Il me copie une grande lettre presque entière que
M. Orose [P. de Noris] lui a écrite, en réponse à
son compliment. Il témoigne un grand dégoût de son
nouvel emploi et ne respire que de retourner à son
1. M110 de Blois, mariée avec le duc de Chartres.
2. On fit aussi nombre de chansons sur le désastre de la flotte. En
voici une assez amusante :
Grand roi, par ce revers sinistre
Tu vois qu'il te faut un ministre;
A Saint-Cyr laisse Maintenon,
Mets Peletier à la cuisine ;
Que Barbezieux reste à Meudon,
Et prends quelqu'un pour la marine.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 219
atelier; que c'est pour cela qu'il n'a point voulu se
mettre en prélature, mais garder son habit de moine.
Sa lettre est agréable tout à fait. Il refuse le titre
d'illustrissime que son ami lui avait donné. Il plaint
fort la perte de son loisir et les huit heures qu'il don-
nait tous les matins à l'étude. Il ne faut pas témoigner
que l'on me communique ses lettres; cela pourrait le
rendre plus réservé.
Le P. Tellicr vient de faire paraître une réponse ou
une sommation sur ce qui le touche dans les Remarques
sur la lettre du P. de Waudripont . Qu'il est imper-
tinent! Il affecte d'écrire : leP./e Tellier, et le P. Bouhours
aussi.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
26 juillet 1692.
Non, je ne vous insulterai point sur la créance de la
nouvelle de la levée du siège de Namur et de la défaite
des armées du roi. Quand tout Rome dit une chose, la
tentation est plus qu'humaine. Si vous aviez été hier à
Bruxelles, vous auriez cru, comme les autres, que
Namur était rassiégé par les alliés ; car tout le monde
le disait et le croyait; néanmoins, dès le soir, il n'en
était plus rien.
Vous nommerez comme il vous plaira quarante-
quatre vaisseaux qui ont combattu contre quatre-vingt-
sept ou quatre-vingt-huit anglais et hollandais; c'est,
si vous voulez, une flotte, mais c'est une flotte de
quarante-quatre vaisseaux, qui a attaqué et combattu et
battu l'autre, sans rien perdre dans le combat même,
sans avoir aucun vaisseau démâté, ni pris, ni coulé à
fond. On prétend que les ennemis en ont perdu quel-
qu'un, et ils en ont eu de démâtés. Le reste n'a été
320 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
qu'un malheur causé par les vents contraires, par les
courants et les défauts de marées et de ports en Nor-
mandie.
On dit que le prince d'Orange est brave, c'est-à-dire
que c'est un brave soldat; mais un brave capitaine ne
laisse point prendre deux villes fortes comme Namur et
Mons sans tirer l'épée, comme s'en plaint l'électeur de
Bavière; un brave capitaine ne se signale pas si souvent
en levant le siège de devant des villes, comme il a fait
devant Maestricht, Gharleroi, etc. Il donna bataille à
Saint-Omcr; mais il gagna aussi le taillis. Il la donna
à Mons en trahison, ayant la paix dans sa poche, et y
perdit autant des siens que de notre côté, sans autre fruit
que la mort de sept à huit mille hommes. Saint Louis
était brave et, de toutes manières, il s'exposait;
c'était la mode de ce temps-là. Le péril était moins
grand, n'y ayant pas d'armes à feu. Enfin ce roi n'a point
son pareil. Je n'ai point vu sa Vie qu'a composée
l'abbé de Choisy1. C'est un abbé qui a fait le voyage
de Siam, et qui, je crois, y a été fait prêtre, et dit sa
première messe sur mer en revenant. Il a fait le journal
de son voyage, qui est fort agréablement écrit.
Le sieur Mauroy est jugé, atteint et convaincu à
l'officialité d'avoir fait des imprimés excessifs, injustes
et de mauvaise foi, pour mauvais usage de débauches
consommées avec des personnes de l'autre sexe, etc. Il
est dégradé pour toujours de ses ordres, enfermé durant
dix ans en prison à Saint-Lazare, et le reste de sa vie
sera enfermé dans la maison, jeûnera durant dix ans,
les mercredis et vendredis de chaque semaine, in pane
i
1. L'abbé François Timoléon de Choisy, auteur de Mémoires souvent
réimprimés dans la collection desMémoires relatifs à V histoire de France.
11 avait accompagné l'ambassade envoyée au Siam en 1685. L'ouvrage
dont parle Quesnel est la Vie de saint Louis, bientôt suivie de celles de
Philippe de Valois et du roi Jean, de Cliarles V et de Charles VI.
L'abbé de Choisy mourut en 1724, doyen de l'Académie française.
CORRESPONDANCE DE PASQLIER QUESNEL 221
doloris et aqxid angnstiœ, et dira les sept psaumes
tous les jours, nu-tête et à genoux. Pour la discus-
sion de ses biens, renvoyé devant juge compétent.
Quesnel à du Vaucel
lor août 1692.
Vos politiques , qui attendent que la France soit
domptée pour avoir la paix, ont la mine d'attendre
longtemps. Ils se nourrissent de chimères.
Les alliés vont faire, à ce qu'on dit, une grande
entreprise. Si ce n'est pas Namur, je m'imagine que
ce sera Dunkerque, étant les maîtres de la mer.
Quesnel à du Vaucel
15 août 1692.
Vous savez maintenant que les ennemis n'ont osé
entreprendre Pignerol en Piémont, ni Namur en
Flandre. Ils ont pris le village où est la maison de
plaisance de l'archevêque d'Embrun1, et ils sont allés
du côté des côtes de France pour y faire une descente.
Les noms des vaisseaux sont leurs vrais noms2. Vous
y trouvez bien de l'orgueil? Vous avez la conscience
bien délicate. Je ne crois pas que ce soit par rapport
aux vents ni aux flots, mais par rapport aux ennemis.
Et puis, qui est-ce qui baptise les vaisseaux? Le roi a
1. Le duc de Savoie reprend l'offensive, ravage le Dauphiné, occupe
Embrun, le 17 août, et Gap ensuite. L'armée de Catinat, se trouvant
diminuée, n'était plus en état de l'arrêter; mais une maladie, survenue
au duc de Savoie, le force à retourner en arrière.
2. Voici les noms des vaisseaux détruits à la bataille de la Hogue,
le 24 mai 1692 : le Soleil royal, V Ambitieux, le Merveilleux, le Saint-
Philippe, le Foudroyant, le Magnifique, le Fier, le Tonnant, le Terrible, le
Triomphant, le Gaillard, le Bourbon, le Saint-Louis, le Fort.
222 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
consolé M. de Tourville, en lui promettant qu'il com-
manderait Tannée prochaine une flotte plus puissante
que celle de cette année. On dit qu'il a donné ordre
de faire revivre les vaisseaux brûlés, c'est-à-dire d'en
faire bâtir de tout semblables et qui auront les mômes
noms. Il ne faudra pas d'impôts ni de maltôtes pour
cela. On n'en a mis aucuns depuis la guerre. On a
créé de nouvelles charges, qui ont fait sortir l'argent
des bourses très volontairement. Et puis les contribu-
tions que Namur fera donner fourniront beaucoup.
M. de Sainte-Colombe [Le Camus] met le carême bien
haut, quand il parle de trente millions. Tous les agrès
et tout le canon a été conservé. 11 ne faut que des corps
de vaisseaux. Nous n'avons point ouï dire que l'amiral
Russel1 ait été gagné, et cela a bien l'air d'une fable,
n'en déplaise à M. de Sainte-Colombe.
On mande de Paris que le P. Deschamps, rendant,
il y a quelques jours, visite au P. de Roncherolles, de
l'Oratoire, lui dit qu'on savait bien que M. Arnauld ne
faisait plus rien, que la plume lui était tombée de cadu-
cité, et que c'était le P. Quesnel qui faisait tout ce qui
paraissait. Cela est aussi probable que la catholicité du
prince d'Orange.
Je crois que ce P. Deschamps a été faire information
de vie et mœurs contre le P. Quesnel, en cas de besoin.
Comme le bruit est peut-être à Paris du retour de
M. Arnauld, ils veulent le rendre moins coupable, afin
d'avoir moins à lui pardonner. Nous ne savons rien de
ce retour, sinon que des personnes y pensent, que ce
docteur s'est déclaré fort vigoureusement sur certaines
mesures qu'il n'approuvait pas et qu'il les a fait rompre ;
qu'il sera fort difficile d'en trouver qui contentent tout
1. Russel, qui commandait la flotte anglaise, avait, en effet, une
correspondance secrète avec le roi Jacques ; mais il avait recommandé
d'éviter que la flotte française n'attaquât la sienne, étant incapable de
lacrifier l'honneur du pavillon britannique;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 223
le monde et que, ces jours passés, un domestique du
ministre parla à Mons à un de nos amis de cette nou-
velle comme certaine. Ce domestique était venu accom-
pagner Mrae la marquise de Vins, qui était venue pour
voir son fils unique, le comte de Vins, âgé de seize à
dix-sept ans, qu'elle trouva mort de sa blessure reçue
au dernier combat. C'est la sœur de Mme de Pomponne.
On dit mille bien de ce jeune comte pour la piété, les
qualités naturelles, les talents acquis et la sagesse. Il
faisait, plusieurs fois l'année, de petites retraites à
Saint-Magloire, sous le P. de La Tour, qui est aussi
directeur de l'abbé de Pomponne. Il y avait trois régi-
ments devant le sien, et on fut surpris de le voir tom-
ber; une balle le vint trouver et lui cassa le haut de la
tête. Il était fort grand; il était capitaine dans le régi-
ment de Bourgogne, dont le marquis de Pomponne est
colonel. Ce dernier n'a point été blessé. Deux jours
après le combat, le chevalier de Pomponne, qui est
général des carabiniers, fut commandé pour aller char-
ger, avec trois escadrons et ses carabiniers, un corps
de cavalerie ennemie qu'il battit, en tua nombre et
ramena des prisonniers. Il se distingua fort, et le voilà
à la tête d'un corps, à l'âge de vingt-quatre ou vingt-
cinq ans.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
22 août 1692.
Je joins la copie qu'on m'avait écrite de la lettre du
roi à M. l'archevêque sur le dernier combat qu'on
appelle le combat de Steinkerque !, où l'on dit que
1. Le combat le plus sanglant de toute la guerre et le plus glorieux
pour le maréchal de Luxembourg et les troupes françaises. « M. le Duc,
le prince de Conti, MM. de Vendôme et leurs amis trouvaient, en
s'en retournant, les chemins bordés de peuple. Les acclamations et
la joie allaient jusqu'à la démence. »
(Voltaire, Siècle de Louis XIV,)
224 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QïESNEL
quatre des plus grands ennemis du roi Jacques sont
péris, le lieutenant-général Macquay, milord Douglas,
le chevalier Lanier, etc. On a imprimé la lettre de
M. de Luxembourg au roi, qui contient tout le détail
de l'action.
Il y a une lettre imprimée, écrite aux Etats par un
des hauts officiers, parent du prince d'Orange, où il
leur fait accroire que, dans le dernier combat, il était
partout, donnait tous les ordres et combattait en tête
de ses troupes. Et nous savons très certainement que
cela est faux, qu'il se retira dès le commencement, à la
prière des généraux anglais, qu'il fut dans sa tente
durant toute l'action, qu'on lui venait demander de
temps en temps de nouveaux détachements, qu'il ne
branlait pas pour cela, et que, une demi-heure avant
la fin de l'action, il s'avisa de demander ses armes et
de monter à cheval, et ce fut pour pourvoir à la retraite
de son infanterie, poussée et poursuivie par les Fran-
çais. On ne peut pas dire cela des généraux et des
princes français, car ils étaient tous à la tête de l'in-
fanterie. M. le prince de Conti1 y fut en grand capi-
taine. M. de Chartres2 fut blessé légèrement, ou plutôt
reçut une contusion. Le pauvre prince de Turenne y
fut tué. « Où étaient donc vos généraux? disait M. de
Luxembourg à un officier anglais prisonnier et qui le
redit ici à son retour, nous ne les avons point vus. »
1. François-Louis, prince de Conti.
2. Le duc de Chartres, depuis régent du royaume, n'avait alors que
dix-huit ans. La duchesse d'Orléans écrit deSaint-Cloud, le 7 août 1692 :
«Il faut pourtant que je vous conte la grande terreur que j'ai eue lundi
dernier. J'étais déjà déshabillée et j'allais me coucher à minuit, quand
j'entendis tout d'un coup Monsieur qui parlait dans mon antichambre.
Je me levai en hâte et courus à sa rencontre, pour voir ce que c'était.
11 tenait une lettre ouverte à la main et me dit : «Ne vous effrayez pas,
votre fils est blessé, mais ce n'est que légèrement. Il y a eu un
furieux combat en Flandre; on ne sait que cela en gros, et il n'y a
aucun détail. » {Correspondance de Madame la duchesse d'Orléans,
édition Jaéglé, t. 1.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 225
Pour lui, il y était assurément avec trois de ses fils, et
était partout.
Qaesnel à du Vaucel, ci Rome
29 août 1692.
La poste de Paris à Bruxelles va à l'ordinaire. Il
vient même de Paris à Bruxelles d'assez gros paquets.
Il n'en est pas de même de Bruxelles à Paris; car,
sitôt qu'ils s'aperçoivent qu'il y a plus que des lettres,
ils ouvrent les paquets, et, s'ils trouvent des imprimés,
ils en font procès-verbal et en rendent compte à l'inten-
dant ou en cour; maison a de petites voies détournées
dont on se sert au besoin.
On mande de Paris ce qui suit : « On croit que
M. Du Pin pourra bien à la fin succomber. On dit que
M. l'archevêque commence à lui tourner le dos, et que
M. de Meaux veut absolument avoir raison de cette
affaire. Il court un mémoire contre ce docteur. Il est
adressé aux commissaires chargés de l'examen de sa
bibliothèque. Quoiqu'il paraisse venir des jésuites, il
ne laisse pas de contenir des choses qui feront peine au
docteur et qui pourront allumer la bile des censeurs. »
Si M, l'archevêque croit faire quelque chose d'agréable
à Rome en sacrifiant ce docteur, il n'en fera pas scru-
pule. Les Romains auront tout de lui jusqu'à ce qu'il
soit cardinal, et peut-être le nonce a-t-il quelques ordres
pour lui mettre le feu sous le ventre. Une partie des
prélats devaient être sacrés le 24, et les autres le
dimanche suivant. M. de Chartres (qui est l'abbé des
Marais)1, le devait être à Saint-Cyr (dont il était supé-
rieur) par M. l'archevêque et ses comprovinciaux. On
dit que ce M. de Chartres ne veut pas qu'on lise dans
4. Paul Godet des Marais* qui fut le confesseur deMmc de Maintenons,
12 LH
226 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
son diocèse la Fréquente Communion, les Lettres de M. de
Saint-Cyran et la Morale sur le Pater. L'abbé Peletier,
fils du ministre d'Etat1, est nommé à l'éveché d'Angers,
où il a l'abbaye de Saint-Aubin. On dit qu'il est fort des
amis de M. de Chartres et grand sulpicien comme lui ;
car c'est de Saint-Sulpice que vient cet entêtement.
M. de Pomponne avait demandé l'éveché d'Angers pour
un abbé de Feuquières, chanoine d'Angers, et de sa
famille. Vous voyez qu'il ne l'a pas obtenu.
On ne peut pas dire absolument que le P. Tellier, dans
sa déclaration, désigne le P. Quesnel, car il peut dési-
gner le P. Gerberon. Je ne sais comment vous voulez
qu'on réponde à tout; c'est faire trop d'honneur à ces
gens-là. 11 faut être sot au superlatif pour ne pas voir
que c'est une gasconnadc. Si on le trouve en son che-
min ailleurs, on pourra lui donner un coup de fouet;
mais de mettre exprès la main à la plume, il n'en vaut
pas la peine». On est las de tout cela. Il faut se réduire
au nécessaire, et, pour ce nécessaire, on a peine à trou-
ver un imprimeur, à moins qu'on n'en fasse la dépense.
On triomphera bien à Rome de la prise d'Embrun.
Vous en aurez su les nouvelles plus tôt que nous. Elles
sont plus faciles à croire que celles de la prise ou de
la levée de Namur.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
19 septembre 1692.
Je ne sais sur quoi vous fondez les pronostics que
vous avez, que cette guerre ne soit, à la fin, funeste
à la France. Il me semble que tout dit le contraire, si
on juge de l'avenir par le présent et par le passé. On
enlève des provinces aux alliés; on les bat partout;
1. Michel Le Peletier.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 227
partout ils ne font rien. Car, assurément, ils ont été battus
enBrabant; ils viennent de l'être vers le pays de Lim-
bourg ou de Luxembourg par le marquis d'Harcourt;
ils viennent de l'être sur le Rhin par M. de Lorges1.
Ils ont perdu Namur. Les progrès du Dauphiné sont
une bagatelle; on rechassera bientôt ces canailles-là
dans leurs montagnes. Ils ont trouvé dix hommes dans
Gap. Ils s'attendaient, par leurs mouvements, de faire
éloigner les troupes de Pignerol qu'ils n'ont osé atta
quer. On les a laissés courir, parce qu'on savait qu'ils
n'iraient pas loin. Le gain qu'ils ont fait, à Embrun,
ne vaut pas les deux mille hommes qu'ils y ont perdus
la Gazette de France dit trois. Rassurez-vous donc, à
moins que vous n'ayez quelque prophétie de Nostra-
damus.
On dit qu'il y a quelque temps que l'on fit rapport
au roi qu'il y avait des hérésies dans le Catéchisme des
trois évêques'1, qu'il chargea Msr de Reims de l'exami-
ner et de lui en faire rapport; que ce prélat, n'y ayant
trouvé que deux ou trois mots à changer, il en écrivit
aux trois évoques, après quoi il l'a fait réimprimer pour
l'usage de son diocèse et a défendu qu'on s'en servît
d'autre.
On dit que le P. Bouhours devient infirme, et que sa
tête s'affaiblit, et qu'il ne sera plus guère en état de
donner rien au public.
M. de Brienne a eu permission de quitter Saint-
Lazare pour aller au séminaire des Missions étran-
gères, où il a la liberté de voir tous ses amis. Il se
plaint fort des mauvais traitements qu'il a reçus chez
les lazaristes. On dit qu'il est dans son bon sens autant
1. Le maréchal de Lorges bat le prince de Wirtemberg, au com-
mencement de septembre, près de Spire-Bach.
2. Connu sous le nom de Catéchisme des trois Henri. Il est l'œuvre
d'Henri de Laval, évêque de la Rochelle; Henri Arnauld, évêque d'An-
gers, et Henri Barillon, évêque de Luçon.
228 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'il y fut jamais. Ses parents ont pour lui beaucoup
de dureté.
Quesnel à M. Vuillarl, à Parisx
Bruxelles, 25 septembre 1692.
C'a été pour nous un vrai régal que le récit de la con-
versation que vous avez eue avec le prisonnier délivré2,
comme sa délivrance, que nous savions déjà, nous a
été un grand sujet de joie. J'en bénis Dieu de tout mon
cœur et de toutes les grâces qu'il lui a faites, dedans et
dehors.
J'ai peur que le travail de la composition d'une gram-
maire ne soit trop appliquant, je veux dire la méthode
de lire sans points. Tant de gens consommés ont écrit
là-dessus, et le fruit en est si borné et si mince que je
ne puis ne pas souhaiter qu'il s'appliquât à quelque
chose dont l'utilité fût plus étendue et le travail moins
casse-tête.
Je crois aussi qu'on lui doit faire entendre doucement
qu'il sera bon de s'interdire entièrement la composition
en vers. Elle lui a fait autrefois beaucoup de tort. Je le
plains beaucoup de l'incommodité dont Dieu l'exerce.
Mais, puisque c'est Dieu, qu'y a-t-il à dire?
Nous avons aussi eu notre part du tremblement de terre.
Je ne m'en serais pas aperçu si une sœur du couvent
n'avait crié, à l'entrée du jardin où j'étais avec le P. Dav.
[ Amenda] et un autre : « Voilà une cheminée qui va
tomber », la voyant aller de côté et d'autre. Elle tomba
en effet, et cet autre dit en même temps : « C'est un trem-
blement de terre. » Je sentis ma tête un peu étonnée;
mais je crois que le bruit de la cheminée qui tombait
sur des tuiles, des gens qui criaient et le mot de trem-
1. Bibl. Nat., ms. 19.735.
2. Loménie de Brienne (Voir la lettre précédente!)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 229
blement de terre, y eurent bonne part ; car je ne sentis
point de mouvement, ni le P. Dav. non plus. Il est vrai
que ceux qui sont sur le plancher des vaches le doivent
moins sentir que ceux qui sont dans une maison, et
moins encore ceux-ci que ceux qui sont, outre cela, dans
un lit. Car ces derniers ont trois mouvements : celui de
la terre, celui de la maison et celui du lit, et peut-être
encore celui des maisons voisines, qui tiennent à celle
où il est. Il a été bien plus violent à Mons et en Hollande.
Je salue toute la chère petite église et suis à elle de
très bon cœur.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
26 septembre 1692.
Grenoble ne craint plus rien. L'Altesse de Savoie a
repris le chemin de ses montagnes, plus chargé de
vérole que de lauriers et remportant avec lui tous les
mousquets dont il prétendait armer les protestants. Il
eût mieux fait de reprendre Pignerol, ou Casai, ou Suzc,
que de faire tuer son monde à prendre une place qu'il
ne peut garder et à faire des ravages qui ne lui profitent
point. Que s'ils ne sont pas assez forts pour faire des
entreprises utiles, que ne font-ils donc la paix ? M. de
Gatinat commencera apparemment sa campagne quand
les autres la finiront. Ils n'ont pas seulement osé atta-
quer Briançon.
On avait nommé un M. Tournély1, docteur de
Sorbonne, pour succéder à M. Delaleu ; mais il a eu
depuis une chaire de Sorbonne. Celle de M. Rivette a
1. Honoré Tournély, très protégé par les jésuites à la suite de sa
complaisance dans l'intrigue du « faux Arnauld », passa de Douai à un
canonicat à la Sainte-Chapelle de Paris, puis obtint, en 1692, une chaire
en Sorbonne. Il jouera un grand rôle dans les querelles de la bulle
Unigenitus.
230 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
été donnée à un nommé Delcourt, que l'évêque de
Namur avait reçu des jésuites. C'est un misérable, em-
porté au-delà de tout ce qu'on peut s'imaginer contre le
prétendu jansénisme. J'ai copie d'une lettre de lui où
il en donne les marques. Il y parle d'un ouvrage qu'il
avait fait contre Jansénius.
Il est Espagnol outré ; il a dit que ce qui le chagrinait
était de venir sous la domination du pilleur, du brû-
leur et du saccageur de l'Europe. Tout cela n'est rien,
pourvu qu'on soit antijanséniste, et, si M. Gilbert venait
à mourir, il aurait sa dépouille.
On a senti le tremblement de terre à Paris, à Amster-
dam, môme à Middelbourg, en Zélande.
Quesnel à du Vaucel
3 octobre 1692.
Présentement, je suis obligé de relire les quatre
volumes du Nouveau Testament avec des Réflexions,
parce qu'il s'y trouve bien des fautes, ce qui arrive
toujours quand on est loin de l'imprimeur.
Il est vrai que l'on a imprimé sur le brouillon de
l'auteur, qui avait rempli les marges d'un exemplaire
et les feuillets blancs que l'on avait fait mettre entre
les imprimés. Outre cela, j'ai pris de cette nécessité
de le revoir l'occasion de faire quelques changements
dans beaucoup d'endroits, où, sous prétexte d'abréger,
il y a beaucoup de phrases imparfaites et comme estro-
piées. On m'a mandé que plusieurs dames en étaient
choquées, et il faut avoir égard à leur goût. En effet,
il y a de certaines choses qui étaient supportables
quand les notes étaient en forme de titres sommaires
au-dessus du texte ; mais, maintenant que ce sont des
réflexions détachées et à côté, cela demande une autre
forme, et j'ai tâché de la donner aux quatre Evangiles,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 231
dont j'achèverai bientôt saint Jean. On a déjà réim-
primé, en Hollande, saint Matthieu et saint Marc, corri-
gés des anciennes fautes et remplis de nouvelles. On
imprime saint Luc, à Bruxelles, et saint Jean suivra.
J'admire que vous appeliez conquêtes les opérations
du duc de Savoie. Il n'a rien conquis ni acquis, puis-
qu'il ne lui reste rien.
Il a pris une ville qui n'avait de défense qu'une
simple muraille et qui l'a arrêté douze ou quinze
jours, et il est entré dans une villote ouverte et aban-
donnée, où il a ravagé, pillé, brûlé, nonobstant la belle
réponse qu'on vous a fait accroire qu'il avait faite. Ce
pauvre petit prince est bien mal conseillé. Il faudra,
tôt ou tard, qu'il vienne à jubé, et on lui fera payer
bien cher les pots cassés. Ne voit-il pas bien que, la
ligue une fois dissipée, il sera à la discrétion de la
France? On me mande de Paris que M. de Gatinat se
prépare à entrer en Italie avec une armée de
40.000 hommes, et qu'aussitôt qu'il y paraîtra les
princes d'Italie, ligués pour chasser les Allemands de
chez eux, se joindront à lui.
On me mande encore que, cent vingt dragons de
l'armée de Savoie s'étant écartés pour brûler le village
de Vantabout, dans le Dauphiné, les paysans les avaient
tous tués et écartelé à quatre chevaux le commandant,
réfugié français.
Les deux tiers de l'impression du dernier livre du
P. Mabillon contre l'abbé de la Trappe sont déjà débités;
le livre est fort estimé. On trouve, à la cour, que cet
abbé a un style de déclamateur.
Le nouvel évêque de Tournay1 est allé à son dio-
cèse. On verra ce qu'il y fera. On dit que le roi le
1. Caillebot de la Salle, évêque de Tournay, de 1690 à 1705, époque
à laquelle il se démit de ses fonctions. Nous voyons, dans la Table
des Nouvelles ecclésiastiques, qu'il «perpétua, dans son diocèse, le bien
considérable fait par son prédécesseur, M. de Ghoiseul ».
232 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
nomma à l'évêché motn proprio, an jour de la Pente-
côte, frappé de sa modestie et pieté, qu'il avait remar-
quées durant la messe.
Qitesnei à du Vaucel, à Rome
10 octobre 1692.
Je ne sais comment vous me disiez dans votre lettre
que le héros de la ligue1 avait fait prudemment de ne
se pas commettre dans le combat de Steinkerque. Ses
gens ne sont pas de ce sentiment, puisqu'ils ont écrit
et fait imprimer une lettre aux Etats, où ils ne croient
pouvoir sauver son honneur qu'en disant que ce héros
était partout, quoiqu'il soit très faux et que tous les
étrangers en aient murmuré tout haut. Ce sont de plai-
sants politiques que vos Romains, qui croient que M. de
Luxembourg aurait mieux fait de laisser plier et mettre
en déroute les régiments d'infanterie. On ne peut s'empê-
cher de rire. Pour ce qui est des princes du sang, il fit
tout ce qu'il put pour se dispenser de permettre à M. de
Chartres2 de se mettre comme les autres dans le combat,
et il aurait mieux fait de ne pas céder à ses importu-
nités; mais, pour les autres, cela serait bien plaisant
qu'ils allassent chercher les occasions de se signaler en
Hongrie et chez les Vénitiens, et qu'ils se tinssent les
bras croisés quand il est question de repousser l'ennemi
qui attaque l'armée de leur roi et de leur patrie. Vos
Romains diront ce qu'il leur plaira; mais il sera tou-
jours vrai que les alliés ont perdu leur meilleure infan-
1. Guillaume d'Orange.
2. La mère du duc de Chartres elle-même approuvait cette première
campagne du jeune homme : « Si mon fils, écrivait-elle, ne faisait pas
campagne tous les ans, à rage où il est, il se ferait mépriser affreuse-
ment et perdrait toute considération. » (Correspondance de Madame la
ducliesse d'Orléans, éd. Jaéglé, 1, 115.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 233
tcrie et un grand nombre d'officiers, plus que ne dit
la lettre du roi. L'avantage ne serait pas si grand si
l'armée du roi avait été l'agresseur. Mais c'est une
victoire d'une grande conséquence, en ce qu'on n'a rien
laissé aux alliés qui pût balancer l'honneur de la cam-
pagne et que le héros s'en retourne, chargé de honte
autant que les Français sont chargés de lauriers.
Ceux qui disent sans façon que l'ambassadeur du
roi a été empoisonné à Belgrade en sont aussi bien
informés que moi, qui n'en sais rien du tout ; et je
m'étonne que vous ne fassiez point de scrupule de dire
que cela n'est pas honorable à la France, car c'est sup-
poser qu'elle en est coupable, de quoi il n'y a pas la
moindre apparence. L'affaire de Grandval l est un mys-
tère que nous ne connaissons point, ni vous, ni moi.
Tout ce qui en résulterait, à la rigueur, est que M. de
Louvois, ayant été certainement empoisonné2, son fils
aurait cru pouvoir se venger de celui qu'il croit pre-
mier auteur du meurtre de son père. Ce serait la faute
d'un particulier qui, seul, en demeurerait chargé ;
mais, que le roi Jacques y soit entré, c'est ce que je
ne croirai jamais d'un prince très religieux. C'est une
chose assez étrange que trois ou quatre affidés du prince
d'Orange aient connu seuls de toute cette affaire dans
un conseil de guerre. Qui peut répondre de ce qu'ils
ont fourré dans les procédures à l'insu du criminel?
On nous a envoyé depuis peu, je ne sais pourquoi,
1. En 1691, sous le ministère de Louvois, un capitaine, nommé
Grandval, s'offrit pour assassiner Guillaume d'Orange. Un livre intitulé :
Récit véritable de V horrible conspiration traînée contre la vie de sa
sacrée Majesté Guillaume III, nous apprend qu'il s'aboucha avec la
cour de Saint-Germain. Lorsqu'il fut jugé, le 12 août 1692, il déclara la
part que le roi Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à l'affaire.
L'historien Macaulay établit nettement qu'il n'y a aucun doute sur la
connivence du roi détrôné et de l'officier. Notre Quesnel semble donc
se faire des illusions sur ce « prince très religieux ».
2. L'empoisonnement de Louvois, attribué alors aux Orangistes, est
absolument controuvé ; sa mort fut des plus naturelles.
234 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
une Dissertation latine de M. Thoynard, sur les années
de l'empereur Commode. Affaire de médailles, qui est
la curiosité qui règne maintenant parmi les savants.
Cette Dissertation est imprimée de 1690. Je ne suis pas
tenté de la lire. C'est une étude bien sèche et bien peu
utile. Mais que voulez-vous? On aime l'extraordinaire,
et on y donne d'autant plus aisément que l'on a plus de
moyens de se distinguer par cet endroit. Quand cette
science sera devenue commune, comme elle l'est déjà,
on se jettera sur quelque autre chose qui le sera moins.
C'est ainsi que l'on perd un temps que l'on pourrait
employer plus utilement.
Quesnel à du Vaucet,, à Rome
17 octobre 1692.
Je crois que le P. Daniel1 est habitant du collège de
Paris. Il a fait un livre intitulé : le Voyage du monde
de Descartes 2, où, en faisant promener l'esprit de ce
philosophe par tout le monde, il tâche de faire l'his-
toire de sa philosophie et de ses intrigues.
Le pauvre petit docteur [Du Pin] est entre le marteau
et l'enclume. On continue à poursuivre une censure
contre lui. Peut-être s'y porte-t-on un peu trop chau-
dement, et peut-être aussi a-t-il eu trop de fierté. Il
devait ménager M. de Meaux, et il l'a piqué, en entre-
prenant un dessein sur la Bible dont ce prélat était
en possession. Dieu le punit d'avoir abandonné saint
Augustin, auquel il était fort attaché avant que de
prendre les degrés.
1. Le P. Daniel, jésuite et bibliothécaire de la maison professe de
Paris, auteur d'une Histoire de France assez connue, fut un des membres
de la cabale des Normands, ainsi que lesPP. Tellieret Doucin, et ardem-
ment mêlé aux controverses avec les jansénistes.
2. 1690, in-12.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 235
Les Lettres historiques de Hollande prétendent qu'il
y a une grande liaison d'amitié entre le cardinal de
Janson et le pape, formée lorsque ce dernier était nonce
en Pologne et que le premier y était ambassadeur, et que
celui-ci a beaucoup contribué à le faire pape et que
c'est pour cela que le cardinal est chargé de tout du
côté de France.
Il tombait de la neige à force, l'onze du courant à
Paris, où l'on dit qu'il y a des maisons qui ont souffert
du tremblement de terre.
Quesnel à du Vancel, à Rome
24 octobre 1692.
Je vous ai envoyé des thèses de Paris, les plus auda-
cieuses qu'on puisse soutenir. Les dominicains laissent
passer tout cela sans dire mot, et plus ils paraissent
craindre les jésuites, plus ceux-ci s'élèvent au-dessus
d'eux. C'est un méchant parti que celui de se tenir
simplement sur la défensive. Il faut attaquer si l'on
veut vaincre, et, si les dominicains étaient bien con-
seillés, ils travailleraient tout de bon à les attaquer de
la bonne manière et se mettraient sur le pied de ne leur
pardonner rien.
Il est vrai qu'au commencement des Illusions1 il y a
quelque chose qui n'est pas net. Je l'avais vu, et cepen-
dant cela est demeuré. Je crois que vous serez aussi
content de la (in que du commencement. On n'y a guère
de ménagement. Il ne sert de rien. L'auteur ne compte
pas d'aller se chauffer au feu du prélat. On est bien
partout, et je sais qu'il n'a nul empressement de retour-
ner au pays où il n'y a rien à faire.
1. Les Illusions de la Relation sommaire de ce qui s'est passé dans
l'affaire de quelques théologiens de Douai, parle P. Quesnel, in-12 de
117 pages.
236 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
M. le maréchal de Lorges a repris, en Allemagne,
ce que les Allemands ont pris dans le Dauphiné, et au
delà. Les gazettes de Hollande même marquent que
cela n'est pas imaginable, le butin qu'ils ont fait dans
le Wurtemberg. Ils en ont enlevé tous les grains et
tous les bestiaux, et on me mande de Paris qu'on a
enlevé 3.000 chevaux. Avec cela, avoir défait une par-
tie de leurs armées, pris des villes, fait lever le siège
d'Ebernbourg1, renvoyé, au-delà le Rhin, qui voulait
hiverner en deçà, et rendre inutile toute leur campagne,
c'est quelque chose qui fait honneur au neveu de M. de
Turenne. La flotte d'Espagne n'a rien fait. Elle s'est
présentée à Antibes et a été repoussée par la tempête.
On me mande qu'un jeune savant de Paris, nommé
l'abbé Gouet 2, a été choisi par le prince de Salm pour
accompagner son fils dans le voyage qu'il va faire dans
toutes les cours de l'Europe. Cet abbé a bien du mérite,
et il est connu de tous les honnêtes gens.
Le P. Thomassin est tombé en enfance, à ce qu'on
me mande.
Quesnel à du Vaucel
14 novembre 1692.
Vraiment j'ai lu avec bien du plaisir ce que vous
me mandez de ce bon pape, au sujet des pauvres qu'il
fait renfermer et de son tombeau. S'il taxe les maisons
et les collèges des jésuites, je n'aurai point pitié d'eux,
et je crois que cette saignée leur sera salutaire.
On s'attend bien que tout le mal qui arrivera au
genre humain sera mis sur le compte des Français.
Ces gazetiers, qui leur attribuent la levée du siège de
1. Le 8 octobre.
2. L'abbé Bernard Gouet, plus tard grand-vicaire de Rouen et, en 1718,
du cardinal de Noailles.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 237
la Canée, se rendent bien ridicules. Quand quelques
Français auraient déserté et donné des avis à ceux de
la place, il est encore ridicule d'en charger le roi ou la
nation. Ce seraient les alliés qui en seraient respon-
sables, parce qu'ils envoient aux Vénitiens tous les
déserteurs français, en leur donnant passage et passe-
port pour aller servir la république. Or il ne faut pas
s'étonner que ceux qui n'ont pas été fidèles à leur roi
ni à leur patrie ne le soient pas à des étrangers.
L'évêque d'Acqs I [Dax] a été sacré à Saint-Magloire,
et on dit qu'il n'y avait personne. C'est un gen-
tilhomme de ces quartiers-là, qui a demeuré autrefois
à Saint-Magloire et qui y a reçu tous les ordres. Il
fut fait depuis curé de la principale paroisse et grand-
vicaire du diocèse. On dit qu'il fit fort bien dans le
temps de la réunion des nouveaux catholiques et que
l'intendant, qui en fut fort content, en rendit bon témoi-
gnage au roi. L'évêché étant venu à vaquer, et le roi
et le P. de La Chaise cherchant un sujet, le roi dit :
« Il y a un curé de ce pays-là dont on m'a dit beau-
coup de bien. Quel inconvénient y aurait-il de lui
donner l'évêché ? » Le Père n'ayant rien à dire contre,
cela fut fait. Sans le serment de fidélité, il ne serait pas
venu à Paris. Il est venu descendre à Saint-Magloire.
On dit qu'il paraît être en de bonnes dispositions.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
21 novembre 1692.
Des choses dites en l'air, comme l'empoisonnement
de l'ambassadeur d'Angleterre, ne méritent pas d'être
1. Bernard d'Abbadie d'Arbocave, futur appelant de la bulle Uni-
genitus, « naturellement doux, ami de la paix et de la tranquillité »*
{Nouvelles ecclésiastiques du 30 juin 1729.)
238 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
relevées. Ce sont des contes de gazetiers de Hollande,
encore des plus malhonnêtes gens et qui disent tout
sans jugement. Vos ramasseurs de nouvelles les ont
pris là. Mais M. de Louvois est mort d'une mort
violente presque et subite, incontinent après son dîner,
en criant qu'il brûlait, et avec tous les symptômes
d'un homme empoisonné. On l'a ouvert, on a trouvé
tous les signes d'empoisonnement '; le grand-vicaire
de M. de Reims nous l'a mandé dans le temps positi-
vement, comme une chose certaine. On a même arrêté
des gens pour ce sujet. Et d'ailleurs on sait qu'on
lui en voulait de tous côtés. Votre comparaison n'est
donc pas juste. Les deux ambassadeurs d'Angleterre
sont morts dans les formes. Est-il fort aisé, à votre
avis, aux Français de faire ce métier à Belgrade? Je ne
sais comment des ecclésiastiques peuvent froidement
former de tels soupçons sur des ministres qui passent
pour gens d'honneur et de conscience. Je parle de ceux
qui vous le rapportent.
Le sieur Tournély fit, le 13 de ce mois, sa harangue
d'entrée dans la charge de professeur. Il y avait un
grand concours de toute sorte de personnes. On y
remarqua l'abbé de Louvois, qui entre en théologie,
les PP. Deschamps, de la Baume et autres jésuites. Il
commença son discours par des remerciements à ceux
à qui il avait obligation: le roi, MKr l'archevêque; il
ajouta et omnium snffragiis, qui fut relevé par presque
toute l'assemblée, qui dit à demi-haut que cela était
1. La princesse palatine écrivait, le 22 juillet 1691 : « Il s'est trouvé
mal de son habitude de boire de Peau. Tous les 'médecins et chirur-
giens qui l'ont ouvert ont affirmé, et affirmé par écrit, qu'il était mort
d'un horrible poison. » Une note de Voltaire {Siècle, de Louis XIV) dit
que La Ligerie, chirurgien de M. de Louvois, l'avait souvent averti
qu'il risquait sa vie, s'il travaillait en prenant des eaux (de Balaruc)
que Séron, son médecin, lui avait ordonnées. Il mourut subitement,
en effet, du chagrin de sa disgrâce et d'un excès de travail.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 239
aux. On dit que ce nouveau professeur a été autrefois
réduit à décrotter les souliers d'un oncle qu'il avait,
chapelain ou habitué à Saint-Germain-de-l'Auxerrois,
et qui lui a laissé depuis peu une fort grosse succes-
sion avec une fort belle bibliothèque. Ceux qui ont vu
le sieur Tournély étudier en théologie disent qu'il
paraissait comme un vrai cuistre. En parlant du grand
crédit de M. de Paris, il dit qu'il ne s'en servait jamais
pour faire du mal à personne, mais pour faire du bien
à tous.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
28 novembre 1692.
MUe des Gordes [M110 de Vertus] est allée à Dieu,
le 21 de ce mois, par une grosse fluxion sur la poi-
trine1. Dans la dernière lettre qu'elle m'écrivait, elle
me disait qu'elle avait soixante-quinze ans. Son méde-
cin (M. Dodart), qui était aussi son ami et dont elle
avait fait son exécuteur testamentaire, me mandait,
le 18, qu'il y avait deux jours qu'on attendait l'agonie
de quart d'heure en quart d'heure. « Quelle perte pour
les pauvres, ajoute-t-il, pour ses amis, et j'oserais
même dire, pour l'Eglise. Dieu sait ce qu'il veut faire
des bonnes œuvres qu'elle soutenait par ses aumônes,
par ses conseils et son exemple. »
L'éveque d'Angers2 fut sacré, il y eut dimanche huit
jours. On fut édifié de sa modestie. Sa soutane était de
laine. Il y a un écrit de deux feuilles imprimées contre
le psautier de M. Du Pin. On dit qu'il est de M. de
1. Mlle de Vertus fut, dit Sainte-Beuve, « la dernière à Port-Royal des
hôtesses de distinction à qui l'on permit ce désert ». Elle y mourut
le 21 novembre 1692.
2. Michel II Le Peletier, fils du ministre d'Etat Claude Le Peletier.
240 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Meaux, et son style y paraît assez. 11 l'accuse d'avoir
trop suivi Grotius, d'avoir affaibli les preuves qui
regardent le Messie et de favoriser le socinianisme.
Quesnel à du Vaucel
12 décembre 1692.
Je me défie fort du P. Alexandre1. Il faut supposer
qu'il prend langue de M. des Arquins [de Harlay,
archevêque de Paris]. A propos de M. des Arquins, le
bruit a couru à Paris qu'il allait à Rome. Peut-être n'y
a-t-il pas grand fondement à ce bruit, à moins qu'il ne
voulût aller recueillir le fruit des bons services qu'il a
rendus à la cour romaine et consommer la réconcilia-
tion des deux cours, et cabaler contre les gens de bien.
Quoi qu'il en soit, ce ne pourrait être qu'au printemps.
Un habile homme comme lui ne doit pas quitter
l'oreille qu'il tient, pour en aller chercher une autre
qui ne se laisserait peut-être pas tenir. On a fait les
vers qui suivent sur ce voyage :
Le grand-prêtre Colas s'en va, dit-on, à Rome,
Pour se convertir. Le saint homme!
Sans honte osera-t-il avouer tous ses cas?
Et comment se pourrait-il faire
Qu'en confessant ainsi ses crimes au Saint-Père
Sur-le-champ il ne rougît pas?
On imprime actuellement chez Josse, rue Saint-
Jacques, les quatre Evangiles de la traduction du P. Bou-
hours, et on en revoit les épreuves avec un fort grand
1. Le P. Noël Alexandre, dominicain, l'un des plus laborieux d'entre
les auteurs religieux de l'époque. 11 avait soutenu les quatre articles
de 1682, et ses ouvrages furent condamnés par un décret du pape Lmo-
cent XI, le 23 juillet 1684.
CORRESPONDANCE DE PÀSQUIER QUESNEL 241
soin. On dit que ce Père se porte beaucoup mieux
depuis que les chaleurs sont passées.
Le P. Tellier a écrit deux lettres contre la Vie de
Descaries. On assure que ce Père est cité à Rome pour
la troisième fois, et le bruit court à Paris qu'il part
pour ce voyage.
Qitesnel à du Vaucel, à Rome
26 décembre 1692.
Je n'ai point ouï parler de l'office du cœur de Jésus.
Le P. Eudes { en a fait un du cœur de la Vierge. Je ne
sais s'il en a eu l'approbation ; mais on faisait dans sa
congrégation cet office. Celui de Jésus ne vient-il point
de l'Oratoire? A Saint-Sulpice, ils ont la dévotion à
l'intérieur de la Vierge.
Je n'ai eu garde de prétendre qu'on écrivît de but en
blanc pour l'abolition du formulaire en France ; mais
des ministres bien intentionnés savent bien les manières
de s'y prendre, quand on veut arrêter la témérité des
exacteurs de signatures. Il n'y aurait qu'à faire entendre
que ce qu'a fait Clément IX ne doit recevoir aucun pré-
judice de ce qu'avait fait Alexandre VII.
On dit que l'érection d'un évêché à Blois2 est entiè-
rement résolue en faveur d'un abbé Bertier, qui y est
déjà comme grand-vicaire de l'évêque de Chartres.
M. le chancelier a envoyé quérir l'auteur du Mercure
galant, pour lui faire réprimande de ce qu'il avait
1. Le P. Jean Eudes, fondateur de la congrégation des eudistes et
frère de l'historien Eudes de Mézeray, est cité pour son Avertissement
aux confesseurs, dans la bibliographie clérico- galante. Quesnel ajoute
en marge que « dans cet office de la Vierge il y a des litanies dont un
verset est Cor bibliotkeca apostolorum, ora pro nobis ».
2. L'évêché de Blois ne fut érigé qu'en 1697, et le premier évêque fut
en effet, l'abbé David Nicolas de Bertier, grand ami de Fénelon et des
jésuites.
i. 16
242 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
inséré quelque chose contre l'honneur de M. Descartes
dans un de ses journaux. Le P. Bourdaloue, qui a prê-
ché l'avent à Saint-Paul, a répété ce qu'il avait prêché
il y a un an, le jour de la Conception, contre les Avis
salutaires. Et ce fut le même jour, et on dit cependant
qu'après avoir bien crié il avait pris de ce livret tout
ce qu'il y avait de meilleur dans son sermon. Bonnes
fêtes, bonne année, toujours mes respects au cher
député l.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
2 janvier 1693.
J'ai reçu, depuis peu, une lettre du pauvre prison-
nier de B... [P. du Breuil]. Il est très content où il est,
Il y a pourtant été fort incommodé. Il dit que le bon
air, par un effet fort équivoque, l'avait réduit à une
faiblesse extrême, jusqu'à ne pouvoir se tenir debout,
ni à l'autel, ni à sa chambre, durant cinq ou six
semaines. Je conçois bien que de passer d'un air gros-
sier et aquatique à un air subtil et vif peut causer un
épuisement. Il dit que le morceau de terre au milieu
de l'eau, où il était, ne mérite pas le nom d'île. Il n'a
que soixante-dix pas de largeur et de longueur, entou-
ré d'une muraille hors laquelle on ne peut mettre le
pied sans le mettre dans la mer. Notre amie2, et lui-
même par elle, espèrent plus que jamais d'obtenir une
entière délivrance ; mais on l'a espéré tant de fois que
je ne l'espérerai que quand je saurai la chose accom-
plie. 11 ne l'espère pas lui-même trop fortement, « ces
espérances, dit-il, n'étant fondées que sur des paroles
et des promesses verbales de certaines gens qui
changent souvent de sentiments et ne sont pas esclaves
1. M. Hennebel, envoyé à Rome par les jansénistes des Pays-Bas,
tandis que les jésuites députent au pape le P. Désirant.
2. Mme de Fontpertuis.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 243
de leur parole ». Ses lettres sont toutes pleines de sen-
timents de piété qui font voir que Dieu le remplit et le
sanctifie dans sa captivité.
Vous nous faites bien craindre pour le formulaire.
J'ai toujours appréhendé le cardinal Chigi [ ; mais, dans
le fond, la raison ne fait rien pour ce pays où le formu-
laire n'a jamais été en usage. Ces messieurs-là ne con-
çoivent pas que c'est l'intérêt de la mémoire du pape
Alexandre VII d'empêcher l'exaction de la signature.
Car il ne faut pas qu'ils s'attendent que, quand ils l'au-
ront ordonnée, on s'y soumette ici sans dire mot. Il y
aura au moins autant d'opposition qu'en France. On se
révoltera, on écrira, on examinera l'autorité du pape,
la conduite de celui-là, et on apprendra à bien des
gens ce qu'ils ne savent pas. Ne vaudrait-il donc pas
mieux pour leur honneur qu'on étouffât dans leur nais-
sance tous ces bruits qui naîtront infailliblement de
l'exaction de la signature? Il faut prendre ces gens-là
par leurs intérêts, car ceux de l'Eglise, de la vérité, de
la paix ne les touchent guère. Nous avons eu bien de
la joie des marques de distinction données au député
[Hennebel]. Mais qu'il prenne garde que les caresses
ne soient insidieuses! Je le salue très humblement, et
je suis avec respect à vous deux.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
9 janvier 1693.
Ce que vous nous faites craindre d'une nouvelle bulle,
et peut-être d'une nouvelle signature, est quelque
chose de bien désolant. Est-il possible qu'on ne voie
pas à Rome les maux infinis que les contestations ont
produits dans l'Eglise, ou qu'on les voie sans en être
touché? Car il faut qu'on en fasse au contraire son plai-
1. Le cardinal Sigismond Chigi.
244 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
sir, pour prendre des résolutions qui vont être des
semences d'une nouvelle division; et, pour peu que
l'on donne à ceux qui aiment le trouble quelque chose
de favorable, on doit compter que ce seront des armes
entre les mains des furieux, et que l'on verra l'Eglise
ravagée et tous les emplois du clergé abandonnés à
ceux qui signeront tout ce qu'on leur demandera.
Voilà donc ce qu'on gagne d'aller à Rome représenter
les maux de l'Eglise et d'y chercher des remèdes ; on ne
fait qu'augmenter les maux. Car je crains fort que la
bulle ne contienne quelque chose de pire que les deux
autres et qu'ils n'y glissent quelque chose pour l'infail-
libilité, pour servir de contre-poison aux quatre articles [ .
Ils pourraient bien môme avoir à dessein accroché
l'affaire des bulles, pour faire passer celle-ci aupara-
vant et venir plus aisément à bout de la faire recevoir
en France, à la faveur de l'empressement qu'a la cour
de terminer ces différends, de l'obsession où est le prince
entre ses deux conseillers et le besoin qu'ils ont de
Rome, l'un pour son chapeau, l'autre pour sa société et
pour lui-même. Car ce crédit immense lui procurera
peut-être, l'un de ces jours, une nomination. Mais,
quoi qu'il en soit de la France à cet égard, s'il sort
une bulle à signer que les gens de bien ne croient pas
pouvoir signer, voilà Port-Royal ruiné de fond en
comble. Car le prélat est irrité du Vain triomphe, et il
ne sait sur qui se venger. On mande môme de Paris,
du 3, que, depuis deux ou trois jours, il se répandait
quelques bruits qui semblaient marquer un gros orage
contre cette maison, qu'on parlait de renouveler ce
qu'on avait autrefois demandé, c'est-à-dire la signa-
ture et même l'union des deux abbayes. Peut-être le
feraient-ils sans attendre une nouvelle bulle; mais, si
on leur en donne une, on peut s'assurer qu'on la fera
1. Déclaration de 1682.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 245
bien valoir. Et voilà le bien que font à l'Eglise les
cardinaux de l'église romaine ! Que la vie est amère
quand on voit tout cela, et qu'heureux sont ceux qui
sont ensevelis tout vivants dans une solitude où ils
attendent le siècle à venir, sans rien voir de l'iniquité
du siècle présent ! Le pape est à plaindre de ce que
sa lumière ne va pas à beaucoup près si loin que son
zèle et sa bonne volonté. Car je crois que, s'il connais-
sait les maux auxquels on veut faire servir son auto-
rité, il se garderait bien de la prêter pour cela. Je
voudrais que quelqu'un s'allât jeter à ses pieds et lui
fît un discours fort pathétique, pour lui faire envisager
l'état des maux de l'Eglise, et quel genre de secours on
donne à ces maux par les bulles qu'on médite. M. du
Til [Hennebel] ferait bien cela. Car il a le cœur tendre,
et, comme il ne pourrait s'empêcher de répandre des
larmes en parlant de la désolation de l'Eglise, il en
tirerait des yeux du pape et lui toucherait le cœur en
faveur de l'épouse de Jésus-Christ, dont on livre le sein
à ses ennemis pour être déchiré par les funestes effets
de la division que leurs passions y veulent entretenir
et augmenter.
Foin des écriveurs de nouvelles ! On avait dit que
Monseigneur avait lu les Illusions avec la princesse de
Conti ; on dit que cela est absolument faux.
Quesnel à F abbé Nicaise {
22 janvier 1693.
Je me trouve insensiblement arrivé à une nouvelle
année, que je vous souhaite, Monsieur, très heureuse
et très sainte. Et il faut quelle soit sainte pour être
heureuse. Et, pour être sainte, elle doit être employée
d'une manière utile au salut et qui puisse servir à glo-
1. Bibl.nat.,ms. 9363.
246 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
rifier Dieu. Permettez-moi, Monsieur, de ne vous point
flatter sur ce chapitre et de vous dire franchement ce
que je pense. Il y a deux hommes dans M. l'abbé Nicaise:
l'un est l'honnête homme, l'autre l'homme chrétien.
On ne peut être plus content que je le suis du premier.
On ne peut rien ajouter à son honnêteté. C'est un
homme qui se connaît en toutes les belles choses et
qui aime tout bien. C'est un ami franc, ouvert, obli-
geant, et qui embrasse chaudement toutes les occa-
sions d'obliger ses amis. Enfin il est savant, il est poli,
il possède toutes les belles-lettres, et il en écrit tout à
fait bien. Mais de cet autre homme, qui songeait si fort
à la retraite, il y a quelque temps, entre nous je n'en
suis pas trop content, parce que je crois que Dieu n'en
est pas content lui-même. Ses infirmités cependant
l'avertissent qu'il est mortel, et son âge lui fait assez
entendre que la mort vient à grands pas, que nous la
verrons à notre porte lorsque nous y penserons le moins,
qu'il faudra rendre compte de tout à celui qui nous a
tout donné et qu'il ne faudra pas paraître devant lui
les mains vides. Mais quoi? Des inscriptions, des
médailles, des sirènes, la vie d'un réprouvé, et les plus
belles observations sur ces sortes d'antiquailles, seront-
elles dignes d'êtres offertes à Dieu? Est-ce quelque chose
qui soit propre à nous le rendre propice? Je m'en rapporte
à ce que vous en pensez vous-même, quand vous l'envi-
sagez des yeux de la foi. Toutes ces belles choses,
que les savants admirent tant, sont des sirènes qui
vous séduisent par la douceur trompeuse de leur voix.
Ce sont « ces chants tendres et languissants » par les-
1. L'abbé Nicaise entretenait un commerce de lettres avec presque
tous les savants de l'Europe ; sa correspondance, une des plus volumi-
neuses qui existent, est à la Bibliothèque nationale. Il fit différents
ouvrages sur les monuments antiques, les médailles, et un Discours sur
les sirènes (Paris, 1691), où il veut prouver qu'elles étaient des oiseaux,
et non pas des poissons ou des monstres marins,
CORRESPONDANCE DE PASQUÏER QUESNEL 247
quels les Ulysses, c'est-à-dire les voyageurs, tels que
nous sommes tous en ce monde, se laissent attirer, et
« ces promesses de grandes connaissances que les
hommes curieux préfèrent à l'amour de la patrie céleste
et aux douceurs qui les y attendent ». Je prie Dieu,
Monsieur, qu'en vous détachant de la modulation
mineure il vous donne de l'amour et de l'attrait pour la
modulation majeure, et qu'il vous frappe de la sainte
passion des choses vraiment sublimes, des choses
célestes, des biens invisibles, de cette science surémi-
nente qui nous fait connaître Jésus-Christ. L'exercice
de la prière et la lecture de la parole de Dieu vous
conviendraient, Monsieur, plus que jamais, et vous y
trouveriez plus de véritables délices qu'il n'y en a de
fausses dans l'étude des bagatelles qui amusent tant de
bons esprits.
Le P. de Noris est toujours fort dégoûté de son
emploi et ne soupire qu'après son premier séjour et
après sa liberté. L'étude est sa sirène. 11 avait fait une
Réponse à Enmeniiis Pacatus. Mais il a trouvé quelque
difficulté pour l'imprimer à Rome, et un décret, qui
défend de faire imprimer ailleurs les ouvrages faits à
Rome, l'a empêché de le faire imprimer en France.
Adieu, mon cher Monsieur, je veux espérer que votre
dysurie aura au moins fait trêve avec vous et vous
donne plus de repos.
P. -S. — Vous savez que Mlle de Vertus est allée à
Dieu. C'est une grande perte pour les pauvres et pour
ses amis. Il y a deux mois que Dieu l'a retirée.
Quesnel à 1
23 janvier 1693.
Je reçus hier tout au soir vos deux paquets, dans
l'un desquels étaient les cas de conscience sur lesquels
\. Bibl. nat., ms. 10735.
248 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
vous désirez avoir notre avis. Notre révérend Père
abbé [Arnauld] et les révérends Pères lecteurs sont de
ce sentiment à l'égard de l'adultère, que, dans les cir-
constances qui sont marquées, la femme ne doit pas lui
refuser le devoir. Je ne doute point que la personne
dont vous parlez n'ait trouvé beaucoup de passages des
anciens qui marquent le contraire; mais il faudrait
examiner si ces passages ne regardent point les
femmes : 1° parce qu'il est certain que l'on a été beau-
coup plus sévère à leur égard qu'envers les hommes;
2° s'ils ne regardent point la pénitence publique et
canonique, qui interdisait tout ce qui flattait les sens
et surtout le plaisir de la chair ; 3° s'ils ne regardent
point les personnes dont l'adultère était public et scan-
daleux; 4° enfin on ne peut douter que l'on ne pro-
duise beaucoup de passages qui donnent droit à la
femme de ne le point accorder; mais la question est,
si elle doit user de son droit. Elle aurait môme droit
de se séparer; mais elle croit que la charité ne lui per-
mettrait pas de le faire. La charité ne peut-elle donc
pas aussi l'empêcher de lui refuser le devoir? Elle doit
avoir à cœur le salut de son mari, et elle voit bien,
par sa disposition et son intempérance, qu'elle l'expose
à beaucoup d'adultères, si, en punition d'un seul, elle
lui refuse le remède à son incontinence qu'elle seule
a en son pouvoir. Cavere débet caritas conjugalis ne,
dum sihi quœrit unde amplius honoretur, conjitgi faciat
unde damne tur, dit saint Augustin.
Je ne crois pas qu'entre les théologiens modernes
il s'en trouve quelqu'un de réputation qui soutienne
que, dans les circonstances du cas présent, une femme
soit obligée de refuser le devoir. Que s'il lui est per-
mis de le rendre, la charité l'oblige de le faire, puis-
qu'elle connaît qu'il y va du salut de son mari, dans
la disposition où il est qui le pourrait porter à s'aban-
donner à tout. Il y a, dans le droit canon, une espèce
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QTJESNEL 249
de canon qui semble improuver cette condescendance ;
mais, comme la fin de ce canon, quel qu'il soit, est de
corriger l'adultère, quand on voit que loin de le cor-
riger on le rendrait pire, l'exécution du canon serait
plus pernicieuse qu'utile. Saint Augustin, De Conjug.
adulter. (1. 2, c. 6), ne demande qu'un adultère se récon-
cilie à son mari ou à sa femme qu'après qu'ils ont été
purifiés par le baptême ou par la pénitence. Mais on
attendrait longtemps présentement, et, comme la dis-
cipline sur laquelle cette pratique est fondée a changé,
je crois qu'on n'y doit point avoir d'égard et que,
quand un homme témoigne du regret et a fait une
espèce de satisfaction à Dieu en se soumettant à l'Eglise
pour la pénitence, la femme n'est pas obligée d'attendre
davantage ; car, quoique le malheur du mari l'ait fait
tomber entre les mains d'un confesseur ignorant ou
lâche, il est dans une espèce de bonne foi qui suffit,
non pour son salut, mais pour régler la conduite de la
femme à son égard. Sa condescendance lui donnera
plus de droit de lui parler de son salut et lui pourra
être plus utile pour son amendement que son refus ne
le pourrait être, pour lui faire sentir sa faute. Enfin
c'est le sentiment du révérend Père abbé qu'elle ne
doit pas user de son droit dans les circonstances du
cas.
Adieu, tout court; car que servirait d'allonger ma
lettre par des protestations d'amitié ? Vous savez com-
bien je suis à vous et à toute la petite famille, où je
suis bien aise qu'on ait mangé le petit cochon de
saint Antoine ou l'équivalent. Je vous abandonne tous
à la grâce de Dieu.
250 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesncl à M. Vuillart
Février 1693.
Les jansénistes de ces quartiers font toujours parler
d'eux, et ils ne cessent de faire imprimer des libelles
fort dangereux; mais, Dieu merci, on dit que les
entrées sont si difficiles qu'il n'y a nulle apparence
qu'ils puissent faire passer en France leurs marchan-
dises, et ils seront contraints de n'avoir pour lecteurs
de leurs paperasses que de bons Flamands ou Wallons,
qui n'ont pas tant de goût pour ces sortes de lectures.
Vous nous avez fait le plus grand plaisir du monde
de nous mander les circonstances de la mort de M. Pel-
lisson1. Nous étions tout consternés de ce qu'on nous
en avait mandé d'ailleurs et de ce que nous en avions
vu dans la Gazette de Rotterdam*.
Quesnel à du Vaitcel
6 février 1693.
Nos amis voient assez combien il faut rejeter loin
la proposition du P. Mulart [P. Désirant] d'ajouter aux
1. Paul Pellisson Fontanier, célèbre surtout par sa « tendre amitié »
avec MUc de Scudéry. Ecrivain de valeur au surplus, il cachait une
belle âme sous une fort laide figure. D'une famille protestante de
Béziers, il s'était converti au catholicisme, en 1670, après quatre ans de
Bastille, à la suite de la disgrâce de Fouquet, dont il était premier com-
mis. C'est là que, pendant de longs mois, il occupa son ennui en
apprivoisant une araignée.
2. Extrait de la Gazette de Rotterdam, du lundi 16 février 1693 :
« M. Pellisson passa, hier, de ce monde à l'autre, sans avoir voulu
entendre personne sur le sujet de la religion, sans communion et sans
confession. Il est mort, à Versailles, de la gravelle et d'un rhume qui le
tourmentait depuis trois mois. Les bons catholiques ont une véritable
indignation de la manière dont ce faux dévot, ce fameux converti et
convertisseur, les a trompés, On avoue qu'il n'y 'eut jamais une plus
honteuse comédie. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 251
cinq articles quelque chose de plus fort. Ce peut être
un piège pour en rendre l'approbation plus difficile et
pour embarrasser ou reculer la conclusion de cette
affaire. Mais, quand il agirait de bonne foi, il paraît
très dangereux de changer quelque chose à ces cinq
articles, parce qu'alors ce ne serait plus ce qu'ont
approuvé, il y a trente ans, le pape, les évoques, les
docteurs, ni ce qu'ont embrassé les dominicains, les
universités de Louvain et de Douai, et ce qui a été
regardé par tout le monde comme très catholique.
Ce n'est rien de nouveau que la faveur immense du
confesseur, mais ni le sien ni celui de « la mogliera »
(Ime de Maint enon) ne fait rien pour le gouvernement
politique. On l'a toujours fort bien distingué du gouver-
nement ecclésiastique, avec l'auteur du Vain Triomphe.
Ainsi votre conclusion est fausse, et les ennemis
môme de la France ne sauraient s'empêcher d'admirer
le gouvernement pour la police, les finances et la
guerre. Si la justice y est, c'est une autre affaire. Elle
n'est guère dans la politique.
J'avais demandé si on ne savait point ce qui avait
donné lieu au retour de M. d'Agde1 dans son diocèse.
On m'a répondu (et j'ai sujet de croire qu'on le sait
bien) qu'il n'y en a point eu d'autre raison, sinon que,
comme on représentait à Alexandre VII le besoin que
les églises de France avaient des évêques, il répondit
qu'apparemment on ne s'en mettait guère en peine,
puisqu'il y avait en France des évêques qu'on empê-
chait, depuis beaucoup d'années, de résider dans leurs
diocèses.
1. Louis Fouquet, frère du surintendant.
252 CORRESPONDANCE DE PASOUTER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel
20 février 1693.
On ne parle plus de rien contre Port-Royal. L'élec-
tion s'est faite sans traverses du dehors, ni sans divi-
sions du dedans. L'abbesse continue tout d'une voix. On
dit bien que, tôt ou tard, il se faut attendre à une réu-
nion. Dieu en sera le maître. Je ne sais si c'est pour y
frayer le chemin, en entretenant toujours la tradition de
la signature de peur de prescription, qu'on fait, partout
où l'on peut, du bruit pour cela.
Il y a longtemps déjà que les Picpus souiïront persé-
cution sur ce sujet.
Le P. de La Chaise a si bien fait que tous ceux qui
sont en charge sont à lui. Tous ceux qui avaient été
déposés pour leur mauvaise doctrine ou pour leurs
méchantes mœurs sont présentement les maîtres.
On a envoyé le P. de Saint-Homain en Lorraine. Le
P. Martial, qui devait prêcher dans le diocèse de Sens,
a été interdit par ses supérieurs môme de dire la messe,
et cela parce qu'il a refusé de signer le formulaire
qu'on lui a présenté avantque d'allerprêcher. M. l'arche-
vêque de Sens1, avec qui on n'avait pris aucune mesure,
l'a trouvé fort mauvais; mais le P. de La Chaise a déclaré
qu'il fallait les faire signer tous. Il y a, à ce qu'on dit,
beaucoup de braves gens qu'on persécute, dans cetordre,
pour ce même sujet.
Vous voyez combien on a besoin d'un secours qui
soit quelque chose de plus qu'un refus de la nouvelle
bulle, et qu'à moins qu'on n'explique la signature ce
sera toujours un glaive de division entre les mains des
furieux.
On est scandalisé de voir prêcher dans Paris le carême
\. Fortin de la Hoguette.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 253
à deux personnes de mauvaise réputation : l'un, l'abbé
Baruyn, sorti de Saint-Victor, et l'abbé de Villiers1, sorti
des jésuites pour scandale, et entres tous deux dans
l'ordre de Gluny. M. de Sens a refusé à tous deux de les
laisser prêcher dans son diocèse.
M. le premier président a marié son fils à une riche
héritière de Bretagne. Il les mena dernièrement au
roi, qui les reçut fort bien et donnaàla nouvelle épouse
deux poinçons de diamants, chacun de 10.000 livres.
11 a donné 50.000 écus au duc de La Rochefoucauld.
Quesnel à du Vaacel
27 février 1693.
C'est une terrible désolation que celle de Sicile. Les
gazettes en parlent ; mais il s'en faut bien qu'elles fassent
le mal si grand .
Je ne m'engage point à vous mander des nouvelles
de la guerre. Cela ne nous convient guère, cela va à
l'infini. Le temps est cher, et je ne sais si le jeu vaut
la chandelle. Vous en auriez été pleinement informé
si le paquet pour le cardinal eût toujours passé par vos
mains.
Rien ne sied mieux à Hennebel que de se renfermer
dans sa mission, et l'on le louera toujours quand on le
verra ne point faire l'homme d'Etat et se contenter d'être
l'homme de l'Eglise belgique.
Le comte de Hornes s'est justifié devant les Etats ; mais
le prince d'Orange n'est pas content. Il avait ordre du
duc de Bavière de se rendre plutôt que de perdre sa
garnison de trois ou quatre mille hommes. Il a cru que la
1. L'abbé Pierre de Villiers, dont les sermons eurent une certaine
vogue. 11 figure dans la Bibliographie clérico- galante comme auteur de
quelques œuvres légères, entre autres les Moines, comédie satirique
contre la gourmandise dans les couvents d'hommes.
254 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ville n'était pas en état de soutenir et qu'il risquait d'être
obligé de se rendre a discrétion, d'autant plus qu'il
n'y avait pas de secours à attendre et que les alliés
s'étaient fermé eux-mêmes le passage par l'inonda-
tion1. On y a perdu le marquis de Villacerf, qui est un
Golbert d'une branche qui à peine voulait reconnaître
le grand Golbert pour sien, quand il a commencé à se
produire.
Je vous ai dit la mort de M. Pellisson. Vous
apprendrez, par la lettre croquée ci-jointe, comment les
huguenots l'ont fait mourir huguenot et quasi banque-
routier2. M. deMeaux a eu, par ordre du roi, ses papiers
de théologie, et MM. Racine et Boileau, ceux d'histoire;
car il était un des quatre évangélistes, avec ces deux et
M. de Bussy-Rabutin. Il avait 15.000 livres de pension
pourl'économat, 6.000 commehistorien, 12.000en béné-
fices. Il est mort endetté ; mais sa charge de maître des
requêtes et des sommes qui lui sont dues sur les biens
de M. Fouquet, dont il a été secrétaire ou intendant,
seront plus que suffisants, pour satisfaire ses créanciers.
Il y a apparence que c'est en assistant les nouveaux
convertis qu'il est demeuré en arrière.
La proposition d'une bulle qui impose silence pour
et contre Jansénius m'est suspecte, étant avancée par
les adversaires. Il faut qu'ils y trouvent de l'avantage. Si
on s'en tient là, la bulle subsiste sans être expliquée, et,
dans un pontificat favorable, on peut en remettre la
signature en vigueur. Jamais peut-être on n'aura une
conjoncture si favorable pour avoir une explication, qui
est un avantage universel et qui peut donner la paix
à toutes les Eglises. Ils appréhendent cela et, pour l'évi-
1. Prise de Furnes, ville forte des Pays-Bas, par M. de Boufflers,
le 6 janvier 1693.
2. Une personne de considération, parlant sur son sujet, dit assez
plaisamment qu'il était mort huguenot, à la bonne foi près, puisqu'il était
partisans rendre ses comptes. [Gazette de Rotterdam, du 16 février 1693.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 255
ter, ils donnent le change. Ces sortes d'imposition de
silence ne se gardent jamais, comme l'expérience l'a
fait voir, et, dès qu'il viendra à se rompre, peut-être
dans un an ou deux, on se trouvera peut-être sans
protection, et au moins on se trouvera aussi avancé
qu'aujourd'hui. Je suis tout à fait pour l'explication.
Qu'on déclare une fois que la décision ne tombe que
sur le droit, tout est sauvé. La signature ne sera plus
une épée aux mains d'un furieux. Qu'on se taise après
cela, si l'on veut !
Le prince de Danemark, qui devait demeurer à Paris
quatre ou cinq mois, a été rappelé par le roi son père
et mandé en grande diligence, et les politiques conjec-
turent de là qu'il pourrait bien y avoir déclaration de
guerre de cette couronne contre la Hollande et l'Angle-
terre. On tient le duc de Savoie toujours fort mal.
Quesnel à du Vaucel
13 mars 1693.
C'est une misère quand un auteur n'a pas lui-même
soin de son ouvrage. Vous trouverez un fort grand
nombre de fautes d'impression qui changent tout le sens
dans le Nouveau Testament et dans les Réflexions. J'ai
eu peine quelquefois à m'entendre moi-même. Il y a
aussi des fautes que l'auteur y a laissées de son propre
fonds. On le réimprime à force à Paris, où on dit qu'il
a eu plus de succès qu'on n'aurait pensé et qu'assuré-
ment on ne devait pas espérer. « Il brille à la cour » , écri-
vait ces jours passés notre amie. Je ne sais par quel
endroit; ce que je sais, c'est que ni la cour, ni le
monde n'y sont pas trop llattés. Je l'ai retouché et
corrigé de certaines façons de parler trop écourtées et
imparfaites.
On ne meurt plus que de poison maintenant, et il ne
2H6 CORRESPONDANCE DE PASQUÎER QUESNEL
sera plus dorénavant permis d'être malade à l'ordi-
naire ni de mourir de sa belle mort! Vous donnez dans
tous ces contes-là à pleines voiles, et vous recevez tout
ce qu'on vous donne, pourvu qu'on puisse imputer aux
Français ces belles actions, comme d'avoir empoisonné
le duc de Savoie. Vous ne le dites pas pourtant, mais
il ne s'en faut guère.
Toutes les gazettes étrangères ont parlé de ceux qui
ont été exécutés pour crime d'intelligence avec les
Français, mais pas une n'a dit que ce fussent des offi-
ciers du prince. C'étaient des habitants de Mondovi que
1 on dit avoir conspiré pour faire tomber la ville entre
les mains des Français.
C'est quelque chose de terrible que ce tremblement
de terre. La justice de Dieu semble appesantir sa main
sur les hommes, presque en tous pays, d'une manière
ou d'une autre.
Quesnel à du Vaucel
10 avril 1693.
Vos Romains feront tout ce qu'il leur plaira sur le
formulaire. Ils ne me surprendront point, qu'au cas
qu'ils fassent quelque chose de bon ; car je prends le
parti de ne m'y attendre point. On voit bien qu'il ne
faut plus espérer qu'en Dieu et que les Romains ne
sont pas dignes de secourir ni la vérité, ni l'innocence
opprimées, ni de procurer la paix à l'Eglise. On com-
mence en ce pays à se repentir fort d'avoir donné les
mains à la députation. C'est une dépense et beaucoup
de peine perdue, et les affaires de l'Eglise en seront en
beaucoup plus mauvais état qu'auparavant. Ce qui
afflige encore est que Ion voit que l'on mollit trop et
qu'on recule, à mesure que les autres font plus les
difficiles. Car, par ce moyen, on leur donne des avan-
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 257
tages qu'ils ne laisseront pas perdre, et on reviendra de
Rome sans en rapporter aucun. Car, si le formulaire
d'Alexandre VII subsiste et que M. Hilaire [H u y gens)
demeure suspect, comme il paraît que les choses s'y
disposent, on pourra se vanter qu'on aura été tondu
entièrement. C'est une terrible corruption que celle de
ces messieurs, qui connaissent que le fait de Jansénius
est la source d'une infinité de maux dans l'Eglise et
que, néanmoins, ce fait ne peut être matière de foi ni
de serment, et de persister avec tout cela à ne le vou-
loir pas éclaircir ni dire publiquement ce qu'ils en
pensent. N'est-ce pas dire nettement qu'on ne veut
point de paix, qu'on veut que la vérité et l'Eglise
périssent, si cela se pouvait, qu'on veut que les plus
gens de bien demeurent opprimés. Et tout cela pour
sauver l'honneur d'une méchante bulle. Mais ils ver-
ront, dans la suite, s'ils en sauveront l'honneur. Car,
puisqu'ils ne veulent point de paix, il faudra faire
bonne guerre et défendre ouvertement l'honneur d'un
saint évoque, qui avait seul plus de piété et de science
qu'ils n'en ont tous ensemble, et qui fait plus de bien
à l'Eglise qu'ils n'en font tous en plusieurs siècles.
On comble cependant ces gens-là d'éloges et de
louanges, et on trouve à redire que l'on parle avec
honneur d'un prince1 qui ne pèche que par le malheur
qu'il a eu d'être mal instruit des affaires de l'Eglise et
d'être environné, depuis cinquante ans, de gens qui ont
réputation de science et de piété, et qui ne lui parlent
d'autre chose que d'une hérésie et d'une secte dange-
reuse qu'il n'est pas capable d'examiner par lui-même.
Il le faut plaindre et non pas le comparer avec les
princes ariens, monothélites, iconoclastes, et avec les
meurtriers de saint Thomas de Cantorbéry. On n'a rien
loué en lui qui ne fût louable. Je ne suis point pré-
1. Louis XIV.
i. 17
258 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
venu pour lui qu'autant que la raison et le devoir m'y
obligent; mais je vois, par beaucoup d'exemples, qu'il
aime la justice et qu'il a de la droiture. Il manque
d'instruction et il ne soupçonne pas seulement qu'il en
ait besoin d'autre que celle qu'il reçoit et qu'il a reçue
depuis un siècle par tous les papes, par tous les
évoques, par tous les religieux qui l'ont approché.
Otez-lui le fantôme du jansénisme de l'esprit, vous lui
ôterez tout le reste de ce qui regarde l'Eglise. Et ce
fantôme, qui le lui a fait prendre pour véritable, sinon
vos Romains? Ce serait un miracle s'il croyait autre
chose. Mais en voilà assez sur ce chapitre.
Si la misère est grande en France, elle ne l'est pas
moins en ces pays, où l'on est réduit à faire une taxe
par tête sur les hommes, les femmes, les enfants et
les animaux. Ce pays est ouvert de tous côtés pour
recevoir du blé et des autres denrées, et cependant
tout est très rare et très cher. La livre de bœuf coûte
six sous et plus, c'est-à-dire près de huit sous de
France. Elle n'y est pas si chère, et le blé n'y vaut pas
plus qu'ici, quoique le royaume soit fermé de tous
côtés.
Mademoiselle {de Montpensier1) est morte; on dit
qu'elle a fait le duc de Chartres son légataire universel.
M. l'archevêque de Paris a promis à M. l'évêque de
Meaux de faire un acte public contre M. Du Pin.
On dit que M. de Montai2 s'est retiré dans ses terres
en Bourgogne, mécontent d'avoir été oublié dans la
création des maréchaux. Il paraît avoir mieux servi
1. MUo de Montpensier mourut en son palais du Luxembourg, le
5 avril 1693. Ce fut Monsieur qui hérita. Saint-Simon observe « qu'il
muguetait depuis longtemps sa riche succession » et aussi que « les
plus gros morceaux avaient échappé ».
2. Charles de Montsaulnin, comte de Montai, vieillard de quatre-
vingts ans, qui s'était couvert de gloire en cinquante années de service,
surtout à Fleurus et à Steinkerque. « Tout cria pour lui, dit Saint*
Simon, hors lui-même. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 259
que tous ceux que l'on a faits et depuis plus longtemps.
L'alliance avec M. de Pomponne ne lui a servi de
rien ; car sa fille est mariée à un petit-fils de l'avocat
général Marion, grand-père de M. Arnauld. Le roi a
fait une fouJe de maréchaux de camp, de lieutenants
généraux (avant cela), de brigadiers de cavalerie et
d'infanterie, et, parmi ces derniers, est le marquis de
Pomponne.
Quesnel a du Vaucel, à Rome
17 avril 1693.
Vous essuyâtes bien de la mauvaise humeur, il y a
huit jours. Mais pourquoi aussi nous y mettez-vous par
vos méchantes nouvelles? Les dernières semblent un
peu meilleures, et néanmoins je ne quitterai point le
parti que j'ai pris. J'aime mieux être surpris par une
bonne nouvelle, à laquelle je ne me serai pas attendu,
que trompé par une mauvaise dont je ne me serai pas
défié.
Je ne doute pas que tous les bons offices que rend
le cardinal d'Estrées aux Pères n'aient de grands fon-
dements dans son ambition. S'il a cru que le comte
d'Estrées, son neveu, en serait maréchal de France,
il est trompé aussi bien que d'autres. Les gazettes le
mettent au nombre des mécontents avec le prince de
Soubise i, le duc de Ghoiseul 2, les comtes de Chamilly
et de Montai ; mais les gazetiers disent ce qu'il leur
plaît. Je ne sais ce qu'est devenu le maréchal d'Estrées.
1. François de Rohan, prince de Soubise, lieutenant général de-
puis 1G77.
2. Le roi avait fait proposer le bâton de maréchal au duc de Ghoiseul,
à la condition expresse de se séparer de la duchesse, dont la conduite
était scandaleuse. « Quoique vieux, dit Saint-Simon, un peu amoureux
de sa femme, qui lui faisait accroire une partie de ce qu'elle voulait, il
ne put se résoudre à un tel éclat. »
260 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Il faut qu'il soit tombé en quelque disgrâce d'esprit;
car on ne parle non plus de lui que s'il était mort,
depuis qu'étant près de faire voile avec sa flotte on le
fit descendre, par ordre du roi porté par un secrétaire
d'Etat. Il y a eu un mariage d'une de ses filles depuis
cela. On n'a parlé que de la maréchale, qui a fait seule
les honneurs, et nulle mention de lui.
On dit de plusieurs endroits que l'on parle de paix
avec la maison d'Autriche. Dieu veuille nous la donner !
Cependant le prince d'Orange est arrivé, le 12 du cou-
rant, à la Haye. Le prince de Bade se remue fort sur le
Rhin, où il semble vouloir faire quelque entreprise
avant que d'aller en Hongrie, si tant est qu'il y doive
aller, ce qui ne paraît pas assuré.
Un M. Bulteau, de nos amis, espèce de laïc fort habile
et qui s'était retiré à Saint-Germain-des-Prés, logeant
môme dans le dortoir et travaillant avec eux, est mort
tout subitement, il y eut lundi huit jours. Il était allé
voir M. de Sainte-Beuve (frère du défunt), après midi.
Celui-ci, disant son bréviaire, le pria d'attendre un
moment. Il se mit sur un siège. M. de Sainte-Beuve,
le regardant, vit qu'il étendait les pieds et changeait
de visage, alla a lui et le vit expirer en un moment.
Ces sortes de morts subites, qui ont été assez fréquentes
à Paris, sont peut-être ce qui a fait dire que la peste y
était, comme on Fa mandé de Coblentz; mais cela est
peut-être aussi vrai que ce qu'on mandait qu'elle était
à Vienne.
Quesnel à du Vaucel
24 avril 1693.
Il m'est venu dans l'esprit que l'on a ouvert un
paquet dans le temps, ce me semble, qu'on vous envoya
quelques ducats d'or, et si M. Ernest [Rath d'Ans]
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 261
avait manque à vous en avertir, comme il y avait
manqué quand il en envoya sept, les autres pourraient
être demeurés entre les mains des ouvreurs de
paquets sans que vous en pussiez clouter. C'est donc à
vous de voir, s'il vous plaît, si, outre les sept, vous en
avez reçu deux autres fois quatre, et en tout quinze.
J'en avais reçu trente pour un arrérage de rente, et je
crus que vous voudriez bien que je les partageasse avec
vous. J'en partagerais avec joie davantage, si j'en avais
davantage. Mais, outre que mes revenus ne sont pas
gros et qu'ils sont môme déjà chargés, le mauvais
temps empêche qu'on ne reçoive pas tout ce qu'on a.
L'Hôpital général, qui n'avait encore rien retranché,
retranche cette année un quartier.
Le P. Patrice (le pape) serait un assez bon intendant
de police, mais c'est un pauvre supérieur. Il se laisse
gouverner par des moines et ne s'informe point si le
juste souffre. C'est grand'pitié de ne voir point par soi-
même quels sont les maux de l'Ordre (l'Eglise) et qui
sont ceux qui les causent. 11 n'a en vue qu'à apaiser
les grands bruits. Le pape est bien mal servi et bien
obsédé. Des gens de bien viennent de six mille lieues
pour l'avertir des dernières misères et des plus criants
désordres des Eglises naissantes, et on n'a pas seule-
ment le crédit de lui parler. Et à quoi servent donc
ces gens si bien intentionnés? A quoi se réservent-ils,
s'ils ne se remuent pas en ces occasions? On vous
envoie un libelle des plus insolents et des plus outra-
geux et séditieux qui se puissent faire : Jansenismus
omnem destmem religionem. Je prévois qu'on n'en
dira mot. Si on ne jette les hauts cris, si on ne tonne,
si on ne demande justice d'une manière éclatante, il
paraîtra bien que les loups ont affaire à des brebis. Il
faut faire un procès dans les formes et faire tant de
bruit que l'on ait honte de ne pas faire justice
262 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à dit Vaucel
1er mai 1693.
L'ordonnance de M. l'archevêque de Paris contre
M. Du Pin ne fut affichée que le mercredi 22 du mois
passé. Le placard était d'une figure et d'une largeur si
extraordinaires que la curiosité des gens ne pouvait
manquer d'être excitée par un tel spectacle. Il était à
six colonnes. L'auteur est fort mécontent de ce qu'après
avoir marqué une soumission sans restriction et sans
réserve, on n'a pas laissé de le condamner avec tant
de rigueur, et après avoir déclaré M. l'archevêque « le
plus éclairé prélat du royaume ». Voilà une terrible
mortification pour un docteur qui s'en faisait un peu
trop accroire ! Il croyait avoir trois abris : le molinisme,
sa flatterie et son zèle contre les théologiens de Rome;
mais nul ne Fa pu mettre à couvert de la foudre. Les
molinistes l'ont condamné, sa flatterie lui a nui ; car
le prélat, ayant un éloge si magnifique entre ses mains
et se voyant élevé au-dessus de tous les plus éclairés
évêques du royaume, il fallait bien avoir une occasion
pour rendre cet éloge public, et il ne le pouvait guère
que par une ordonnance ; et enfin son zèle contre Rome
l'a trahi, puisque c'est à Rome même que l'on voulait
faire par là sa cour, en lui sacrifiant un écrivain dont
elle n'est pas satisfaite.
Je ne sais comment vous trouvez étrange que, dans
une guerre déclarée, on pratique autant que l'on peut
des intelligences dans les villes ennemies. Tout le
monde le fait de part et d'autre. Il n'est pas question
de savoir si cela est permis selon l'Evangile, mais si
c'est un usage établi partout et commun à tous ; et rien
n'est plus évident. C'est autre chose à Siam, avec qui
on avait alliance, s'il est vrai ce que vous en avez
CORRESPONDANCE DE PÀSQUIER QUESNEL 2G3
appris ; mais tout cela est si peu avéré que, venant de
si loin, on a droit de suspendre son jugement sur le
fait, en condamnant le droit. Mais il y a autant de dif-
férence entre l'affaire de Siam et celle de Naples qu'il
y a loin de Naples à Siam. C'eût été une fort bonne
affaire pour la France, si elle était venue à bout de
brûler la flotte d'Espagne, et je ne doute point que les
Espagnols ne vinssent brûler celles de France à Brest,
à Toulon, à Marseille, s'ils le pouvaient.
Je sais bon gré à M. Le Comte de sa générosité dans
les bons offices qu'il rend à l'Oratoire et à son général,
et je serai bien aise de lui en témoigner ma reconnais-
sance par un présent des deux volumes des quatre
Evangélistes rimprimés in-12 en ce pays, et dont je
fais état de mettre huit exemplaires reliés dans le bal-
lot. Si ces huit vous sont nécessaires, j'y en ajouterai
un neuvième. Le P. Patrice [le pape] se peut assurer
que le seul crime du Père général1 est d'être haï per-
sonnellement de M. de Paris. Ce prélat, après la mort
du P. Senault, général de l'Oratoire, voulut se rendre
maître de l'élection et mettre dans cette place un homme
qui fût tout à lui. Et celui qui était à lui plus absolu-
ment était le P. de Saillant, allié de la famille de Har-
lay par sa mère qui était de Belliôvre, qui a été évêque
de Tréguier et est nommé à Poitiers, et est un de ceux
qui attend ses bulles à cause de l'assemblée de 1682,
dont il était. Pour le faire élire (quoiqu'il n'eût pas
l'âge nécessaire par les statuts), il fallait donner l'exclu-
sion au P. du Breuil, le sujet du plus grand mérite, et
qui était les délices de la congrégation qui l'aurait
choisi. Comme M. de Paris faisait entendre son dessein
et voulait qu'on le comprît sans vouloir le dire nette-
ment, on résolut d'aller au roi. Le P. de Sainte-Marthe,
qui alors était confesseur de feu M. Colbert et de toute
1. Le P. de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire.
264 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
sa famille, fut député en cour avec un autre, eut l'hon-
neur de parler au roi, et Sa Majesté leur donna une
entière liberté pour leur élection, en leur disant : « Vous
êtes tous gens de bien, choisissez celui que vous croi-
rez le plus propre pour gouverner votre congréga-
tion. » M. de Paris, en étant averti, en conçut un grand
dépit contre le P. de Sainte-Marthe, qui avait donné le
conseil et l'avait exécuté. M. de Paris ne laissa faire
d'arracher du roi une exclusion pour le P. du Breuil.
Le P. de Sainte-Marthe ayant été élu général, ce fut
un second sujet de chagrin. M. l'archevêque vit par là
ses mesures rompues. Elles commencèrent toutefois à
revivre par la déclaration que le P. de Sainte-Marthe
lui alla faire, qu'il n'avait point accepté la charge et
qu'il se déportait de tout le droit qu'il pouvait y avoir
par son élection. Mais, à quelques jours de là, toute
l'assemblée ayant pressé extraordinairement le P. de
Sainte-Marthe à se soumettre au choix qui avait été
fait de sa personne et protesté qu'elle n'en élirait jamais
d'autre de son vivant, il céda à leurs instances, et
même avant que d'en avoir fait part à M. l'archevêque.
Ce furent deux causes d'un nouveau dégoût, de le voir
dans cette place au lieu de celui qu'il y voulait porter,
et de ce qu'il l'avait acceptée sans lui en parler. Car,
étant allé en cour pour- y travailler à faire tomber
l'élection sur son P. de Saillant, il y apprit que la
place n'était plus vide. Il n'en est jamais revenu
depuis.
Quesnel à du Vaacel
8 mai 1693.
Je commencerai par une réflexion qui m e vient
présentement dans l'esprit sur ce qui se passe à l'égard
du P. Tellier. Rien n'est plus honteux à la cour de
Pome que la conduite qu'on y tient. Ils n'ont pu, ne
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 265
pas être convaincus, par les trois premiers examens,
que son livre est un ouvrage scandaleux et qui mérite
d'être supprimé. Cependant on a l'injustice de ne s'en
pas tenir à ces premiers jugements et d'accorder aux
coupables une grâce qu'on n'a peut-être jamais accor-
dée à aucun, même innocent, qui est de pouvoir renou-
veler l'examen jusqu'à ce qu'ils aient trouvé des juges
ou ignorants ou corrompus, enfin des juges qui leur
soient favorables. Y eut-il jamais une iniquité plus
criante que celle-là ? Car quelle injustice de vouloir
préférer le sentiment de trois examinateurs suspects et
choisis par les parties à celui de neuf juges habiles,
choisis uniquement par la congrégation! Mais ce que
j'admire davantage est que l'on ne s'oppose point à une
telle injustice et qu'on ne représente pas hautement
l'atrocité de ce procédé. Car je voudrais qu'on le prît
sur la forme et que l'on proposât cette question : « Quel
jugement doit être censé plus conforme à la vérité et à
l'équité, ou celui des neuf ou celui des trois? » Pour
MM. de Louvain, les augustins, les dominicains et les
carmes déchaussés, qui regardent quasi de sang-froid
déclarer que les censures de Louvain et de Douai ont été
supprimées, je ne les comprends pas. Ne voient-ils pas
que c'est la décision de leur affaire? Car le P. Tellier
et les jésuites feront sonner bien haut qu'on leur a laissé
passer cet article à Rome, en présence et sous les yeux
du député de Louvain. Bon Dieu , quel vacarme ils feront !
C'est une vraie victoire pour eux. Que votre P. Patrice
[le pape] est un pauvre homme de se laisser mener
ainsi par le nez ! Sed motos prœstat componere fluctm.
Quemel à du Vaucel
15 mai 1693.
Il y eut hier cinquante ans que le roi commença à
régner, et dorénavant c'est un roi jubilé, N'a-t-il pas
266 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
droit de faire la loi aux autres, comme à ses cadets?
Vous avez vu la chose si curieuse, par où vous com-
mencez votre lettre, dans la censure contre M. Du Pin.
Voici l'arrêt du parlement donné en conséquence.
M. l'archevêque a été bien des fois solliciter M. de
Lamoignon sur ce sujet. Il aurait bien voulu qu'on eût
inséré dans l'arrêt une suppression des autres ouvrages
de M. Du Pin; mais M. de Lamoignon, avocat général,
ne l'a pas voulu. Le sieur Du Pin, néanmoins, ne laisse
pas de marcher tête levée clans Paris. Il n'a pris conseil
de personne, et il a été la dupe de son prélat, « le plus
éclairé de tous les évêques du royaume1 ».
Le roi doit partir demain pour Gompiègne. Il sera à
Saint-Quentin le jour de la Fête-Dieu et y fera ses
dévotions. Delà à Valenciennes. Alors on verra de quel
côté ses desseins écloront, si ce sera à Liège, et de là à
Maestricht, ou bien droit à Bruxelles, ou enfin si ce sera
pour la côte maritime ou surGand. Monsieur est géné-
ralissime de Sa Majesté au-dedans du royaume, et il a
une bonne armée; il se tiendra à Laval et sera entre la
Normandie, où est le maréchal de Bellefonds, et la
Rochelle, où est le maréchal d'Estrées, car le voilà
ressuscité.
On prétend que les côtes sont si bien gardées, la
flotte si forte, les armées partout si nombreuses, qu'il
sera difficile au prince d'Orange de mieux réussir que
les autres années.
M. Du Pin s'était tellement flatté des bonnes grâces
de M. l'archevêque qu'il engagea M. Racine, son parent,
à en aller remercier ce prélat quelques jours avant que
l'ordonnance parût, et il ne se serait pas douté que sa
déclaration et ses louanges au prélat dût faire partie de
sa censure. On a mandé de Paris que le général de
1. Phrase que M. Du Pin avait écrite lui-même à l'archevêque de
Paris.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 267
l'Oratoire revenait à sa résidence ordinaire, mais cela
mérite confirmation.
Quesnel à du Vaucel
29 mai 1693.
Je ne compte plus guère, non plus que vous, sur les
amis que j'ai laissés en France. Je n'ai guère plus de
commerce avec la plupart que s'ils n'étaient plus au
monde, et il me semble même que je suis plus près
de ceux qui sont allés à Dieu; peut-être leur serai-je
aussi plus tôt réuni qu'avec les autres. Je n'ai guère
d'empressement pour aller retrouver ceux-ci, et j'ai
plus de peur de retomber dans le chaos de Paris que le
désir de le revoir. Ceux qui sont à Bruxelles se trouve-
ront bientôt peut-être dans un pays de domination fran-
çaise sans changer de place, et alors on ne sait ce qui
pourra arriver.
Le roi arriva lundi au Quesnoy pour aller, le lende-
main, à Cambrai et y séjourner deux jours. Ainsi on
saura bientôt ce qu'il a envie de faire, sur quoi toute
l'Europe est dans l'attente. Son armée d'Allemagne a
passé le Rhin (ou plutôt une de ses armées), a attaqué
Heidelberg, capitale du Palatinat, et l'a prise d'assaut.
Je n'en sais point le détail. On disait seulement que
l'armée allait chercher, à Hailbron, le prince de Bade,
qui y assemble ses troupes ; on verra si cet épouvantai l
aura l'assurance de l'attendre. On dit aussi Roses assié-
gée, en Catalogne, par le maréchal de Noailles.
La flotte marchande d'Ostende, composée de quatre
grands vaisseaux richement chargés pour Cadix, est
tombée entre les mains des Dunkerquois, presque à la
vue d'Ostende.
La division et la confusion, qui est dans le camp des
Philistins, est le commencement du jugement de Dieu,
268 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Ils ont divisé l'Eglise et la plupart des communautés;
il est juste qu'ils souffrent la même chose. Et cepen-
dant le P. Patrice [le pape] écoute celui qui est à la tête
des schismatiques.
Le prince d'Orange est à Beson, camp près de
Bruxelles. Nous verrons ce qu'il fera sur terre et sur
mer. Il n'est pas que vous ne sachiez qu'on fait des
apprêts prodigieux en Angleterre pour une descente en
France. M. David [Arnauld] prétend que ce sera comme
l'année dernière. S'ils ne font rien, il se fera hien
moquer de lui. Je dis le prince d'Orange, qui fut, dit-on,
demi-heure sans parler, quand il apprit, mardi au soir,
la prise d'Heidelberg.
Je ne sais si vous savez que M. Kerkré [P. Gerberon]
se prépare à faire imprimer toutes les œuvres de Baïus
ensemble avec des remarques, composées de tout ce
qu'il a pu apprendre et ramasser à l'avantage de ce
docteur. Gela ne plaira guère à Borne. Il a encore un
autre ouvrage, qu'il appelle Annales Jansenii, qui sera,
comme le titre le promet, l'histoire de ce prélat et de
la fortune de son livre. Si vous avez des mémoires
à lui fournir, vous lui ferez grand plaisir. Il semble
que ces deux ouvrages ne sont guère de saison. Mais
on serait bien habile si on empêchait l'auteur de pous-
ser sa pointe. Il ne faut pas, cependant, divulguer cela;
car au moins peut-être qu'une partie des affaires sera
finie avant que rien puisse paraître au jour.
Quesnel à du Vaucel
5 juin 1693.
Je crois que M. du Til [Hennebel] aura maintenant
reçu de l'argent. Les bons Pères, qui publient qu'on
a trouvé 80.000 francs pour Jes frais de la députation,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 269
nous feraient grand plaisir s'ils les voulaient prendre
pour la moitié.
On dit, ce matin, que M. le Dauphin est allé en Alle-
magne. 11 semble que les armées du roi vont vers
Liège et que les alliés y mènent aussi la leur. On dit
qu'ils ont quatre-vingt mille hommes, le roi environ
six vingt mille dans ce pays, dont il y a, dit-on, qua-
rante mille chevaux. Il y a, sur le Rhin, deux maré-
chaux de France, M. de Lorges et M. le maréchal de
Ghoiseul, et le roi a M. de Luxembourg et M. de Ville-
roy, et, si M. de Boufflers le joint, c'en est un troi-
sième.
On n'a pu empêcher le pillage d'Heidelberg1, et le
feu y a pris, parce que des soldats qu'on avait enfermés
dans la grande église, les ayant faits prisonniers en
entrant, mirent le feu aux deux tours. On n'avait garde
de vouloir brûler une ville qui était un des magasins
des alliés. On a pourtant sauvé du feu les magasins ou
une partie.
Quesnel à du Vaucel
18 juin 1693.
On mandait de Paris, le 6 juin, que le P. Bouhours
est toujours fort attaqué de grands maux de tête qui
l'empêchent de travailler. Le bruit se répand même
quelquefois qu'il a tout à fait perdu l'esprit. On assure
néanmoins qu'on le voit quelquefois dans les rues. On
ne laisse pas, dit-on, de continuer la traduction du
1. Une relation de la prise d'Heidelberg {Dépôt de la Guerre, vol. 1201)
donne la même version que Quesnel pour dégager la responsabilité du
maréchal de Lorges, en ce qui concerne l'incendie. Michelet remarque,
à juste titre, que des atrocités et des horribles massacres de cette
campagne les mémoires du temps ne s'émeuvent guère. Notre pieux
Quesnel n'a pas un mot de blâme contre son roi.
270 CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNEL
Nouveau Testament ; c'est-à-dire le P. Tellier et quelques
autres travaillent sur les Actes et sur saint Paul.
L'archevêque de Lyon, Lévêque de Comminges1 et
celui de Saint-Flour 2 sont morts.
M. de Lyon3 laisse un grand archevêché, trois
abbayes et autant de bons prieurés vacants. 11 n'a pas
laissé de mourir fort tranquillement, le 4. Le dimanche
d'auparavant, il avait dicté une lettre de huit pages à
son neveu, le maréchal de Villeroy. A minuit, il fit
dire la messe à côté de son lit, communia en viatique,
fit faire la recommandation de l'âme, répondit à tout
et dit ensuite : « Seigneur, je suis prêt à mourir quand
il vous plaira. » Il mourut le 4, en disant : « Allons,
allons ! >
C'est tout de bon que le roi est retourné à Versailles ;
au moins il en a pris le chemin par Reims, et il doit
arriver vers le 24 '*. On dit que le progrès de ses armées
en Allemagne l'a fait changer et a fait prendre la réso-
lution de pousser vigoureusement la guerre en Alle-
magne, pour obliger l'empereur à faire la paix. M. le
Dauphin est donc allé sur le Rhin avec une armée de
30.000 hommes, qui agira séparément, pendant que M. le
maréchal de Lorges fera tête au prince de Bade, qui
n'a pas trop bien commencé pour nous faire voir ces
grands exploits qu'on attendait de lui. J'ai peur que
Rhinfels ne soit la place la première attaquée, à moins
qu'on n'aille droit à Mayence.
Nous avons vu le règlement que le nouvel évoque
d'Angers a fait pour son domestique. Gela est fort édi-
liant.
1. Louis de Rechignevoisin de Guron.
2. Jérôme de la Mothe-Houdancourt.
3. Camille de Neufville de Villeroy, né à Rome en 1606, archevêque
de Lyon depuis 1653, lieutenant général du Lyonnais.
4. Louis XIV était tombé malade au Quesnoy, ville forte proche de
Valenciennes, et s'en retourna de là à Versailles. Ce fut sa dernière
campagne.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 271
Roses1, en Catalogne, s'est rendue au roi.
Voilà assez d'écriture qui me dispense de faire des
réllexions sur votre dernière lettre. Nous attendons ce
qu'il aura plu à Dieu d'ordonner ou de permettre sur le
formulaire. Je m'imagine que le cardinal d'Estrées
demandera l'archevêché de Lyon, qui est à sa bienséance
à cause de l'abbaye de Saint-Claude.
Quesnel à die Vancel
26 juin 1693.
Le roi retourne lentement. On ne sait s'il n'est point
malade2.
L'abbé de la Luzerne3, nommé à l'éveché de Cahors,
était l'aîné, après la mort de son frère, tué près de
Liège, il y a trois ou quatre ans. Il ne voulut pas
quitter une abbaye de trois ou quatre mille livres, mais
céda son droit d'aînesse à son cadet moyennant dix
mille livres de pension sur le bien. Mais il a remis
cette pension à son frère, en faveur de son mariage
avec la nièce du P. de La Chaise qu'il a prise sans
argent, à ce qu'on dit; encore le comte de La Chaise
s'est-il fait prier. Le roi a dit au P. de La Chaise que
c'était un fort bon mariage pour sa nièce. Sa Révérence
repartit au roi que le pauvre abbé était très perdant
dans cette affaire, donnant dix mille livres de rente
aux nouveaux mariés, et qu'il était d'autant plus à
1. Petite ville forte, avec un port, défendue par une bonne citadelle.
Elle fut prise par le maréchal de Noailles, le 9 juin, tandis que le
comte d'Estrées en faisait le siège par mer.
2. Le Journal de Fagon dit que Louis XIV souffrait, à cette époque,
d'une espèce d'hypocondrie rhumatismale.
3. Briqueville de la Luzerne eut, de 1693 à 1741, un des diocèses les
plus ravagés par les molinistes. Nous voyons, dans les Nouvelles ecclé-
siastiques, que, s'il n'approuvait point les persécutions contre les jan-
sénistes, il ne daignait les empêcher.
272 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
plaindre qu'à cause qu'il était devenu son allié, lui,
Père de La Chaise, avait les mains liées pour demander
à Sa Majesté quelques grâces en sa faveur. Mais le roi
lui dit qu'il ne devait pas laisser de le faire. Par
malheur pour lui, il n'y avait alors rien de meilleur à
donner que Téveché de Gahors, pour récompenser la
donation et mettre en honneur le nouvel allié du
népotisme.
Je reviens à nos moutons. Quoi! est-ce que le pape
ou la congrégation sont assez durs pour ne pas ordon-
ner à M. l'assesseur, par exemple, d'écrire seulement
un mot pour expliquer ce qu'ils disent être l'intention
de la congrégation? Mais je vois bien qu'ils ne veulent
rien écrire ; au moins on écrira fort et ferme de ce
côté-ci, et l'on me dit hier qu'une certaine personne
va se retirer quelque part pour défendre avec liberté
l'innocence et la vérité opprimées dans la personne et
dans le livre de M. l'éveque d'Ypres. Si je le pouvais
empêcher d'une seule parole, je me garderais bien de
le faire. Il ne faut pas laisser opprimer le juste ni la
justice. Les Romains verront ce qu'ils y gagneront.
Puisqu'ils ne veulent point de paix, ils n'en auront
point, et, puisqu'ils veulent bien que l'Eglise soit
désolée pour leurs folles prétentions, ils porteront ce
paquet au jugement de Dieu.
On dit que le duc de Montmorency et six capitaines,
se voulant jeter dans Casai, ont été faits prisonniers.
Quesnel à du Vaucel
2 juillet 1693.
Il est tombé une maison au faubourg Saint-Jacques,
où était encore la bibliothèque de l'évêque d'Avranches.
Comme il Ta donnée après sa mort aux jésuites de la
maison professe, il vint un fort grand nombre de
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 273
jésuites pour ramasser les livres et les manuscrits et
les tirer du débris de la maison. On dit que ce prélat
logera chez ces Pères, quand il viendra à Paris. On dit
que ce sont les mânes de M. Descartes qui ont renversé
cette maison.
Les armées ne font rien en ce pays que se regarder
Tune l'autre. On dit que les Anglais de l'armée des
alliés désertent à force. M. le Dauphin fera parler de
lui dans peu de temps, car tout se dispose là pour une
expédition considérable. Ce sera, apparemment, ou
Mayence ou Rhinfels. Le roi est de retour, du 26, à
Versailles. La flotte de France est sur les côtes d'Es-
pagne. La flotte des Anglais et des Hollandais, partie
pour Smyrne, pourrait bien tomber entre leurs mains,
et celle qui en vient et qui est dans le port de Cadix
court aussi grand risque.
Quesnel à du Vancel
10 juillet 1693.
Vous aurez déjà appris, Monsieur, comme nous ne
sommes pas présentement en péril ; mais peut-être que
le péril pourrait revenir à la queue de la campagne.
Cela dépend du succès. Quelques avis de Paris disent
que M. le Dauphin passe le Rhin. Les politiques qui
croyaient qu'il allait à Mayence ou à Rhinfels ne savent
plus où ils en sont1. Peut-être est-ce pour aller à
Francfort, ou pour aller chercher le prince de Bade.
Les gazettes de Hollande et de Bruxelles mettent le duc
de Montmorency, fils aîné de M. le duc de Luxembourg
et gouverneur de Normandie, au nombre de ceux qui
ont été arrêtés en Piémont, déguisés en paysans; mais
1. Le roi change brusquement l'orientation de la guerre et la porte,
malgré les supplications de M. de Luxembourg, de Flandre en Allemagne,
en y envoyant Monseigneur avec un fort détachement de troupes.
I, 18
274 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
il n'y a guère d'apparence. Nos amis, qui le connaissent
particulièrement et qui nous avaient recommandés à
lui, ne nous en ont rien appris.
Dimanche dernier, les ennemis des Français atta-
quèrent un grand convoi qui allait à l'armée de M. de
Luxembourg. Ils furent repoussés avec perte consi-
dérable. Cependant le gouverneur de Mons, à ce qu'on
dit, y est demeuré.
Une lettre de la Flèche, du 28 juin, marque que
Monsieur, faisant sa tournée, a découvert que l'on
avait fait plusieurs magasins de blé sur les frontières
de Bretagne et de Normandie; que les vaisseaux qui
allaient en course faisaient commerce avec les Anglais
et les Hollandais, ce qui avait contribué à la disette.
On ajoute que Monsieur, pour en faire exemple, avait
fait pendre plus de deux cents, tant officiers que volon-
taires, et fait planter force potences. Depuis cela le blé
a ramendô de moitié en Bretagne. J'ai peine à croire
le nombre de deux cents.
Quesnel à du Vaucel
17 juillet 1693.
L'entrée du feu évoque de Gahors x n'avait pas été
fort heureuse. C'était un joueur, et, quelqu'un ayant
fait connaître au roi ce qu'il était après sa nomination,
Sa Majesté en fit plainte au P. de La Chaise, qui en
fut quitte pour dire qu'il ne l'avait pas assez bien
connu. On dit que le premier président Le Jay n'avait
jamais été marié. Il faut donc que ce prélat fût son
petit-neveu. Il était docteur de Paris, et peut-être
avait-il pris le frein aux dents.
Le P. Pomereau, jésuite, est député de la province
1. Henri-Guillaume Le Jay.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 275
de Paris pour l'assemblée générale qui se doit tenir
au mois de septembre. Le P. Bourdaloue disait der-
nièrement qu'il n'y avait plus que l'animal dans le
P. Deschamps. 11 ne laisse pas de se remuer beaucoup,
cet animal.
Les troupes de Liège, au moins un détachement, a
été bien battu par un autre détachement du maréchal
de Luxembourg, qui leur a pris leur "bagage1.
Le maréchal de Lorges a passé le Neckar, a forcé un
passage considérable, s'est avancé dans le pays jusqu'à
Darmstadt, qu'il a pris. Tout fuit devant lui. Il passera
peut-être le Mein. M. le Dauphin était de l'autre côté
du Rhin, à deux lieues de Mayence. Voilà de grands
fous qui se font désoler pour l'amour d'un usurpateur,
qui les séduit pour les empocher de faire la paix.
La flotte des alliés est retournée à Torbay. Ils ne
savent sur quel pied danser, car ils n'osent s'éloigner
de leurs côtes. Cependant les flottes de France, jointes,
sont sur les côtes d'Espagne.
Quesnel à du Vaucel
24 juillet 1693.
Il n'est pas vrai que l'archevêque d'Auch ait été fait
archevêque de Lyon. Je crois qu'il y perdrait pour le
revenu2. Les gazettes, non de France, mais de Hollande,
ont dit que l'évêque d'Autun avait pris possession de
cet archevêché.
Toutes les intelligences manquées à Dendermonde,
1. Depuis le départ du roi, le maréchal de Luxembourg s'efforçait
d'amener le prince d'Orange à livrer bataille. Le 15 juillet, — et c'est
cette escarmouche dont il est question dans la lettre de Quesnel, — il
attaqua un détachement commandé par le comte de Tilly et le mit
en déroute.
2. En effet l'archevêché d'Auch rapportait 90.000 livres, et celui de
Lyon seulement 48.000.
276 . CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL
Maestricht et Liège, sont des contes de gazette. Le roi a
pu changer sur les nouvelles du Rhin et la disposition
des affaires d'Allemagne, plus propres à faire faire la
paix, si on était fort en ce pays-là. M. le Dauphin a
joint son armée à celle du maréchal de Lorges. On dit
qu'il va publier un manifeste ; que le roi y déclarera
que son dessein est de rétablir le roi Jacques ; qu'il
invitera les princes à concourir à un si bon dessein ;
que, pour finir la guerre, il offrira de raser Philips-
bourg, Fribourg, Huningue, et qu'il rendra la Lorraine
à son souverain. M. D. [Arnauld] tient la paix faite
sur ce projet, à quoi ne contribueront pas peu les autres
avantages, une armée capable d'entrer bien avant dans
l'empire et de battre, dos à ventre, le prince de Bade,
dont on avait déjà chanté le triomphe par avance. Huy
a été assiégé lundi ou dimanche ; la ville est prise1, et
le bruit court aujourd'hui que le cbâteau s'est rendu.
C'est le maréchal de Villeroy qui a fait le siège d'un
côté et le marquis d'Harcourt de l'autre. On dit que le
courrier d'Espagne a apporté pour nouvelle, hier au
soir, que le maréchal de Tourville a pris la flotte de
Smyrne 2, qu'on tient riche de beaucoup de millions,
ei que l'escorte anglaise, qui était de vingt vaisseaux, a
été battue.
Les nouvelles de Paris disaient que M. de Pom-
ponne se préparait à aller en Allemagne ; mais on n'en
sait rien par les voies particulières. Si cela était, cela
dirait bien des choses et ferait beaucoup espérer la
paix. Voilà le roi Guillaume en mauvaise posture. 11
fait avancer son armée vers Liège. Il prétend peut-être
se loger dans les amples lignes qu'on a faites autour
de Liège pour la défendre.
1. Par le maréchal de Villeroy, le 24 juillet.
2. Le 27 juin, le maréchal de Tourville attaque, entre Lagos et
Cadix, le vice-amiral Roock, qui conduisait la flotte de Smyrne et lui
brûle quatre vaisseaux de guerre et quatre-vingts vaisseaux de mar-
chandises.
CORKESPONDAlSCË DE PAS0U1ËR OUESNEL 277
On mande qu'il court en Touraine des bêtes féroces,
qu'on croit des loups-cerviers, qui mangent les hommes,
et qu'il y en a déjà eu cent vingt personnes de man-
gées.
La nouvelle de l'enlèvement de la flotte de Smyrne
se confirme. On dit que J'escorte, qui était de trente ou
trente-trois vaisseaux, s'est battue durant quatre jours
avec le secours des vaisseaux marchands.
Quesnel à dit Vaucel
31 juillet 1693.
Avant-hier, 29, s'est donnée une des plus sanglantes
batailles dont on ait parlé il y a longtemps1. Après que
le maréchal de Villeroy eut pris la ville et le château
de Huy en deux ou trois jours, il revint joindre le
maréchal de Luxembourg, qui fit mine d'envoyer du
côté de Charleroi, pour obliger les alliés de tourner de
ce côté-là et d'y envoyer du monde, et tout d'un coup
vint, par une autre feinte, comme investir Liège; et
les alliés, en effet, détachèrent dix bataillons pour y
jeter dedans, en les faisant passer par Maestricht. Les
alliés cependant s'avançaient pour l'observer; mais
M. de Luxembourg ayant, le 27, tourné tout d'un coup
vers eux, vint se poster tout proche de leur armée,
en sorte que les gardes avancées étaient à la portée
du pistolet les unes des autres. On dit que les ennemis
crurent que ce n'était qu'une bravade. Quand ils
auraient cru que c'était tout de bon, ils étaient trop
près pour décamper et mettre devant eux une petite
rivière, comme ils l'auraient pu un peu plus tôt. Le
lendemain, ils virent bien que ce n'était pas raillerie.
1. Bataille de Nerwinde, où, dit Michelet, « dix mille Français, dix-
sept mille alliés restèrent pour engraisser là terre ».
278 CORRESPONDANCE DE PASQTJIER QLESNEL
Le maréchal de Luxembourg les attaqua. Les alliés se
défendirent fort bien, et le matin, dit-on, la victoire
était douteuse ; mais, l'après-dinée, les Français enfon
cèrent tout, et toute l'armée entièrement fut mise à
vau-de-route, quelques efforts que le roi Guillaume et
l'électeur de Bavière fissent pour rallier. Le premier
s'enfuit dans le fort château de Liau (Liewe), entre
Louvain et Liège, le second à Dicst. On ramasse les
débris de l'armée, qui sont fort petits. On ne sait point
bien encore les particularités. Le gros bagage avait été
envoyée Diest; ainsi il a été sauvé. Le reste a été
pris : l'argenterie des deux princes et leurs tentes, le
canon et tout le reste. Le prince de Barbançon tué1,
c'est celui qui défendit Namur; le marquis de Leyde,
et un grand nombre de noblesse. Le comte d'Athlone2
est prisonnier; c'est celui qui a achevé de réduire
l'Irlande, sous le nom de général Kinkle. Un grand
nombre de fuyards ont été noyés, en se voulant sauver
en foule au-delà d'une petite rivière. On dit qu'au
commencement du combat les alliés ont fait prisonnier
un brigadier français et le duc de Berwick, fils naturel
c,lu roi Jacques, qui était dans les troupes de France.
Je ne sais pas davantage, car hier il était défendu,
sous peine de la vie, de parler de la bataille. Mais cela
n'empêche pas qu'on ne soit dans une terrible conster-
nation ; on ne doit pas douter qu'il n'y ait beaucoup
de monde de tué, du côté des Français. C'est vers Tir-
lemont, à cinq ou six lieues de Louvain, que la bataille
s'est donnée. D'un autre côté, M. le maréchal de Tour-
ville a envoyé à Toulon vingt-six vaisseaux de la flotte
de Smyrne, dont deux sont vaisseaux de guerre, de
1. Octave-Ignace, duc d'Areinberg, duc et prince de Barbançon et du
Saint-Empire, gouverneur de Namur en 1G74, et dernier représentant
de cette branche de la maison de Ligne.
2. Godard de Réede de Guinckel, ayant suivi Guillaume III en Angle-
terre, fut créé comte d'Athlone, en 1691. Il avait le commandement de
la cavalerie des Provinces-Unies.
CORRESPONDANCE DE PASQUIEK QUESNEL 279
soixante ou quatre-vingts pièces. Il en a coulé à fond
ou brûlé quarante-six et en a encore brûlé douze sous
la tour de Cadix, devant laquelle je crois qu'il est
encore, et a envoyé une escadre, sous le comte de Cha-
teau-Rcnault, pour poursuivre le reste. C'est une ter-
rible nouvelle pour les Hollandais et les Anglais.
Il pourrait bien y avoir aussi une bataille en Alle-
magne, les armées de M. le Dauphin et du maréchal
de Lorges étant jointes.
Quesnèl à du Vancel
7 août 1693.
Pour votre histoire, je vous en donnerai deux autres.
La première est que M. l'archevêque, qui allait autre-
fois faire ses visites si régulièrement chez Mme de Bre-
tonvilliers, les fait maintenant de même chez la
duchesse de Lesdiguières. Cette jeune veuve est, comme
vous savez, l'héritière de la maison de Gondi, fort livrée
à la mère abbesse du Fargis, dont je crois qu'elle était
ou nièce ou proche parente, et à Mme des Gordes. C'est
un esprit aisé à prendre. L'archevêque la trouve à son
goût, et elle se plaît à la conversation de l'archevêque ;
de sorte que tous les jours, depuis cinq heures du soir
jusqu'à minuit, il est avec la dame, et c'est une horloge
pour le voisinage. On ne croit pas qu'il y ait autre
chose que conversation. Cette dame disait une fois, en
présence de plusieurs autres grandes daines de la cour,
qui, peut-être, lui faisaient la guerre sur cette fréquen-
tation, que la conversation de M. l'archevêque était
fort agréable et fort belle. « Il est vrai, ajoutait-elle,
qu'il veut quelquefois badiner; mais je vous lui pince
le nez si serré qu'il n'a garde d'y revenir. »
M. de Grenoble, aux sermons de qui elle avait été
gagnée, la dirigeait; mais je crois que cela est fini.
280 CORRESPONDANCE ÛE PASQUIER QUESNËL
Ces conversations ont été rapportées au roi une fois,
et Sa Majesté demanda au prélat ce qu'il faisait si long-
temps et si souvent chez cette duchesse. Il répondit
qu'elle avait été autrefois janséniste et qu'il travaillait
à la désabuser, qu'elle était déjà sur un assez bon pied,
mais que ce n'était pas l'affaire d'un jour.
En voici pour l'autre personnage. Il y eut, à la
semaine dernière, un an que Mme de Maintenon avait
donné au roi Y Office de la semaine sainte, de M. Le
Tourneux, latin-français. Le roi s'en accommodait fort.
Le P. de La Chaise en fut averti, et, le jeudi, comme
Sa Majesté était à ténèbres, le Père confesseur s'appro-
cha, comme par curiosité, pour voir quel livre c'était,
et, l'ayant vu, il dit qu'il valait mieux prier dans la
langue de l'Eglise. Le roi avait peine à se rendre, disant
que cela l'accommodait fort, qu'il n'entendait pas le
latin. Le Père persista à dire qu'il y avait plus de béné-
diction à prier en latin avec l'Eglise, retira doucement
le livre des mains du roi et lui en mit à la place un
autre qu'il avait tout prêt sous son bras.
La bataille a été fort sanglante. Le prince de Bar-
bançon, le prince de Solms 1 et plusieurs généraux y
sont demeurés, du côté des alliés. Du côté des Français,
le duc d'Uzès2, qui n'avait point de commandement,
c'est un jeune homme; le marquis de Montchevreuil3,
parent de Mmc de Maintenon, et lieutenant général ou
maréchal de camp, le prince Paul de Lorraine4, frère
du prince de Commercy, ont été tués, et beaucoup
1. Henri Mastrick, comte de Solms, avait le gouvernement de Nimègue
et la commanderie teutonique du baillage d'Utrecht.
2. Louis, duc d'Uzès, eut les deux jambes emportées. Il était colonel
du régiment de son nom.
3. Lieutenant général et gouverneur d'Arras. « Un fort honnête
homme, dit Saint-Simon, et un bon officier général. »
4. Jean-Paul de Lorraine, frère du prince de Commercy, qui était
passé au service de l'Empire. Le roi lui avait donné la confiscation de
son frère.
CORRESPONDANCE DE PASOUIER QUESNEL 281
d'autres. Ce pauvre prince Fa été par la brutalité des
gens de l'armée des alliés, à qui il dit qu'il avait un
frère dans leur armée et offrant beaucoup d'argent; ils
l'assommèrent sans quartier, et on dit, en effet, que l'on
avait crié de la part du prince d'Orange : « Point de
quartier pour les Français! »
Le duc de Berwick, fils naturel du roi Jacques, a été
prisonnier ici. Je crois qu'il a été renvoyé en échange
d'un duc anglais, pris par les Français1.
Le duc de Berwick a vu, dit-on, le prince d'Orange
qui lui dit : « Monsieur, je plains votre malheur. »
« — Monsieur, répondit le duc, je plains encore plus
le vôtre. »
Le maréchal de Luxembourg loue la vigoureuse
résistance des alliés, dans son billet au roi ; et ici les
Espagnols et autres du pays ne se peuvent lasser d'ad-
mirer l'intrépidité des Français et la manière dont ils
vont au feu. Jamais déroute n'a été plus grande de ce
côté-ci ; mais il est revenu et ressuscité du monde qui
avait pris la fuite.
Le prince de Gonti a eu un coup de sabre sur la
tête. Les deux fils du maréchal de Luxembourg sont
blessés2.
Quesnel à du Vancel
14 août 1693.
La gazette de Paris dit que les alliés ont perdu dans
la dernière bataille vingt mille hommes et plus, tant
tués que blessés, soixante étendards, huit mortiers et
soixante-dix à quatre-vingts pièces de canon. Le prince
1. 11 fut, en efl'et, échangé contre le duc d'Ormond.
2. L'un des deux, le duc de Montmorency, se jeta au-devant de son
père, lorsqu'on le visait, et reçut le coup. Sa blessure lui fit quitter le
service.
282 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
d'Orange fait bonne mine à mauvais jeu. C'est un
malhabile homme de s'être amusé à envoyer un grand
détachement de ses troupes en Flandre pour avoir des
contributions, et de s'être exposé par là à être défait
comme il l'a été. Il ramasse auprès d'ici son armée.
Le maréchal de Luxembourg a envoyé un détache-
ment jusqu'en Gueldre mettre tout sous contribution,
et dans la mairie de Bolduc. Il s'est rendu maître de
Maeseyck, ville appartenant à Liège, qui est sur la
Meuse en-dessous de Maestricht. Elle est très propre à
fortifier, s'ils y demeurent. Voilà la Meuse fermée des
deux côtés par Huy et Maeseyck, les villes de Maestricht
et de Liège entre deux.
On compte quarante vaisseaux marchands pris de
la flotte de Smyrne, outre trois ou quatre de guerre et
un grand nombre de brûlés et coulés à fond. On dit
Belgrade attaqué par les Allemands. Le prince de Bade
est si bien retranché qu'on ne le peut attirer au combat.
Voilà une feuille contre le libelle du Nestorianisme
renaissant.
Le livre du Culte de la Vierge, de M. Baillet1, est
sorti sain et sauf des mains des examinateurs qu'avaient
donnés M. l'archevêque.
Les nouvelles de Paris disent le P. de La Chaise fort
malade d'une grosse fièvre.
Quesnel à du Vaucel
21 août 1693.
La bataille s'est donnée, et néanmoins nous sommes
en sûreté. On dit que nous sommes presque à la veille
1. De la dévotion à la sainte Vierge et du culte qui lui est dû, in-12,
par Adrien Baillet, prêtre et bibliothécaire de M. de Lamoignon. Ce
livre excita quelques rumeurs, car il désapprouvait ouvertement bien
des pratiques autorisées par l'Eglise.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 283
dune seconde bataille, car les armées sont entre Mons
et Bruxelles, disposées à en venir de nouveau aux
mains. Les Allemands de delà le Rhin sont retranchés
jusqu'aux dents, et il n'y a pas eu moyen de les
attirer au combat. On désole tout, cependant, et on met
tout sous contribution. M. le Dauphin avait dessein de
donner bataille, et rien de plus. Nous avons les oreilles
rebattues de tous ces faux bruits de trahison. Les alliés
font arrêter tous ceux qui rendent leurs villes pour
couvrir leur honte. Ils l'ont fait à l'égard des officiers
qui ont rendu Roses et Huy, comme ils l'avaient fait
aux gouverneurs de Mons et de Namur.
Il n'y a point eu de secrétaire du duc de Bavière
exécuté ; mais un musicien le fut, il y a un an, après
la bataille de Steinkerque, parce qu'il était gagé des
Français pour leur donner des avis.
Les deux lils du maréchal de Luxembourg, le duc de
Montmorency et le comte de Luxembourg, ont été
blessés à la bataille de Nerwinde, tant il est faux que
le premier soit prisonnier à Milan. C'est un marquis
de Fosseux1, qui est du nom de Montmorency et de qui
on disait qu'il ne le portait pas, mais qu'il le traînait.
Le duc de Savoie a été obligé de se retirer de devant
Pignerol et du fort de Sainte-Brigide, après y avoir
perdu mille à douze cents hommes.
C'est une injustice étrange que celle qu'on fait au
révérend Père général de l'Oratoire. On doit juger par
là, à Rome, combien le fantôme du jansénisme fait de
mal ; car c'est sur ce que M. de Paris a fait entendre au
roi qu'il est un des chefs de ce parti, et c'est par la même
imposture qu'il retient en prison le P. du Breuil, à l'âge
de plus de quatre-vingt-deux ans.
1. Léon de Montmorency, marquis de Fosseux, colonel du régiment
de Forez.
284 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNËL
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
Liège, 13 septembre 1693.
Si vous aviez le cœur serré, ma très chère sœur,
quand vous nous avez quittés, je vous assure que le
mien était désolé doublement de perdre sitôt la conso-
lation que Dieu vous avait envoyée dans votre per-
sonne, et de vous voir partir si incommodée, parmi
tant de dangers et par un si mauvais temps et une si
méchante voiture1. Je ne saurais vous laisser aller plus
loin sans vous le dire et sans vous témoigner, pour ma
part, que votre visite m'a été un régal fort consolant
et dont notre solitude se réjouira longtemps. Dieu
veuille récompenser la sainte amitié que vous avez
pour notre cher Père abbé et de la part que vous voulez
bien m'y donner! J'espère que celui qui vous a donné
tant de courage pour vaincre les obstacles de l'entre-
prise et toutes les fatigues du voyage vous donnera,
pour le retour, la santé, les forces et la protection dont
vous avez besoin.
Nous ne serons point en repos que nous ne vous
sachions arrivée à bon port. Si vous avez, sur la route,
occasion de nous donner de vos nouvelles sans vous
embarrasser, n'y manquez pas, je vous en conjure. Ce
sera pour notre cher Père et pour nous tous un grand
soulagement. Que n'ai-je été en état de vous accompa-
gner, pour vous rendre les petits services dont je suis
capable, durant un voyage si pénible pour vous ?
J'ai été ravi de trouver quelque chose qui ait pu vous
garantir d'une partie du froid auquel vous serez exposée
dans un temps si bizarre. Mais je vous en prie, ma
bonne sœur, de me faire l'amitié tout entière et de ne
1. M'"° de Fontpertuis avait accompli le long voyage de Paris à
Liège pour revoir encore une fois M. Arnauld.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 285
parler point de le donner à personne des miens, à Paris.
Je vous assure que vous me mortifieriez étrangement,
si vous refusiez de le garder pour votre usage. Point
de façon, je vous en supplie; la liberté avec laquelle
vous en userez sera pour moi un gage de votre amitié.
Adieu, ma très chère sœur, je vous souhaite, pour
votre voyage, un Raphaël visible ou invisible, qui vous
conduise, vous guérisse et vous ramène chez vous, pleine
de santé et de joie.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
21 octobre 1693.
Notre cher patron (Arnauld) se porte beaucoup mieux.
Les remèdes lui ont fort bien fait. Sa fluxion est passée.
Sa dysurie n'est plus rien ou presque rien, et je n'ai
pas vu qu'il ait eu aujourd'hui aucune douleur. Cepen-
dant je le vois fort occupé de l'autre vie. Il se nourrit
de la parole de Dieu et de la prière beaucoup plus qu'à
l'ordinaire, et il fait de ses infirmités l'usage que les
élus en font, qui est de les regarder comme des aver-
tissements de penser à la mort. J'espère que les pré-
parations n'empêcheront pas que Dieu ne nous le con-
serve encore plusieurs années.
Quesnel à Mmc de Fontpertais
18 novembre 1693.
Je m'étais réservé de penser un peu à ce que vous
m'aviez mandé de la grosse dame ; mais je suis plus
résolu que jamais à ne rien recevoir d'elle.
ïl m'en roule bien des raisons dans l'esprit. Il y a
bien des gens, de ceux qui font profession d'une droi-
286 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
turc gauloise, qui ne voudraient accepter quoi que ce
soit de personnes qui s'enrichissent des deniers publics
et dont le bien demeure toujours comme embarrassé
par la nature de leurs emplois. Car, quoique ces per-
sonnes agissent, comme je le crois, avec toute sorte
de probité et qu'ils ne prennent que leurs droits, il est
difficile toutefois de ne pas regarder leurs richesses
comme la sueur et le sang du peuple, attendu qu'ils
profitent des charges que l'on met sur toutes choses et
qu'ils remplissent leurs coffres pendant que tous les
autres s'appauvrissent. Je ne les juge point, c'est Dieu
qui les jugera. Cependant je suis bien aise de ne me
point embarrasser et de conserver sur cela la liberté
et le repos de ma conscience. Quoi qu'il en soit de cette
raison, j'en ai d'autres plus particulières. Son superflu
est dû aux pauvres, et je ne suis pas encore en état
d'avoir droit au bien des pauvres ; car ces sortes de
personnes ne donnent pas avec prodigalité, et j'aurais
peur qu'à l'occasion des libéralités qu'elle me ferait
elle ne se resserrât à l'égard des pauvres.
Ensuite, j'ai exercé à son égard un ministère qui doit
être exercé avec le dernier désintéressement, et, comme
je n'aurais pas voulu, en ce temps-là, recevoir quoi
que ce soit, ni vendre en quelque façon ma liberté ou
mes soins, je ne le veux pas faire maintenant ni rece-
voir comme des arrérages d'une charge qui doit être
toute gratuite. Il peut arriver que je me trouverais
encore un jour dans le même emploi, et dès mainte-
nant elle peut m'engager à lui donner des avis, et
pour cela il faut avoir sa liberté tout entière.
Voilà ma disposition et ma résolution, sur quoi je
vous demande, ma chère sœur, un silence et un secret
inviolables. Pour elle, il faut éluder, avec votre adresse
ordinaire, les propositions qu'elle pourrait faire, en lui
représentant que je ne suis pas dans le besoin, que j'ai
des amis ; et cela n'est pas faux, puisque mon cher abbé
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 287
(Arnanld) m'a fait sur cela toutes les démonstrations
de bonté, de générosité et d'amitié possibles, et dont j'ai
le cœur très pénétré.
Quesnel à du Vaacel
29 janvier 1694.
Gomme l'affaire du général1 de l'Oratoire ne tient
par aucun endroit à celle de la régale, j'ai peine à
croire qu'on la veuille mêler avec celle-là. On ne sait
point quelle raison le prélat aura employée auprès du
roi. Mais la vraie raison est qu'il le hait personnelle-
ment, et il y a apparence qu'il aura fait entendre au
roi que ce général n'est pas agréable à sa congrégation,
qu'il empêche qu'on ne la puisse mettre sur un bon
pied et qu'il y entretient le jansénisme, en favorisant
ceux qui y ont inclination. Mais, tout coup vaille, ce
sera peut-être un moyen de faire dire pourquoi on le
tient relégué.
On ne va pas vite en France à l'égard de M. David
(Arnauld). Son neveu n'est pas hardi et ne fait pas
valoir son crédit autant qu'il peut. Il a une lettre de
l'oncle entre les mains ; on verra ce qu'il en fera. Elle
lui est écrite et est pleine de témoignages de respect,
de reconnaissance et d'attachement.
La paix de Savoie est allée à vau-l'eau, et le prince
d'Orange est venu, dit-on, sur notre marché pour un
million davantage. On prétend que l'empereur la
souhaite et que l'on ne désespère pas de ce côté-là ;
mais le prince d'Orange, qui a obtenu de son parlement
tout ce qu'il a voulu, l'emportera peut-être encore à
force d'argent. On dit qu'il y a, auprès de Florence,
1. Le P. de Sainte-Marthe,
288 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
un monastère de feuillants où on mène la vie de la
Trappe en bien des choses. Gela est-il vrai?
On dit que les jésuites de Lyon vendent publique-
ment à leur apothicaire de la confection de jacinthe et
de celle d'alkermès, dans de petits pots d'étain bien
propres, où l'on voit le nom de Jésus de la compagnie,
à raison de douze sous l'once.
Quesnel à du Yaucel
4 février 1694.
Il n'y a guère d'apparence que la paix se fasse avant
la campagne prochaine, à moins que l'empereur ne se
trouve pressé du côté de Hongrie et que le prince
d'Orange ne lui donne pas des secours suffisants que
le prince de Bade sollicite à Londres. La cherté est
aussi grande, pour le moins, en Angleterre et ici qu'en
France, excepté le blé ; mais on y en aura bientôt abon-
damment.
Voici une petite relation de ce qui s'est fait à Poi-
tiers. Au premier mcnsis de janvier 1694, on s'assem-
bla à l'ordinaire à Sainte-Opportune de Poitiers. Après
la séance, le P. du Bois, jésuite et docteur, actuelle-
ment régent, dit qu'il avait quelque chose qui lui
pesait sur le cœur contre plus d'une douzaine de doc-
teurs. On fit là-dessus grand silence. Le Père dit donc :
« On ne peut deviner quel est le sujet que notre com-
pagnie a donné à la Faculté d'avoir tant d'aversion
pour elle. L'on dirait, Messieurs, que de vous proposer
quatre jésuites, c'est vous proposer quatre démons. »
Le syndic prit la parole et dit au Père : « Je ne sais si
vos quatre jésuites sont quatre démons, mais je sais
de reste qu'ils en usent de même à notre égard, comme
des démons dont ils imitent les tours, les retours et
les détours. » « — Voilà qui est trop fort, dit le Père. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 289
« — Pas trop, dit le prieur des jacobins. » Vous croyez
peut-être que ce Père jésuite se trouva étonné. Point
du tout. Le syndic le reprit et le pressa par des gros
mots; à quoi le Père répliqua par cette japonade. Il
leva le bras droit en haut, le soutenant du gauche, et
dit : « Voyez-vous ce bras, voyez-vous ce bras ? Il
séchera plutôt que nous nous désistions de nos pré-
tentions. »
Qaesnel à M. de Porrade, à Orléans ]
Février 169 i.
La chose que je puis faire est de vous dire, Monsieur,
fort simplement, ce que je crois touchant les points
capitaux de votre lettre. Le premier qui s'y présente est
celui de l'éducation de la petite nièce. Il me semble
qu'on m'en a écrit une fois, et que j'ai renvoyé aux
livres de feu M. Varet et de l'abbé de Fénelon tou-
chant l'éducation des filles.
Je suis persuadé que c'est une chose bien difficile
que l'éducation d'une enfant de ce sexe, et qu'il faut
avoir bien du talent. Les habiller en comédiennes,
leur souffrir des nudités de gorge, leur donner de ces
coiffures monstrueuses dont les fontanges font partie,
les laisser jouer dans une rue ou à une porte avec
d'autres enfants, les envoyer seules en ville faire des
messages ou autre chose, leur inspirer la vanité, des
airs fiers et mondains, etc., ce sont choses que je n'ap-
prouverai jamais et que je condamne absolument.
Mais, pour ce qui est des habits, qu'ils soient de soie
fleurie ou de couleur, qu'elles aient des rubans rouges
ou verts sur la tête, ou qu'elles soient vêtues simple-
ment et sans rubans, je ne crois pas que cela soit de
grande conséquence. Il y a peut-être plus à craindre de
les habiller trop simplement et de leur refuser tout ce
1. Bibl. nat., ms. 19737,
t. 19
290 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'elles voient dans les autres enfants de leur sexe et
de leur âge, que de leur accorder ces petites braveries.
Ce qui arrive fort souvent de la conduite contraire est
qu'on leur donne lieu de désirer, avec ardeur, les choses
qu'on leur refuse ; qu'elles portent envie à leurs com-
pagnes en qui elles les voient; qu'elles en sont privées
dans un âge où elles les pourraient porter innocemment
et sans passion, et que, quand elles sont arrivées à un
âge plus avancé, elles les porteront avec cupidité et
attachement, les ayant longtemps désirées, et que, si
on ne les satisfait pas sur ce chapitre, elles seront dans
l'impatience de sortir de dessous la puissance d'une
mère pour s'en donner à cœur joie. Si vous ne m'en
croyez pas, Monsieur, vous ne refuserez pas d'en croire
saint Jérôme. Je crains qu'on n'abuse de son autorité,
quand on emploie, pour l'éducation des jeunes filles du
commun, ce qu'il n'a dit que de l'éducation de celles
que leurs parents avaient destinées à l'état de virginité
dès leur enfance ou même avant qu'elles fussent nées,
comme l'avait été la jeune Paule, fille de Leta. Ce qu'il
dit de ses habits ne regarde que ces sortes de filles
consacrées à Dieu avant même qu'elles se connussent;
et on en tirerait un argument pour prouver tout le
contraire de ce qu'on veut prouver à l'égard des autres.
Mais ce saint docteur ne donnait pas même ce conseil,
comme s'il eût cru qu'il y eût peut-être du mal ou de
l'inconvénient à en user autrement. Il parait bien, par
ce qu'il écrit à Gaudence pour l'éducation de sa fille,
qu'il tenait cela au moins problématique. Je dis « au
moins », car il paraît assez, par la suite, que l'opinion
qu'il met au second rang est celle qu'il juge la meil-
leure, et qu'il croit qu'il y a plus d'inconvénient à pri-
ver les jeunes filles d'habits un peu éclatants qu'à leur
en faire porter dans l'enfance.
J'oublie de parler du maître à danser. Je n'aime
point cela. Mais, si on a à le faire venir pour former la
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 291
taille à une enfant, lui apprendre à marcher et à
saluer, il vaut bien mieux que ce soit à un âge où elle
n'est pas capable d'en abuser, où même elle ne s'y
porte qu'avec peine (les enfants n'aimant point ce qui
les contraint ou les gène), que d'attendre à le faire à un
âge où elle s'y porterait avec passion et en appren-
drait plus qu'on ne voudrait. Au reste, je ne crois pas
avoir jamais rien fait, ni rien écrit qui aille à autoriser
le maître à danser. Et, si les filles de M. de R... l'ont
appris, je crois que ça a été à mon insu ou par la volonté
absolue du père. Je ne m'en souviens pas, et je ne
pourrais pas dire qu'elles l'ont fait, si on ne m'en
assurait.
Je vous dirai, Monsieur, à l'égard des habits de soie
que portent ces bonnes filles, que je les ai laissées sur
cela comme je les ai trouvées. Elles ont toujours été
vêtues fort modestement et fort simplement, à cela
près ; et je n'ai pas cru que cela fût de si grande consé-
quence qu'il fallût faire de changement. Quand les
Pères ont marqué la soie comme quelque chose qui
faisait partie du luxe, c'est qu'alors elle était fort rare,
coûtait très cher, n'était ordinairement que pour les
personnes du premier rang et faisait une grande dis-
tinction. Ce n'est plus cela maintenant. Elle ne distingue
plus celles qui en portent que des personnes presque
du plus bas étage ; l'exemple qu'on donne, en n'en
portant point, n'est suivi de personne. On fait assuré-
ment trop de fond sur cette circonstance extérieure.
Elles ne sont point, comme vous le supposez, Monsieur,
des vierges de profession. Elles sont, au contraire,
vierges sans profession. Elles le sont incognito. Et je
ne vois pas quelle nécessité il y a qu'une fille de famille,
qui aura dévotion de vivre dans le célibat, doive sonner
de la trompette pour publier partout qu'elle a pris
cette résolution, et attirer sur elle les yeux de tout le
monde par une manière de s'habiller qui vaut une
292 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
déclaration publique. Il n'y a en France de vierges de
profession que les religieuses, et il y a beaucoup de
personnes qui embrassent cet état sans entrer en reli-
gion et sans changer d'habit.
J'ai vécu plusieurs années dans un pays où les choses
vont autrement. Il y a peut-être plus de dévotes non
religieuses qu'il n'y a de religieuses de profession. Il y
en a des trois ou quatre mille dans certaines villes, et
il est aisé de les reconnaître, parce qu'elles sont toutes
habillées de môme et portent un habit simple, propre
aux dévotes.
11 n'y a rien de semblable en France, et la coutume
de s'y distinguer par l'habit, quand on a pris le parti du
célibat, n'y estpoint introduite. Chacun s'habille comme
il l'entend, et, pourvu que l'habit soit modeste, soie ou
laine, c'est tout un. Ce n'est point en cela que consiste
ni le christianisme ni la virginité. Cependant, Monsieur,
il semble que. parce qu'elles ont de la soie sur elles,
ce sont des vierges folles, des filles qui soient dans l'il-
lusion et dans une voie de perdition. Si vous croyez
qu'il y ait une loi qui rende la piété et la soie incompa-
tibles, pour moi je ne l'ai jamais vue. Les mœurs sont
le capital, et, pourvu qu'une fille qui vit dans sa famille
n'ait rien de contraire à la modestie, on doit être con-
tent d'elle et ne lui point faire de procès.
Quesnel à du Vaucel
26 février 1694.
Je vous dirai ce qu'on me mande de Paris. Un
homme de la cour, très instruit, rapporte que le car-
dinal d'Estrées dit que les jésuites n'avaient plus que
deux amis à Rome : lui, lorsqu'il y était, et le cardinal
de Janson, qui y est encore. De nos amis, qui sont les
siens, ont peine à croire ce qu'on leur a dit de sa con-
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 293
duite et de sa disposition à l'égard de M. D... [Arnauld]
et de ses amis. Car il paraît qu'il ne les renonce pas,
tant en France qu'à Rome. J'ai fait une petite remarque
en lisant la liste des prédicateurs, qui fait connaître
que les Pères n'ont ni tant d'hommes de mise ni tant
d'amis à Paris qu'ils en avaient autrefois. Ils ont, cette
année, la chaire de la Cour. Mais, en considérant les
seules paroisses de Paris, j'ai trouvé qu'ils n'en ont
que quatre, Saint-Paul, Saint-Louis, Saint-Nicolas-des-
Ghamps, Saint-Médéric, et que les Pères de l'Oratoire
en ont huit et Saint-Roch, qui est aujourd'hui une des
plus belles et un des plus beaux auditoires.
Le P. de Sainte-Marthe, qu'on accuse d'avoir fait les
quatre lettres contre l'abbé de la Trappe, est fait biblio-
thécaire de Saint-Germain-des-Prés, à la place du
défunt. C'est un parent du Père général de l'Oratoire.
Mme des Houlières, cette célèbre muse qui a loué les
Arnauld, est morte1.
Un jeune magistrat fort sage fut fort scandalisé de
voir jusqu'à quarante-cinq évoques au sacre de l'évêque
de Condom, il y eut dimanche huit jours, aux Jésuites.
Le prince de Conti devait partir le 19, pour aller
prendre possession de Neufchâtel. Son équipage lui coû-
tait 20.000 livres; mais, le 18, il apprit qu'il s'était
trouvé un testament de trois ans postérieur à celui quile
faisait légataire, etque tout est donné à Mme de Nemours,
qui est allée elle-même à Neufchâtel2. On dit qu'elle
a fait aussitôt son testament et qu'elle donne beaucoup
à la maison de Soissons 3, dont sa mère était. On dit que
Mme de Nemours savait bien ce testament postérieur,
1. Antoinette du Ligier de la Garde des Houlières, morte à Paris, le
17 février 1694.
2. 11 s'agit de la succession de l'abbé de Longueville, qui excita de
longues contestations entre le prince de Conti et Mme de Nemours, sa
sœur. Le procès fut jugé en faveur de cette dernière.
3. Elle fit une donation entre vifs de toute la succession en faveur
du fils naturel du comte de Soissons, le chevalier de Soissons.
294 CORRESPONDANCE DE PASQUÎER QUESNEL
mais qu'elle était obligée de n'en parler que quinze
jours après la nouvelle de la mort du duc de Longue-
ville. Je tiendrais cela suspect, si on osait soupçonner.
Vos lettres sont arrivées. Elles n'ont pas bonne mine,
et je n'attends pas grand'chose des brefs. L'obscurité
de ce décret en empêchera tout l'effet.
L'hiver n'a pas été, ni en France, ni ici, extraordi-
naire. 11 y a eu très peu de neiges. Le blé est déjà
diminué de prix, et le pain aussi, quoique la grande
ilotte de blé ne soit pas encore venue du nord. Peut-
être l'est-elle maintenant, le vent étant bon depuis
sept ou huit jours.
Quesnel à l'abbé Nicaise, à Dijon1
27 février 1694.
Je ne vous dirai pas, Monsieur, en latin ni d'un style
aussi figuré que M. Graevius, que je compatis à vos
maux; mais je ne le dirai pas pour cela avec moins de
vérité, et je ne souhaite pas moins ardemment que lui
que vous trouviez quelque bon remède qui apporte du
soulagement à votre douleur ou qui emporte tout à
fait votre mal. Je vous en envoie un dont j'ai vu de
mes yeux tout le succès qu'on peut désirer. Gomme la
personne qui s'en est servie n'avait que la dysurie, et
non la gravelle, je ne sais pas s'il sera aussi bon pour
vous. Je me souviens pourtant qu'il- lui fit jeter une
petite pierre; au moins il en sortit une, pendant sa
dysurie et lorsqu'il usait de ce remède. Votre mal est
aussi plus invétéré que le sien. Mais l'essai n'en est pas
difficile, parce qu'il est fort innocent et qu'il ne peut
faire de mal. Il en faut prendre une cuillerée d'heure en
heure, et plus souvent môme, quand le mal presse. Si
le mal cessait, il serait bon de ne pas laisser d'en prendre
encore quelques jours, quelques semaines après.
1. Bibl. nat., iris. 9363.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 29S
Il faut, quand on le prend après le repas, qu'il y ait
une heure environ d'intervalle, et de même, quand on
le prend avant le repas. Je voudrais, Monsieur, savoir
quelque chose de meilleur pour votre soulagement ; ce
me serait beaucoup de joie de vous le procurer et de
vous voir guéri parfaitement. Cependant il faut s'armer
de vertu et de patience contre des maux qui ne cèdent
pas facilement aux remèdes. On a toujours cet avan-
tage dans les maux qui affligent le corps, que, quoi
qu'il en arrive, on y trouve toujours son avantage
quand on les regarde d'un œil vraiment chrétien. Ce
qui n'est pas bon pour le corps est bon pour l'âme, et le
médecin tout-puissant sait l'art de guérir l'âme par les
maladies corporelles, en les faisant servir à expier nos
péchés et à nous détacher des amusements de la vie.
Sérieusement, Monsieur, si un homme ne songe, à
soixante ou soixante-dix ans, à se défaire de ces occu-
pations vaines et inutiles, semblables à la science des
sirènes et à l'explication d'un morceau de marbre, s'il
ne se sépare de ces sortes de commerces qui ne sont
bons qu'à nous faire perdre le temps que Dieu nous
donne encore pour penser à l'éternité, il y a beaucoup
à craindre. Il ne faut point marchander. Il faut rompre
tout d'un coup, parce que le temps est court et qu'on
ne sait pas ce qu'on en aura pour l'affaire seule impor-
tante. Que le monde dise ce qu'il voudra! On l'a trop
écouté, et les vains applaudissements dont on s'est
nourri, et qui ont entretenu l'esprit d'amusement,
doivent être expiés par le mépris que certaines gens
pourront faire d'un homme qui ne veut plus penser
qu'à son salut.
Le P. de Noris a des affaires. On a déféré dix-huit
propositions de son ouvrage, qui comprennent tout ce
qu'on y a autrefois critiqué. Déjà huit de celles qui
pouvaient faire plus de difficulté ont évité la censure;
on espère que le reste échappera aussi. C'est une affaire
296 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'on lui fait, parce que ses adversaires craignent
qu'il ne soit fait cardinal, le pape s'étant ouvert en sa
faveur. Vous savez que le cardinal Casanate est biblio-
thécaire apostolique à la place du cardinal Laurea,
mort. Je suis, Monsieur, tout à vous de très bon cœur.
Part à vos prières et à votre amitié, et, au nom de
Dieu, songez à vous sauver.
Qucsnel à dit Vancel
5 mars 1694.
Le 13 février, on arrêta à Tours un libraire et un
imprimeur, découverts par un ouvrier, qui était venu
donner avis à la cour qu'on imprimait là un livre
sous le titre de : La B(Ue à sept têtesx. On dit que ce
livre attribue à la société des jésuites les sept carac-
tères de la Bête de l'Apocalypse.
Une lettre de Tours marque que l'auteur se nomme
Billard et qu'il est aussi arrêté. Une autre lettre de
Tours marque qu'un prêtre, nommé Charpentier, fut
conduit à la trésorerie, ou prison dans l'officialité,
pour la même affaire ; peut-être est-ce la même per-
sonne en deux noms. Il se répand, dit-on, un bruit,
que l'auteur est très chaud et très aheurté à son sens,
n'ayant jamais voulu croire ses meilleurs amis qui lui
disaient, par esprit d'équité et de charité, que son
ouvrage n'était bon qu'à être jeté au feu.
Votre cardinal Barbarigo2, ôvêque de Padoue, que
1. La Beste à sept têtes ou beste jésuitique, conférences entre Théo-
phile et Dorothée, où Von fait voir quelle est la politique des jésuites
(par l'abbé Pierre Billard), Cologne (Tours), 1693, 2 parties in-12. Cet
ouvrage fit enfermer son auteur à la Bastille. C'était un oratorien,
mort en 1726. Le livre est aujourd'hui à peu près introuvable, car il
fut détruit avec soin par les jésuites.
2. Le cardinal Grégoire Barbarigo dut surtout sa renommée à son
grand amour des lettres. 11 créa, dans son séminaire de Padoue, des
chaires de grec, d'hébreu, de syriaque et d'arabe. La traduction dont
s'indigne Quesnel était donc tout à fait dans le cercle de ses études.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 297
l'on nous vantait tant, s'amuse à faire imprimer TAlco-
ran, comme Y Histoire des savants le marque. Il y a là
bien peu de lumière ou bien peu d'esprit épiscopal. Ne
connaît-il donc point d'autre bien à faire pour un
évoque ?
Quesnel à du, Vaucel
11 mars 1694.
M. Boileau-Despréaux a fait une satire contre les
femmes, qu'on nous a envoyée. Tous les mauvais carac-
tères des femmes y sont bien dépeints. Le mal que
fait l'opéra, à l'égard des plus raisonnables, y est
vivement décrit. Elle est trop grosse pour être envoyée
par la poste. Le docteur, son frère, a quitté Sens, où il
était doyen, et le roi lui a donné une chanoinie de la
Sainte-Chapelle.
On s'attend bien d'avoir la guerre en Piémont. Elle y
sera forte. Le roi y aura cinquante ou soixante mille
hommes. Il viendra dans ce mois-ci à Chantilly, et
ensuite à Compiègne, faire la revue de sa maison.
Le cardinal de Bouillon est encore à Huy, d'où il
écrit souvent au chapitre ; mais il n'y a rien gagné
jusqu'à présent. On dit que ni le cardinal de Bouillon
ni les princes prétendants n'y auront guère de part, et
qu'on choisira plutôt un vieillard du pays. On ajoute
qu'un chanoine de Liège, qui a une abbaye en France,
est entré à Liège sans passeport et qu'il a proposé de
la part du roi trois sujets, dont l'un est le baron de
Surlet.
Quesnel à du Vaucel
26 mars 1694.
On vous envoie un libelle triomphant des jésuites
de Paris, qui nous en vint hier. Vous verrez, par là,
comme chacun croit avoir gagné son procès ou fait
298 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
semblant de le croire. Les jésuites de Paris se
réjouissent du décret et du bref du pape1; ceux de
Rome en pleurent, et ceux des Pays-Bas ne savent s'ils
en doivent rire ou pleurer. S'il s'agissait d'une terre
ou d'une somme d'argent, on aurait bientôt vu qui
aurait gagné. Mais, comme il s'agit d'autre cbose qui
n'est pas si sensible, et que le décret n'est pas si clair
qu'un arrêt du parlement, il semble que les juges
romains ont si bien fait qu'ils ont contenté les deux
parties, quoique, dans le fond, ils n'aient contenté ni
l'une ni l'autre entièrement. Cependant, si on veut tout
de bon la paix à Rome, on n'y doit pas laisser impunie
la hardiesse des jésuites, qui sont les premiers à
insulter, quoique ce soit eux, apparemment, qu'on a
voulu humilier. Mais, si on se contente de mettre cet
imprimé à l'index, cela ne fera rien du tout.
Je vois, par ce qu'on nous mande, que les amis sont
partagés, à Paris, sur les brefs. Les uns les croient
pernicieux, comme M. Du Bois, de l'hôtel de Guise,
traducteur de saint Augustin, qui vient de faire impri-
mer les sermons de ce docteur en deux volumes.
M. Nicole les tient avantageux. M. Angran est de môme
sentiment. Voilà comme on s'expose à éterniser les
contestations, quand on lés termine par des sentences
ambiguës et qui ne disent rien de net.
Je crois que M. Hennebel ne doit pas laisser passer
le libelle de Paris sans s'en plaindre bien haut.
Quesnel à du Vaucel
7 mai 1694.
On dit que M. le Dauphin viendra en Flandre com-
mander cette année et qu'il aura les trois maréchaux
1. Bref du pape, du 6 février, adressé aux évêques des Pays-Bas et à
la faculté de Louvain, défendant de faire signer le formulaire avec
des additions.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 299
de Luxembourg, de Villeroy et de Joyeuse sous lui. Le
roi a déclaré qu'il ne ferait pas la campagne.
Pralard a imprimé séparément le texte du Nouveau
Testament, tel qu'il est. avec les Réflexions. Il en a fait
deux éditions in-12: lune, en français seul, en deux
colonnes, l'autre en deux volumes latin-français, le
tout avec privilège. Un théologien de ce pays s'est
avisé de traduire ces Réflexions en latin, et on les
imprime actuellement avec le texte, pour ceux qui ne
savent pas le français.
Je ne sais de quoi s'est aviséM. Roland dédire publi-
quement que le pape avait voulu faire M. Arnauld
cardinal et le mettre même à la tête du Saint-
Office, à condition qu'il écrirait pour l'infaillibilité
ou contre les quatre articles, mais que ce docteur l'a
refusé. Il l'a dit chez Mmc de Maintenon ou bien à une
personne qui l'a dit à Mme de Maintenon, et cette dame
au roi, et cela s'est répandu à la cour et dans Paris.
Peut-être a-t-il voulu dire qu'on aurait été disposé de
le faire, si on avait été disposé à accepter la condition.
On nous la mande de plusieurs endroits.
Quesnel à du Vaucel
14 mai 1694.
Le roi voulait envoyer M. le Dauphin en Allemagne;
mais il a témoigné n'y avoir pas d'inclination, n'y ayant
pas eu moyen d'y acquérir de la gloire. Il vient donc
en Flandre, et il doit partir le 24, couchera à Cambrai,
pour être, le 25, à Mons. Son armée sera, dit-on, de cent
bataillons et de deux cent soixante escadrons. Le roi
lui a offert de l'argent pour faire bâtir à sa maison de
Ghoisy. Monseigneur lui a répondu qu'il valait mieux
donner cet argent aux pauvres et que l'on n'était pas
dans un temps où l'on dût bâtir.
M. le Dauphin n'a fait ni pâques ni jubilé. Le roi lui
300 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QDESNEL
a fait donner quelques avis par le P. de La Chaise et
par le P. Bourdaloue. Ces Pères lui firent dire qu'il
devait au public un bon exemple, etc. Monseigneur
répondit qu'il devait l'obéissance au roi et qu'il lui obéi-
rait en tout, qu'il devait aussi lebon exemple au public,
mais que, pour ce qui était de sa conscience, il ne la
devait qu'à lui-môme; qu'ayant une attache qu'il ne
pouvait quitter, il ne croyait pas pouvoir communier ni
approcher des sacrements en cet état, et qu'il aimait
mieux qu'un petit nombre de gens sût qu'il n'appro-
chait pas des sacrements que de le faire en mauvais
état. 11 dit ^ajoute la nouvelle) au P. de La Chaise qu'il
n'était qu'un cafard, qu'il ne serait jamais son confes-
seur et que, s'il voulait (lui Monseigneur) lui donner
des avis, il en aurait beaucoup à lui donner. Je ne
vous garantis pas cette nouvelle. Je vous la mande
dans les mômes termes qu'on me l'a mandée, et je m'en
rapporte à ce qui en est.
Samedi dernier (me mande-t-on encore) devaient
être reçus au parlement, pour les trois premiers ducs et
pairs, MM. de Bourgogne, du Maine et de Vendôme.
Raynier Leers, libraire de Rotterdam, a reçu des pas-
seports de France pour y aller et y envoyer vingt
ballots délivres. Il y va aussi pour y négocier le réta-
blissement du commerce pour la librairie. C'est un
commencement qui peut avoir des suites. Un libraire
de France va pareillement en Hollande négocier en
livres. C'est ce que Leers a mandé ici à M. David
[Arnauld], en lui demandant une lettre de recommanda-
tion pour M. Damboise.
Quemel à du Vancel
4 juin 1694.
Ce que vous me mandez du second tome de l'ouvrage
du sieur Soulié fait voir de plus en plus qu'un moine,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 301
entêté des opinions de sa communauté, est un animal
bien incommode et difficile à gouverner.
Le prince d'Orange est arrivé près de Louvain, et
M. le Dauphin est arrivé à Maubeuge, mardi dernier.
L'évêque de Tréguier1 ne mourut pas dans son car-
rosse, mais dans la chambre de M. Courtin, conseiller
d'Etat, qui le fit sur-le-champ reporter dans son car-
rosse pour le ramener à son auberge.
M. l'abbé de Gesvrcs a été nommé à l'archevêché de
Bourges. Le roi a dit à deux cent vingt abbés, qui s'at-
tendaient à la distribution des abbayes vacantes, qu'il
ne les donnerait qu'à Noël. On emploiera tous les éco-
nomats (dont M. d'Aguesseau a la direction depuis la
mort de M. Pellisson) à secourir les pauvres. Une de ces
abbayes est celle de Fécamp, qu'avait le grand-maître
de l'ordre teutonique, et il y en a quatorze ou quinze
autres.
Qitesnel à du Vaacel
11 juin 1694.
Je commencerai par vous dire qu'il nous est arrivé
une petite aventure un peu incommode. Ayant reçu
mercredi dernier votre paquet, je mis, dès le soir, à la
poste la lettre du prieur [Arnauld] avec celle du car-
dinal Albano. Mais nous apprîmes, hier, que le courrier
avait été détroussé par deux hommes masqués. Ce n'est
point par ordre de la France, car ils peuvent ouvrir
les lettres à Mons tout à leur aise ; ce ne sont point
aussi les Espagnols, ils les peuvent ouvrir chez eux, à
Bruxelles. Mais c'est sans doute par ordre du roi Guil-
laume et des Hollandais, qui veulent savoir si on ne
négocie point à leur insu et à leur préjudice; car la
1. Eustache le Sénéchal de Carcado (ou Kercado), mort, à Paris, le
15 mai
302 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
bonne intelligence est fort médiocre entre eux et l'Es-
pagne, et l'affaire de Liège ne contribue pas à les unir
fort étroitement. Voilà cependant des lettres perdues,
et il faut réparer au plus tôt cette perte. Je suis plus
aise qu'elles soient tombées entre les mains des Hol-
landais que des Français, quoique, à vrai dire, les
Français n'auraient pas connu les entremetteurs, tous
les noms étant masqués aussi bien que ceux qui les
ont enlevés; car j'avais envoyé le paquet par une voie
particulière, et le nom même de celui de nos amis à
qui on l'adresse n'est pas marqué. 11 faut prendre
patience; aussi bien ne nous servirait-il de rien de
nous fâcher.
Vous aurez déjà appris que le maréchal de Noailles
a remporté une victoire complète en Catalogne, au pas-
sage de la rivière du Ter1, sans qu'il en ait coûté plus
de trois à quatre cents hommes. Il y a quatre mille
cinq cents tués, deux mille cinq cents prisonniers ; le
général de la cavalerie, prisonnier : c'est un M. du Puis,
liégeois, dont ils ont fait, en Espagne, un comte de Gri-
gny. On a pris bagages, étendards, etc. Plaise à Dieu
que ce soit un moyen pour faire la paix ! Ce fut le
même jour que Ton faisait à Paris la procession de
sainte Geneviève. On ne lui avait demandé que de
l'eau, et elle a donné de l'eau et du sang, et elle est
venue au secours de sa patrie. Si, avec cela, elle pou-
vait attirer sur le royaume l'esprit de pénitence, et
par ce moyen l'esprit de la paix sur toute l'Europe, ce
serait sur la terre un témoignage complet du crédit que
notre patronne a clans le ciel : Spiritus, aqua et san-
guis. Ne me faites pas un procès, je vous prie, sur cette
application. Elle m'a échappé. La vérité est que, dès
l'après-dînée et la procession, la pluie tomba abondam-
ment; et je le remarquai ici, où nous en eûmes notre
1. Le 27 mai.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 303
part. Ainsi la victoire, le matin, et laplnie, le soir, sont
deux bienfaits qu'il y a sujet d'attribuer à la protection
de notre sainte bergère.
Quesnel à du Vaucel
18 juin 1694.
On publia, sur la fin de Tannée dernière, un mani-
feste du roi Guillaume sur les ouvertures de paix qui
se faisaient alors. 11 est fort adroit, et la politique
même paraît, en ce qu'on ne l'a débité que manuscrit ;
de sorte qu'on en tire tout l'avantage qu'on tirerait
d'un manifeste imprimé et avoué, et que l'on se con-
serve néanmoins la liberté de le désavouer, si cas y
échoit. Il donne une assez belle couleur à la conduite
de ce prince, qui, à la fin, s'offre, pour le bien de l'Eu-
rope, à descendre de ses trois trônes où on l'a élevé,
pourvu que la France se réduise à la paix des Pyrénées.
Il fait des jésuites « les auteurs malheureux de tous
les troubles d'Angleterre ». Dans la suite, il dit que
quand on le sollicita de passer en Angleterre : « J'étais,
dit-il, en Hollande, à la tête d'une armée nombreuse
que j'avais levée, non pas à cette intention, comme on
me le reproche injustement, mais pour soutenir, en
Allemagne, les intérêts d'Innocent XI, pape, contre le
cardinal de Furstenberg, ou, pour mieux dire, contre
la France. Tout le monde sait les sollicitations que la
cour de Rome me fit alors, les relations qu'elle eut
avec moi par les intrigues de Gasoni, les remises
d'argent qu'elle m'envoya pour l'exécution de ses des-
seins. Tout le monde sait encore qu'elle me choisit, au
milieu des autres princes de l'Europe, pour m'opposer
à la fortune et à la grandeur du roi de France. »
J'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir ce mor-
ceau, et il est bon que M. Gasoni sache ce qu'on dit
de lui dans le monde.
304 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
On me parle d'un ouvrage en quarante volumes que
fait imprimer, à Rome, l'archevêque de Valence, ci-
devant général des dominicains, qui est un corps de
tous les ouvrages qui traitent de la puissance du pape
à son avantage. Vous ne nous en avez rien dit.
Quesnel à du Vaucel
25 juin 1694.
Vous aurez su les suites de la victoire de Catalogne,
Palamos pris lépée à la main et le fort à discrétion1.
Ce début de campagne fait perdre à l'Espagne plus de
dix mille hommes. On croit qu'on ira à Barcelone. Les
armées sont à deux ou trois lieues l'une de l'autre en
ce pays. Celle de M. le Dauphin est entre Liège et Lou-
vain, c'est-à-dire à Saint-Tron et en delà, à quatre
lieues de Liège.
Il meurt toujours bien du monde à Paris. Il est mort
un docteur, nommé M. Boitard, habitué à Saint-Benoît
et bon augustinien. Un théatin, nommé le P. de La
Croix (reconnu visionnaire), alla trouver, il y a quelque
temps, M. de Lamoignon, avocat général, et lui déclara
sans façon qu'il se sentait inspiré de Dieu pour lui
parler contre le livre de M. Baillet, De la dévotion à la
sainte Vierge. Et, après quinze jours ou trois semaines,
voyant qu'on ne s'en remuait pas, il est revenu à la
charge pour faire à ce magistrat des reproches de sa
négligence, de la part de Dieu. M. de Paris en parle
aussi, de temps en temps, à ce môme magistrat (sans
inspiration divine assurément), et, la dernière, il lui dit
qu'il apprenait qu'on le voulait censurer à Rome et
qu'il serait fâché que Rome l'eût prévenu sur ce sujet.
M. de Lamoignon le fit souvenir qu'il lui avait promis
1» Le 7 juin 1694;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 305
plusieurs fois de lui communiquer des remarques de
quelques docteurs sur ce livre, et il continua de le lui
faire espérer.
Les jésuites ont ce livre sur le cœur. Un jeune
homme, fils d'un conseiller de Provence, ayant été faire
une retraite chez eux au noviciat, celui à qui on l'avait
confié ne lui parla d'autre chose que de ce livre durant
sa retraite.
Quesnel à du Vaucel
2 juillet 1694.
Voilà un extrait de nos nouvelles ecclésiastiques. Je
ne sais si je vous ai envoyé la lettre du P. Caffaro à
M. de Paris, où il désavoue une lettre en faveur de la
comédie, imprimée à la tête des pièces de théâtre d'un
poète. Il avoue qu'il avait fait autrefois un écrit latin
d'où on a tiré de quoi faire cette lettre, a laquelle il
dit n'avoir aucune part et rétracter ses sentiments.
M. Nicole ne voulait point parler sur les brefs; il a
pourtant parlé.
Je croyais que le sieur Banneret fût à pot et à rôt
chez un cardinal, ou du moins que, lui rendant ser-
vice, il en tirait au moins de quoi subsister.
M. le comte de Rebenac est aussi décédé, parent de
M. l'abbé de Pomponne, et âgé seulement de quarante-
cinq ans.
Voilà une lettre pour M. Gouet. Elle vint, il y a huit
jours, une heure trop tard, avec ses autres papiers. Je
le salue avec votre permission, très respectueusement,
et je me conjouis avec vous de ce que vous le posséde-
rez encore tout l'été. Je m'assure que, si la paix se fai-
sait, nous aurions le bien de l'embrasser en ce pays ;
mais, hélas! ce don du ciel semble s'éloigner déplus
en plus de la terre ,
i. 20
306 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Les Anglais ont été bien étrillés dans leur descente.
Ils y ont perdu environ mille hommes, tant tués que
prisonniers, et le commandant du débarquement, avec
un vaisseau de trente-six pièces de canon. Ils ont,
mande-t-on, jeté à terre quelques hommes à Quimperlé,
mis le feu à quelques chaumincs et regagné leurs cha-
loupes.
Quesnel à du Vaucel
9 juillet 1694.
Je plains le sort de M. Gouet d'avoir si mal rencontré
en la personne de son gentilhomme1. Il est fâcheux
d'être obligé de se séparer d'une manière si désa-
gréable. Il eût été à souhaiter qu'il eût pu essuyer
toute la fougue de ce jeune homme sans repousser ses
paroles par d'autres paroles, ni ses coups par d'autres
coups. Il aurait ôté, par sa patience, tout moyen à
l'autre de se justilier; au lieu que la manière dont la
chose s'est passée donnera lieu, à ceux qui ne lui
veulent pas de bien, de dire qu'il a irrité le gentilhomme
par des paroles injurieuses et qu'il lui a donné un
soufilet, qui est le traitement le plus difticile à souffrir
à une personne de qualité. Ce qu'il avoue lui-même
qu'il a dit et qu'il a fait sera cru, et au delà, sur sa
parole; et ce qu'il pourra dire pour sa justification ne
trouvera aucune créance. 11 a tous les témoins contre
lui, et il est seul contre tous. Cependant je veux croire
que le père du gentilhomme aura pour lui une oreille
favorable, et qu'il saura bien discerner la vérité d'avec
les artifices et les fausses couleurs dont on voudra se
servir pour justilier la brutalité de son fils. Il y a
quelque apparence que c'était un coup étudié de sa part
1. Le fils du prince de Salm. (Voir la lettre du 24 octobre 1692.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 307
et concerté avec les autres compagnons de ses diver-
tissements, qui lui auront conseillé de faire une que-
relle d'Allemand à son gouverneur pour l'obliger à le
quitter, et se mettre, par ce moyen, en liberté. Dieu l'a
permis peut-ôtre ainsi, afin que le gouverneur fût lui-
même en liberté et s'en pût servir pour donner son
temps à quelque chose de meilleur.
Le chevalier Jean Bart, un matelot de Dunkerque qui
est parvenu à être chef d'escadre par son habileté,
étant allé, avec six vaisseaux, au-devant d'une Hotte de
cent voiles chargée de blé pour France, sous l'escorte
d'un vaisseau danois et d'un suédois, trouva, ces jours
passés, que cette Hotte avait été enlevée par huit vais-
seaux hollandais qui étaient prêts de la faire entrer
dans le ïexel. 11 les attaqua vigoureusement1, les
désola, remporta la victoire et délivra la flotte, qui est
heureusement arrivée, partie à Dunkerque, partie en
France. Il a, de plus, pris trois vaisseaux, dont l'un est
le vice-amiral, mis tous les autres hors de service pour
cette campagne, tué beaucoup de monde, sans en
perdre presque point, et les deux vaisseaux de guerre
étrangers ont été spectateurs du combat.
Quemel à du Vaucel
23 juillet 1694.
On vient de mander ici, de l'armée séparée de l'élec-
teur de Bavière, qu'on marchait pour aller joindre la
grande et, de là, aller attaquer les Français. Si l'usur-
pateur des trois royaumes demeure victorieux (ce qu'à
Dieu ne plaise!), vous attribuerez la victoire à la pro-
tection de Dieu et de ses saints, puisque vous ne pouvez
vous résoudre à croire que l'on doive attribuer à son
secours les victoires de la France. A moins que vous
1. Le 19 juin.
308 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ne disiez que Dieu a accepté la neutralité et qu'il n'est
ni pour la ligue ni pour la France. La terre promet
toutes sortes de biens en abondance, et en France et
ailleurs, et on mande que les avoines et les seigles, qui
sont déjà coupés, rendent plus qu'on aurait osé souhai-
ter. Il ne faut pas que vous croyiez que la France seule
ait été affligée de la mortalité et de la cherté des vivres.
Ces pays-ci en ont eu leur bonne part, et, si les vic-
toires de Catalogne ne peuvent servir de quelque chose
pour remédier à la désolation de la mortalité en France,
tant de milliers d'hommes, tués dans les batailles que
les alliés ont perdues, ne ressusciteront pas ceux que
les misères leur ont enlevés d'ailleurs.
Je suis fort de lavis de M. Gouet, que le fardeau
dont il est déchargé n'est pas à regretter. Il y avait
beaucoup à perdre pour lui, et peu de bien à faire pour
l'autre.
Le mémoire écrit de Lyon au prieur, touchant ce qui
a été prêché contre M. Arnauld, est horrible. Il en fal-
lait donner une copie à M. l'abbé [de Pomponne], afin qu'il
l'envoyât à monsieur son père. Il ne lui est pas hono-
rable de laisser traiter ainsi une personne qui le touche
de si près, et qui lui fait tant d'honneur et à sa famille.
Son indolence rend les ennemis de son oncle plus fiers
et plus insolents, et un mot qu'il en dirait au P. de La
Chaise, ou plutôt au maître, les arrêterait tout court.
Il serait bon d'en faire une enquête exacte sur les
lieux.
Qnesnel à du Vaucel
6 août 1694.
Les Hollandais et Anglais ont bombardé Dieppe. On
a fait d'abord le mal plus grand qu'il n'est. Il y a eu
quelques maisons brûlées dans la ville. Le port, le châ-
teau, le Pollet et les faubourgs n'ont rien souffert. La
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 309
formidable machine des Anglais1, semblable à celle de
Saint-Malo, n'a rien fait. Quelques-uns même mandent
qu'elle a crevé en l'air, à mi-chemin, et que le feu en
était en partie retombé sur les ennemis; d'autres*
qu'elle s'est consumée sur la grève. Ils se sont pré-
sentés à la rade du Havre, sur laquelle ils ont fait feu,
auquel on a répondu. Et une bombe, envoyée du Havre,
est tombée sur leur galiote à bombes, qui en jetait de
plus grosses, et l'a fait sauter en l'air. Ils n'ont osé
tenter la descente, et c'est néanmoins de quoi il est
question et ce qu'ils ont promis, et ce qui pourrait seul
leur servir. Car le mal qu'ils feront de loin ne les
avancera de rien.
Voici ce qu'on m'écrit de Paris : « Le R. P. de La
Chaise fit, ces jours passés, à Montlouis, un grand régal
aux célèbres prédicateurs de la société, les PP. Bour-
daloue, de La Rue, Gaillard, Gonnelieu, etc. Et appa-
remment, dit une personne de leurs amis, que nos bons
Pères se réjouissent bien ensemble de la nouvelle
réponse qui paraît aux anciennes Lettres que M. Pascal
écrivait à un Provincial. Car, parmi les congréganistes,
cette réponse passe pour un chef-d'œuvre. C'est un
gros in-12, d'un caractère assez menu.
On assure que M. l'éveque de Noyon2 aura la place
d'académicien qu'avait feu M. Du Bois3, et que le roi a
fait témoigner à MM. de l'Académie que l'association
de ce prélat serait agréable à Sa Majesté. Si messieurs
de l'Académie se mettent sur le galimatias, M. de
Noyon leur en donnera dé belles leçons.
1. Les Anglais s'étaient déjà servis, Tannée précédente, de ce vais-
seau qu'ils nommaient « la machine infernale ». L'effet avait été à peu
près nul à Saint-M;ilo : beaucoup de bruit et quelques maisons endom-
magées.
2. François de Clermont-Tonnerre, évêque-comte de Noyon, de 1661
à 1701.
3. Goibaud Du Bois, de l'Académie française, grand ami de Pascal et
du parti port-royaliste.
310 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
Je reçois à ce moment la nouvelle que M. Feydeau {
est rappelé de son exil et qu'il y a lieu de croire qu'il
est déjà arrivé à sa chère patrie. Vous en êtes sans
doute surpris, parce que vous croyez que je parle de
son exil d'Annonay et de sa patrie terrestre. Mais non,
c'est le monde qu'il a quitté, et c'est au ciel qu'il est
allé. Ce fut le 24 du mois passé. Depuis l'an 1655
ou 1656, la terre n'a été pour lui singulièrement qu'une
vallée de larmes. Le voilà maintenant en liberté. Qui
seminant in lacrymis in gaadio mêlent.
J'ajoute sur M. Feydeau qu'il n'a été que deux jours
et demi au lit, d'une grosse fièvre. On le devait enterrer
aux Célestins, qui sont à une lieue d'Annonay. Il a
laissé son compagnon héritier de tout ce qu'il peut
avoir.
Quesnel à dont Claude Lancelot ~
11 août 1694- .
J'ai ouvert la lettre que vous écriviez à notre très
aimable Père en son absence. Quand elle est arrivée,
il n'y avait pas deux jours qu'il était sorti de la maison
de son corps pour se rendre auprès du Seigneur4, et il
n'y reviendra que quand le Seigneur reviendra lui-
même pour être glorifié dans ses saints. C'est une perte
inconcevable pour l'Eglise; mais c'est pour lui un
grand gain, puisqu'il a consommé sa course aussi
heureusement qu'on le pouvait souhaiter, ayant été
fidèle à Dieu jusqu'au dernier soupir et ayant marché
dans la voie qu'il lui avait marquée avec persévérance,
sans vouloir descendre de la croix. Dieu, enfin, l'en a
1. Mathieu Feydeau, ecclésiastique de Saint-Merri, un des meilleurs
esprits de la première génération janséniste, mourut à Annonay et fut
enterré aux Gélestins de Colombier (Ardèche).
2. Religieux bénédictin de Saint-Cyran, exilé à Quimper.
3. Bibl. nat., ms. 19737
4. Mort de M. Arnauld, le 8 août 1694.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QLESNEL 311
détaché lui-même en le retirant à lui ; et nous avons
confiance qu'il le fait maintenant reposer dans son sein,
après tant de travaux et tant de contradictions souffertes
pour sa gloire et pour la vérité de la part des enfants
du siècle.
Il aimait ses anciens amis, sa patrie et son roi avec
beaucoup de tendresse, et ce lui eût été une grande
douceur de pouvoir voir, avant que de mourir, ceux
qu'il avait laissés à Paris et de se voir honoré des bonnes
grâces de son prince; mais il n'a pas voulu faire pour
cela la moindre démarche qui pût donner atteinte à sa
fidélité pour Dieu, ou porter quelque préjudice à la
vérité et faire de la peine à ceux qui la défendaien t
avec lui. Et il n'y a pas longtemps qu'il nous dit encore :
« Il faut mourir ici. » Il l'a fait dans la plus grande
paix du monde, après peu de jours de maladie. Ça et é
sa tluxion ordinaire à laquelle il n'a pu résister cette
fois. Il en fut attaqué, dès le dimanche 1er de ce mois,
fête des liens de saint Pierre ; mais cela ne paraissait
pas encore grand'chose ; et il dit la sainte messe le
lundi et le mardi à l'ordinaire, comme il faisait tous les
jours, à moins qu'une maladie ne l'en empêchât. Ainsi
la messe du premier martyr est la dernière qu'il ait
dite. Il a eu part à la grâce et au courage de ce pre-
mier défenseur de la vérité évangélique.
La fluxion de notre cher Père s'augmenta le mercredi
et le jeudi. Le vendredi, il ne pouvait plus jeter ses
phlegmes, et, le samedi, on vit bien que tout était à
craindre. Son courage nous trompait et nous endor-
mait en quelque manière; car, tous les jours, il se levait
à midi, hors le samedi qu'il le fit un peu plus tard, et
il a môme dit son bréviaire tous les jours de cette der-
nière maladie, sans en excepter le samedi. Ce jour, qui
fut. le dernier d'une si belle vie, on s'aperçut, le soir,
qu'il n'y avait plus rien à faire que de lui donner les
derniers secours pour l'aider à offrir son sacrifice. Il
312 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
reçut les sacrements avec sa piété ordinaire et, environ
à minuit un quart que commençait le jour du Seigneur,
il s'endormit au Seigneur tranquillement, pour ne
vivre plus qu'à lui et de lui dans la bienheureuse
éternité. Quoique toute sa vie ait été une préparation
à ce dernier passage, Dieu lui a fait la grâce de s'y
préparer plus particulièrement depuis quelque temps.
11 y avait près de quatre ans qu'il n'était sorti de sa
très petite maison, sans qu'il témoignât la moindre
peine d'une si grande retraite, où il ne pouvait être
que fort recueilli.
J'ajoute qu'il est mort la plume à la main *, pour la
grâce de Jésus-Christ, à la défense de laquelle il avait
été appelé de Dieu, et il semble que Dieu ait réglé les
rencontres qui l'y avaient engagé, atin que sa fidélité
à remplir le ministère qui lui avait été confié éclatât
même dans les derniers jours de sa vie.
Quesnel à du Vaucel
13 août 1694.
Hélas ! mon cher Monsieur, que vous allez être sur-
pris et affligé de la nouvelle que ce courrier vous porte !
Notre cher Père n'est plus sur la terre. Cette lampe,
qui a éclairé si longtemps l'Eglise, est éteinte. Dieu l'a
retirée de la vue des hommes. Vous pouvez vous figu-
rer quelle est notre affliction et en quel état nous nous
trouvons. Priez Dieu, s'il vous plaît, qu'il nous sou-
tienne, nous éclaire et nous soit, en cette triste rencontre,
tout ce qu'il nous doit être.
Je ne vous répète point ici ce que je devrais vous
dire de la manière dont s'est faite cette séparation. Vous
1. Tel que l'avait peint, quelques années plus tôt, Philippe de Cham-
pagne, dans un admirable portrait qui se trouve au séminaire d'Amers-
l'oort, et dont il existe une fort belle gravure du temps.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 313
le verrez dans la lettre que j'ai cru en devoir écrire à
M. l'abbé de Pomponne, comme M. Ernest [Rut h d'Ans]
l'afaitàl'égardde monsieur son père. Quoiqu'elle lui soit
adressée, si toutefois vous jugez qu'elle ne lui doive pas
être donnée, vous pouvez la retenir. Si M. l'abbé a un
peu d'honneur et de bon sang, il doit faire faire dans
Rome un service solennel, à Saint-Louis ou ailleurs, et
y inviter des principaux de Rome et des communautés.
Je ne sais si c'est la coutume de delà de faire des billets
d'invitation, comme en France. Si cela était, il ne fau-
drait pas manquer de le faire; enfin, faire un éclat qui
puisse donner droit de fermer la bouche aux clabau-
deurs, qui n'oseront pas dire qu'on l'ait regardé comme
un homme suspect, s'il est de notoriété publique qu'on
a prié Dieu pour lui à Rome, au su et au vu des puis-
sances romaines. Notre cher défunt a laissé une espèce
de testament spirituel de dix pages, où, par forme
d'élévation à Jésus-Christ, il rend compte de ses prin-
cipales dispositions et intentions dans les principales
rencontres de sa vie, la Fréquente communion, les
écrits de la grâce, la censure de Sorbonne, la tra-
duction du Nouveau Testament de Mons, les écrits
contre la morale relâchée et sur plusieurs calomnies
répandues contre lui. Il serait bon que cela fût imprimé;
mais une seule chose m'en empêcherait, c'est qu'après
avoir déclaré qu'il a condamné les cinq propositions
très sincèrement, il ajoute : « Et si je n'ai jamais pu
me résoudre à signer purement le formulaire, c'est
parce que je n'ai pas cru pouvoir, sans mensonge et
sans parjure, attester avec serment que des propositions
sont dans un livre, où j'ai lieu de croire qu'elles ne
sont pas, l'ayant lu avec soin sans les y avoir trouvées,
et y ayant trouvé le contraire. Mais ce qui m'a donné un
nouvel éloignement de ces signatures, est de voir qu'on
n'en fondait l'obligation que sur des erreurs grossières,
telle qu'est la prétendue inséparabilité du fait et du
314 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
droit, ou sur des maximes pernicieuses et qui ren-
versent le fondement de la foi catholique, telle qu'est
la fausse prétention des partisans du formulaire, que
l'Eglise ou le pape soit infaillible dans la décision d'un
fait non révélé et qu'étant décidé par l'autorité de l'un
ou de l'autre, il devienne un objet de foi divine qu'on
ne puisse refuser de croire sans être hérétique. >)
De le faire imprimer avec tout cela, c'est s'exposer
à le faire condamner infailliblement, à cause des nou-
velles défenses.
De le retrancher aussi absolument, cela serait con-
traire aux intentions du testateur, et son silence sur le
fait porterait préjudice à la vérité.
J'ai pensé à un milieu, qui serait de laisser un petit
vide avec un avertissement à la marge, ou à la place
du vide même, où l'on dirait à. peu près ainsi : « Par
respect aux derniers décrets du Saint-Siège et par
l'amour de la paix, on a omis ici quelques lignes qui
sont dans l'original, et qui concernent une contestation
sur laquelle Notre Saint-Père le pape désire et ordonne
que l'ongarde un profond silence pour ne pas réveiller
les disputes assoupies. »
C'est une chose à quoi il faut penser plus mûrement, de
votre côté et du nôtre. Mais il faut, par précaution, se gar-
der bien de laisser prendre copie des paroles à supprimer,
de peur que, si on venait à imprimer la pièce, des gens
malins qui auraient ce supplément ne vinssent aie faire
réimprimer et à y insérer ce supplément ; ce qui gâterait
tout. Ce testament est signé du 16 septembre 1679, peu de
temps après sa sortie de France. Je le lui ai fait confir-
mer et signer depuis de nouveau, sans y rien ajouter ;
mais je crois qu'on se peut contenter de la première date.
Dieppe a été bien plus mal traité qu'on ne l'avait dit ;
mais les ennemis n'en profitent guère, et des maisons de
bois, d'où on avait retiré tous les effets, n'est pas une
perte qui doive humilier la France.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 315
Quesnel à F abbé de Pomponne1, à Borne
Bruxelles, 13 août 1694.
Quelque affligeante que soit la nouvelle que j'ai à
vous annoncer, j'ai cru qu'il était de mon devoir de
vous en informer directement. J'ai eu le bonheur de tenir
compagnie à feu M. Arnauld, votre grand-oncle, dans les
dix dernières années de sa vie, et je viens d'être témoin
de la piété avec laquelle il a consommé son sacrifice.
11 l'a fait avec une plénitude de foi et d'espérance
telle qu'on la devait attendre de celui qui en avait fait
tout son trésor durant sa vie, et avec une abondance de
paix, qui venait de l'abondance de la charité dont son
cœur était rempli, et qui était le fruit et la récompense
de la paix qu'il a toujours conservée au milieu des plus
grandes agitations et des transes les plus violentes.
C'est une perte inconcevable pour l'Eglise ; mais
c'est pour lui un grand gain, puisqu'il a achevé sa
course aussi heureusement qu'on le pouvait souhai-
ter, ayant été fidèle à Dieu jusqu'au dernier soupir,
ayant marché avec persévérance dans la voie dure et
pénible qu'il lui avait marquée, eulin étant mort sur
la croix, sans vouloir écouter diverses voix qui le
sollicitaient d'en descendre. Dieu vient de l'en déta-
cher lui-même, et nous avons confiance qu'il le fait
maintenant reposer dans son sein, après tant de tra-
vaux et de contradictions souffertes pour sa vérité et
pour sa gloire de la part des hommes. Qu'il est heureux,
Monsieur, de ne s'être attaché qu'à Dieu et d'avoir
bien compris que c'était là son unique et véritable
bien! Mihi antem adhœrere Deo bonwn est; ce sont les
paroles que j'ai trouvées écrites de sa main au-devant
1. Petit-neveu cTArnauld.
316 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
d'un petit psautier de poche; il en avait fait sa devise,
et toute la suite de sa vie a fait voir que c'a été le grand
principe de tous ses desseins et de sa conduite1. Gela
ne le rendait pas insensible à ce qui est des choses
visibles. Il aimait sa famille, sa patrie, ses amis, et
rien ne lui aurait été naturellement plus doux que
d'aller finir ses jours dans leur sein et entre leurs bras,
si l'ordre de Dieu ne s'y fût point opposé. Et y a-t-il
jamais eu un sujet qui ait eu pour son roi autant d'es-
time, de respect, de soumission, d'amour, de zèle, de
tendresse, que M. Arnauld en avait pour le sien? Il
s'était arraché plutôt que retiré de son royaume, pour
les raisons qu'il en a dites lui-même au public, et il
aurait eu beaucoup de joie de se voir, avant que de mou-
rir, assuré que son roi n'avait plus rien dans l'esprit des
mauvaises impressions qu'on s'était efforcé de donner
de lui à Sa Majesté, et dans la liberté d'aller finir ses
jours dans ses états. Mais il n'a jamais voulu faire pour
cela la moindre démarche qui pût donner atteinte à
sa fidélité pour Dieu, ou porter quelque préjudice à la
vérité, ou scandaliser ceux qui la défendaient avec lui.
Il n'y a pas longtemps qu'il nous disait encore : « Il
faut mourir ici ! » II y est mort, en effet, dans les senti-
ments d'un véritable enfant de l'Eglise catholique,
apostolique et romaine, et dans la communion du Saint-
Siège apostolique et de tous les évoques catholiques,
comme il a toujours vécu. 11 n'a pas été longtemps
malade et n'a pas même été alité un seul jour entier.
Une fluxion sur la poitrine, à quoi il était sujet, com-
mença à l'incommoder le jour de la fête des liens de
saint Pierre, premier dimanche de ce mois ; mais
c'était encore peu de chose, qui ne l'empêcha de dire
la messe les deux jours suivants, comme il faisait
1. En marge de cette lettre, Quesnel ajoute : « Il avait toujours con-
servé le portrait de Louis XIV dans une petite miniature qui ne sortait
point de son bréviaire, >>
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 317
tous les jours, à moins qu'il ne fût tout à fait malade.
La fluxion augmenta le mercredi et le jeudi, et, les
remèdes ne le soulageant point, l'oppression se trouva
grande le vendredi. Son courage cependant nous trom-
pait et nous endormait en quelque façon. Car, tous les
jours de cette dernière maladie, il s'est levé à midi
(hors le samedi qu'il le fit un peu plus tard), et il a
mèuie dit son bréviaire tous les jours de cette dernière
semaine. On vit bien néanmoins ce dernier jour, vers
le soir, qu'il n'y avait plus rien à faire que de lui pro-
curer les derniers secours pour l'aider à offrir son
sacrifice. Il reçut les sacrements avec sa piété ordinaire,
et environ à minuit et un quart, qui commençait le
dimanche, il s'endormit tranquillement au Seigneur,
pour ne vivre plus qu'à lui dans sa bienheureuse
éternité.
Quoique toute sa vie ait été une préparation à ce
dernier passage, Dieu lui a fait la grâce de s'y préparer
plus particulièrement depuis quelque temps. Il y avait
près de quatre ans qu'il n'était sorti de la maison où
il était retiré, sans qu'il ait jamais témoigné aucune
peine d'une si grande retraite. Il ne pouvait y être que
fort recueilli, et il ne laissa pas, l'année dernière, envi-
ron dans ce temps-ci, de se mettre encore plus en
retraite pour se préparer à la mort par une plus grande
assiduité à la prière et par une plus particulière appli-
cation aux vérités de la vie du siècle à venir.
Il ne vous laisse rien, Monsieur, des biens de la
terre; il en avait si peu que ce peu ne peut empêcher
qu'il n'ait eu l'honneur de suivre, pauvre, Jésus-Christ
pauvre. Mais l'exemple de son détachement et des
biens et des honneurs et de tous les autres avantages
du siècle sera pour vous, Monsieur, une grande suc-
cession, et qui vous enrichira par le soin que vous aurez
de la recueillir et delà faire profiter pour le ciel.
Il ne tiendra pas à lui que cela ne s'accomplisse; car,
318 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
comme je suis témoin de la tendresse toute particu-
lière qu'il avait pour vous, Monsieur, de la joie qu'il
ressentait quand on lui apprenait quelque chose de vos
progrès dans les études et dans la piété, du désir ardent
qu'il avait que vous fussiez un jour en état de servir
et d'édifier L'Eglise, je ne doute point aussi qu'il n'ait
dans le ciel une application particulière à vous obtenir
de Dieu les grâces nécessaires pour l'accomplissement
de l'ouvrage de votre sanctification et pour la perfection
des desseins de Dieu sur votre personne. Quoique je
vous sois inconnu, Monsieur, je ne laisse pas de joindre
mes vœux aux siens, et de vous assurer que je
suis, etc.1.
Quesnel à Pabbesse de Port-Royal 2
août 1694.
Pour ce que vous me faites l'honneur de désirer, ma
révérende Mère, que j'aille mêler mes larmes aux vôtres
à Port-Royal, je vous dirai que, comme je n'y vois pas
de raison absolument et indispensablement nécessaire, je
croirais être infidèle à Dieu si je faisais cette sortie.
Je n'improuve pas celles des autres, quand elles se font
dans la charité de Dieu et de son Eglise; mais je suis
convaincu qu'il veut de moi une retraite générale et
une application non interrompue aux devoirs réguliers
et aux observances de notre état. J'ai eu le bonheur,
il y a treize ans, de dire la sainte messe à Port-Royal
avec une édification toute singulière; le lieu m'est en
1. Nous trouvons le passage suivant, clans une lettre de du Vaucel à
M. Godde, du 4 septembre 169 i : « L'abbé de Pomponne reçut cette
lettre avec une singulière sensibilité, la communiqua à plusieurs per-
sonnes en place à Rome, prit le deuil et alla faire part en cérémonial,
aux principaux cardinaux, de la mort de son grand-oncle. » (Archives
'Utrecht.)
2. La mère Agnès de Sainte-Thècle Racine, abbesse de 1689 à 1700.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 319
singulière recommandation, non seulement depuis la
liaison particulière de notre maison, mais depuis que
je me connais, et surtout depuis qu'il a plu à Dieu me
donner quelque sentiment particulier pour son auguste
sacrement.
Quesnel à du Vaucel
Fin d'août 1694.
Je suis, comme je vous l'ai déjà marqué, occupé à
considérer quelle situation je prendrai pour l'avenir.
Je ne songe point du tout à retourner en France, et
il me semble que je me dois conserver ma liberté, afin
que, si on s'avise de déchirer la mémoire de notre cher
défunt et que personne ne se présente pour le défendre,
je puisse, au défaut d'un autre, répondre pour lui.
Car il est bien juste que celui qui s'est sacrifié pour les
intérêts de Dieu, de la vérité, de l'Eglise, de l'inno-
cence, delà justice, ne demeure pas livré à la calomnie,
sans que personne se mette en peine de parler en sa
faveur.
Parmi les diverses pensées qui me passent par l'es-
prit, je me ligure que deux ou trois personnes unies
ensemble pourraient, en ce pays, former une petite
société et travailler conjointement à tout ce qui se pré-
senterait de meilleur à faire pour l'Eglise. Il y en a un
qui est un fort brave garçon, qui désirait passionné-
ment se consacrer à celte sorte d'œuvres, et il serait
ici maintenant, si on n'avait vu trop d'embarras, à cause
de la guerre et des nouvelles défenses. Ce n'aurait été
qu'un voyage cette année, et, l'année prochaine, Userait
venu pour s'y établir. 11 a beaucoup d'esprit, de piété
et de bonnes avances pour l'étude. 11 me paraît disposé,
à mon égard, de telle manière que je ne désespère pas
qu'il conserve toujours la même pensée. Cependant je
320 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
n'y fais fond que de bonne sorte et je comprends bien
que le changement qui est arrivé ici en aura dû faire
beaucoup de ce côté-là. Il m'a aussi repassé par l'esprit
ce que M. Dambez [Couet] m'avait écrit de la disposition
où il se trouvait de se consacrer au service de la vérité
en la manière que l'on jugerait la plus utile. Mais, après
la perte que nous venons de faire, je n'aurais garde de
l'inviter à venir en ce pays, ni à s'engager à un genre
de vie où il n'aurait plus le soutien que nous avions
ici. Et puis je ne sais pas si ses affaires lui permet-
traient d'entrer pour son tiers (si on était trois) dans la
dépense d'un ménage. Voilà quelques-unes des pensées
qui me passent par l'esprit. Nous verrons avec le temps
comment Dieu se déclarera et s'il fera naître quelque
occasion qui nous fasse connaître sa volonté. Pourvu
que nous la fassions, le reste ira toujours bien. Si je
demeure seul, je tâcherai à me joindre avec quelqu'un
de ce pays avec qui je puisse vivre dans la retraite. Car
je l'aime et je la dois aimer, puisque ayant déjà soixante
ans le reste de ma course ne peut être long et que
rien n'est meilleur que d'attendre le Seigneur dans le
silence, la prière et les seules occupations qui aient
rapport à sa gloire. Je suis déjà accoutumé à ce genre
de vie. Il y a près de quatre ans que je ne suis sorti du
logis, qui est fort petit, et Dieu m'a fait la grâce de ne
mètre point ennuyé. En voilà assez pour un coup.
Quesnel à du Vaucel
27 août 1694.
Les armées sont décampées d'entre Louvain et Huy,
où elles étaient. C'était à qui aurait l'honneur de
demeurer le dernier. Le prince d'Orange a été obligé
de décamper le premier. Il avait fait grande diligence
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 321
pour se rendre maître du pont d'Espierre, sur l'Escaut1 ;
mais M. le Dauphin, qui a décampé après lui, a si bien
fait qu'il s'est allé camper derrière le pont d'Espierre.
L'électeur de Bavière s'est présenté pour s'en rendre
aussi maître. Ils se sont canonnés l'un l'autre, la
rivière entre deux ; mais l'électeur a été obligé de
céder et de se retirer. On ne sait quel dessein ils ont,
car ils paraissent en avoir quelqu'un, je dis les alliés ;
mais il est difficile, en présence d'une armée française,
d'attaquer une place impunément.
Quesnel à du Vaucel
3 septembre 1694.
Vous savez, à l'heure qu'il est, ladésolante nouvelle du
8 d'août. On mande qu'on en est consterné dans le monde.
On en est touché, à Port-Royal, au-delà de ce qu'on peut
dire. J'en reçus hier des nouvelles de la pauvre nièce,
pour la deuxième fois depuis ce coup assommant. Elle
me paraît fort alarmée de la nouvelle qu'elle venait de
recevoir de la maladie du père de M. l'abbé (pour ôter
toute équivoque) de M. de Pomponne. « Il y avait, dit-
elle, près de quinze jours qu'il avait eu quelque senti-
ment de fièvre » ; mais on lui mandait qu'elle était fort
augmentée et qu'il était tout à fait malade. Ce serait
une grande perte, s'il venait faute de ce ministre.
J'ai aussi reçu une lettre de la révérende Mère abbesse,
du style que vous pouvez vous imaginer en cette occasion.
Le bon M. Chertemps2, qui fut mis à la Bastille à l'oc-
1. Marche fameuse de Monseigneur et du maréchal de Luxembourg,
entre Vignamont et le pont d'Espierre, du 22 au 25 août. L'armée fit
quarante lieues en quatre jours.
2. Antoine Chertemps, prêtre du diocèse de Paris, chanoine de Saint-
Thomas du Louvre (1649-1714), s'attacha, dès sa jeunesse, à la maison et
aux amis de Port-Royal. 11 avait été «embastillé», le 26 juillet 1682, comme
il sortait de la messe. « 11 en fut si peu ému, dit le Nécrologe, qu'il
i. 21
322 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
casion do M. Arnauld, me marque que la plus grande
joie qu'il ait est d'avoir souffert quelque chose pour
notre cher Père. « Je me dis encore, ajoute- 1— il , que
ne suis-je pourri dans un lieu où la miséricorde de
Dieu sur moi m'avait mis à son occasion, pour prolonger
une vie si utile à l'Eglise et à tous ceux qui l'aiment? »
J'ai reçu les Maximes et Réflexions sur la comédie de
M. de Meaux contre le P. Caffaro1, qu'il désigne seule-
ment et qu'il malmène assez vigoureusement. Il y a un
endroit, pages 8 et 9, dont M. Racine est fort mal con-
tent, et il me semble que ce prélat aurait pu se passer
de parler d'un auteur vivant et d'une manière assez
peu mesurée : « Si vous dites que la seule représenta-
« tion des passions agréables, dans les tragédies d'un
« Corneille et d'un Racine, n'est pas dangereuse à la
« pudeur, vous démentez ce dernier qui, occupé à des
« sujets plus dignes de lui, renonce à sa Bérénice, que
<( je nomme parce qu'elle vient la première à mon
« esprit. Et vous, qui vous dites prêtre (c'est le P. Caf-
« faro), vous le ramenez à ses premières erreurs2. »
On dit que M. Racine veut écrire. Mais peut-être que
quelqu'un se mettra entre deux.
Les Français sont maintenant bien loin de Liège ;
ils sont vers Tournay et Courtrai, et les alliés vers
expliqua l'évangile du jour à l'exempt qui était avec lui dans le car-
rosse. »
1. Bossuet attaque le P. Caffaro à propos de son ouvrage, Lettre ou
Dissertation pour la défense de la comédie.
2. La citation donnée par Quesnel est très exacte. C'est le seul pas-
sage des Maximes et Réflexions où Racine soit nommé, mais non le
seul où il soit visé. Plus d'un trait de Bossuet, contre les « beaux vers »
ou contre «l'art d'émouvoir les passions dangereuses», semble destiné
spécialement à Racine. Corneille n'y est pas non plus épargné. Le Cid
même ne trouve point grâce devant la sévérité de Bossuet. Quant à
Molière, il est pris à partie avec une rigueur implacable, dans un
morceau éloquent et fameux, dont voici les dernières lignes : «11 passa
des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier
soupir, au tribunal de celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous
« pleurerez! »
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 323
Oudeaarde. Il semble que les derniers aient quelque
dessein, car ils ont fait encore débarquer à Nieuport
trois mille Anglais, de la flotte de milord Berkley, qui
menace avec ses bombes les côtes1 de France.
Quesnel à M. de Harlay*, conseiller d'État
3 septembre 1694.
Monsieur, après un silence de dix ou douze ans à
votre égard, j'espère que vous voudrez bien me per-
mettre de le rompre pour un moment. Ce n'est pas
pour mon intérêt particulier, mais pour celui de deux
personnes que vous avez honorées de votre estime et
de votre amitié durant leur vie et dont je suis assuré
que la mémoire vous est chère, et d'un troisième qui
est encore vivant et au mérite duquel je ne doute point
que vous ne soyez bien aise d'avoir beaucoup d'égards.
On m'a écrit que l'on sollicitait auprès de Mgr le
chancelier une permission d'imprimer deux lettres
de feu M. Arnauld, l'une à M. Du Bois, l'autre à
M. Perrault. J'ai été fort surpris de cette nouvelle,
ne pouvant comprendre comment des copies de ces
lettres ont pu tomber entre les mains de ceux qui
les veulent rendre publiques, et étant bien informé
que ce n'a jamais été l'intention de feu M. Arnauld de
les faire imprimer. Vous jugez bien, Monsieur, par la
seule nature de ces deux lettres, qu'elles n'ont point
été faites pour le public. C'est un ami qui s'ouvre
bonnement à ses amis sur quelques endroits de leurs
ouvrages qu'ils avaient eux-mêmes soumis à son juge-
ment. Et il le fait avec d'autant plus de franchise et de
liberté qu'il croyait ne parler qu'à eux, et qu'il était
1. Achille de Harlay, plus tard procureur général et premier prési-
dent. 11 se démit de sa charge en 1707.
324 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
assuré qu'il leur faisait plaisir d'en user ainsi avec
eux dans le secret d'une lettre particulière. Cependant
ce secret, qui devait être inviolable, comme faisant en
quelque façon partie du droit des gens, ayant été, je
ne sais comment, pénétré par des personnes que je ne
connais pas, va être produit au grand jour et prêché
sur les toits, si vous n'avez, Monsieur, la bonté de
détourner ce coup, en représentant à M81' le chancelier
les inconvénients qui peuvent naître de la publication
de ces sortes de lettres. Car ce n'est pas seulement une
injustice que l'on fait aux auteurs de livrer au public
ce qu'ils ont dit à l'oreille de leurs amis, mais c'est
ravir aux amis la liberté du commerce qu'ils ont droit
d'avoir les uns avec les autres, et qui est si nécessaire
pour la perfection de leurs ouvrages; c'est envier à la
société humaine une des plus grandes douceurs qu'elle
puisse avoir dans la vie; c'est jeter des semences de
division entre les meilleurs amis, puisque quelques-
uns de ceux-ci pourraient aisément s'imaginer que la
publication de leurs fautes, qui ne viendrait que de
l'avidité d'un libraire ou de l'indiscrétion d'un autre
particulier, ne se serait pas faite sans la participation de
l'auteur. De là les soupçons de collusion et de trahison
à l'égard des amis ; d'où il est aisé de passer au cha-
grin, à l'inimitié, à la vengeance. Et enfin chacun se
croira obligé de se tenir resserré et de vivre avec ses
amis dans la plus grande réserve, de peur de voir ses
lettres les plus secrètes courir les rues et d'avoir la
douleur d'apprendre, par les affiches publiques, le sort
bizarre des avis qu'ils croyaient ne donner qu'à un
ami. Mais vous voyez, Monsieur, mieux que personne,
combien cette conduite est contraire aux bonnes mœurs,
à l'équité naturelle et au droit des gens.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 325
Quesnel à du Vaucel
10 septembre 1694.
Une marquise de nos amies, qui n'a jamais connu
feu M. Arnauld que de réputation, a voulu faire faire
un service pour feu M. Arnauld à un petit couvent du
chant de l'alouette. Les ordres étaient donnés et
quelques amis invités. Mais on sut, de la supérieure,
que M. l'archevêque de Paris n'agréait pas qu'on dît
pour lui des messes hautes, mais seulement de basses.
Une personne, à qui la supérieure lit connaître ces
ordres du prélat, dit sur-le-champ que M. de Paris avait
raison et que cela était conforme à l'esprit de l'Eglise,
qui ne veut pas que Ton prie publiquement pour les
martyrs ni pour les personnes qui sont d'une sainteté
reconnue.
Je vous envoie des stances faites à l'honneur du cher
défunt, et un extrait de ce que le Mercure galant en a
mis dans le volume du mois dernier. Il n'a pas osé en
dire davantage pour ne pas blesser le prélat.
Quesnel à du Vaucel
24 septembre 1694.
Je ne désespère pas d'avoir un jour quelque compagnon
de ma solitude. J'en entrevois un; mais il faut laisser
passer l'hiver. Peut-être M. Ernest [Ruth d'Ans] le revien-
dra-t-il passer avec nous, après son voyage de France.
C'avait été son premier dessein. Et puis la présidence
et le doyenné avaient renversé ce dessein; mais, main-
tenant que la présidence et le doyenné sont eux-mêmes
à vau-l'eau, peut-être jusqu'à ce que l'occasion d'un
nouvel établissement nous l'enlève, il demeurera dans
l'hospice. Mme Vaës a fait tous ses efforts pour nous
326 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
obliger d'aller demeurer avec elle. Mais nous y serions
trop bien d'un côté, et d'un autre nous n'y aurions pas
la liberté, qui, à mon égard, est un trésor que j'estime
plus que le reste et que je dois me conserver. On m'a
persécuté pour aller à Liège. On m'a fort invité d'aller
à Mons. Mais je suis un pauvre petit oiseau sans plume
qui n'oserais sortir de mon nid. Il n'y a qu'une chose
incommode ici, c'est que les vins de France y sont fort
rares, fort chers, et ne valent rien. Celui du Rhin vaut
vingt-deux la bouteille, c'est-à-dire environ vingt-huit,
monnaie de France, et celui d'Espagne autant, à peu
près. De sorte que, ne m'accommodant pas de la bière,
j'ai pris le parti de boire de la tisane et de corriger sa
qualité par un demi-verre de vin d'Espagne.
Quesnel à du Vancel
1er octobre 1694.
Nous étions déjà couchés hier au soir, quand on nous
apporta les lettres de M. du Til [Hennebel], venues
par le courrier extraordinaire, et qui apportaient la
nouvelle de la confirmation de l'élection de Liège1.
S'en réjouira qui le jugera à propos. Pour moi, je n"y
prends aucune part, et je crois qu'il n'y a matière que
de gémissement, quand on voit un jeune prince,
chargé de quatre ou cinq évêchés, s'en charger encore
d'autres, sans songer à s'acquitter d'aucun des devoirs
d'un évoque, et passer la campagne à l'armée avec des
gens de guerre, qu'il voit plus volontiers que des ecclé-
siastiques.
Le château de Huy, après dix jours de siège, s'est
rendu aux alliés, le 28. Mais, en Catalogne, les Français
ont pris Ostalric et Castel-Follit, et fait lever le siège
i. Leprince Clément de Bavière avait été nommé évêque et prince de
Liège, le 20 mars précédent.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 327
de devant Ostatric, que les Espagnols y avaient mis.
M. le Dauphin est retourné à la cour, et le prince d'Orange
retournera bientôt en Hollande On dit que Ton bom-
barde Dunkerque, mais on croit qu'on n'y peut faire
de mal.
Tournez pour vous seul.
Il me semble que vous auriez bien fait d'écrire à
Mmole Tanneur [Mme de Fontpertuis], en cette occasion,
une lettre de consolation. Elle a beaucoup de crédit sur
l'esprit de JVJ. l'abbé [de Pomponné] , et celui-ci s'ouvre
beaucoup à elle. Je crois vous avoir mandé qu'elle
est légataire universelle; et, néanmoins, il y a des
mémoires olographes qui marquent l'usage qu'elle
doit faire des effectifs laissés par le testateur. Par l'un,
M. de Fresnes ] doit être maître d'un certain fonds,
quand il viendra; mais je crains que ce ne soit pas
chose si proche. Si cette personne en est jamais le
maître, il n'en profitera pas d'un sou, et son intention
est que M. de la Rue [du Vaucel] en ait la meilleure
part, parce que c'a été l'intention du testateur, quoique
il n'y en ait rien d'écrit. Gomme nous dépendrons pour
cela, en quelque façon, de la dame le Tanneur [MmG de
Fontpertuis), il est bon que vous lui entreteniez un peu
sa bonne volonté. Elle pourrait aussi vous procurer
auprès de M. l'abbé quelque pension ou quelque béné-
fice. Je serais bien aise d'avoir copie de ce que le
défunt vous a écrit de sa bonne volonté. Tout cela
dans un grand secret.
Quesnel à du Vaucel
15 octobre 1694.
Je n'ai point vu les Gazettes de Hollande où l'on
parle d'un homme qu'on met à la tête du parti. Il faut
1. Le P. Quesnel.
328 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
laisser tomber tout cela. Gomme il n'y a point de parti,
il n'y a point de chef. Nous sommes tous soldats de
Jésus-Christ, obligés à combattre pour lui et pour son
Eglise, et à défendre la vérité, chacun en sa manière
et selon son talent.
Quesnel à du Vaiicel
22 octobre 1694.
La chère nièce1 m'écrit toute contristée de ce qu'on
n'a point encore rendu les devoirs publics à la mémoire
du cher défunt. Je veux croire qu'on aura attendu le
retour de la cour à Versailles et la Saint-Martin, qui
ramènera tout le monde à Paris. M. l'archevêque se lave
de ce qu'on avait dit qu'il avait empêché qu'on ne fit
un service. On m'écrit qu'un homme considérable de
la cour a dit à un parent du neveu que, s'il n'en fai-
sait célébrer un à Paris et s'il n'y invitait ses parents
et amis, il était déshonoré, même à la cour. Ce sont
les propres termes d'un billet écrit de la cour. On avait
dit à la nièce que le pape avait fait recommander son
oncle par un billet à la sacristie de Saint-Pierre. Mais
je crois qu'il y a quelque méprise.
Les jésuites muguetaient le collège de Pontoise, à
la faveur du maire de la ville, qui a un frère jésuite.
Arrêt est intervenu, à la requête de l'Université, et
tous réguliers, et nommément les jésuites, exclus.
Ordre aux magistrats de nommer un principal, faute
de quoi le recteur de l'Université y pourvoirait. Ils en
ont, en effet, nommé un pour la Saint-Rémy. M. Rollin
professeur royal en éloquence, a été élu recteur de
l'Université2. C'est un digne sujet.
1. Mmo de Fontpertuis.
2. Charles Rollin, humaniste et historien (1661-1*41]
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 329
Mmc de Fontpertuis a perdu son beau-frère, M. Sacho,
avocat. Je crois vous avoir déjà dit qu'il était à propos
que vous lui écrivissiez sur la mort de son cher Père,
qui lui a été si sensible. Elle m'a écrit deux fois sur
votre sujet, m'assnrant qu'elle travaillait de son mieux
pour vous procurer quelque chose de fixe. 11 suffirait
que vous lui témoignassiez que je vous ai fait savoir,
en secret, sa bonne volonté à votre égard, si toutefois
vous jugez à propos de lui toucher cette corde.
M. Nicole a été voir M. de Paris, qui l'y avait fait
inviter. Ce prélat lui témoigna qu'il prenait part au
déplaisir qu'il avait eu de la mort de son ancien ami,
M. Arnauld.
Vous aurez su plus tôt que nous s'il est vrai que
Barcelone soit assiégée par mer et par terre, comme
on l'assure.
Voilà une lettre pour M. Hennebel qui vint à neuf
heures du soir, il y a huit jours, après le départ des
lettres. On n'a pas de gens pour envoyer si tard à la
poste, ni le temps de faire de nouveaux paquets. Et,
de plus, il y a trop de danger pour aller, le soir, si loin
dans la ville.
Quesnel à du Vaucel
5 novembre 1694.
Ceux qui demandent si ardemment la Vie de M.David
[Arnauld] le font par un bon zèle ; mais, à mon avis,
ce n'est pas le temps. Il serait impossible de parler
de beaucoup de choses avec l'agrément de plusieurs
puissances. Tout fume encore du grand feu des affaires
auxquelles il a eu part, et dans lesquelles toutes les
puissances lui ont été contraires. Il vaut bien mieux
attendre que tout soit comme éteint; les esprits seront
bien plus disposés à lui faire justice. On a été quarante
à cinquante ans avant de faire la Vie de M. Descartes.
330 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
On peut attendre moins pour celle de M. David [Arnauld] ;
mais il faut attendre plusieurs années et, pour la bien
faire, elles sont nécessaires. Il n'a pas besoin mainte-
nant qu'on réveille la mémoire des hommes sur son
sujet. 11 vit dans l'esprit de tous les honnêtes gens. Sa
réputation seule le soutient et tient ses ennemis dans le
respect. On n'a point encore publié de satires contre lui,
et au contraire beaucoup d'éloges, en vers et en prose,
courent par le monde en son honneur. Sa vie est une
large histoire où beaucoup de choses doivent entrer, et
il faut du temps pour les ramasser. La Question curieuse
le fait assez connaître en gros.
Il est mort un chanoine d'Orléans avec qui j'avais
grand rapport, nommé M. Desmahis, qui était ministre
à Orléans et qui se convertit pendant que j'y étais, avant
la révocation de l'Edit. Il était parfaitement à Dieu et
plein de zèle et de charité. Il n'était que diacre, âgé de
quarante-trois ans. Il a eu le bonheur, depuis la révo-
cation de l'Edit, de convertir son père et sa mère, qui
étaient des plus considérables des huguenots de Paris.
Ils sont encore en vie et font très bien. Il y a un de
leurs fils, ministre, qui ne les a pas imités. Il est réfu-
gié en Hollande ou Angleterre.
Il est mort un neveu du fameux Edmond Richer,
docteur, qui a tant fait parler de lui. Il avait été avocat.
Feu M. de Châlons le détermina à entrer dans l'état
ecclésiastique, et il était prêtre. Il avait la droiture, la
probité, l'amour de la vérité et la fermeté de son oncle.
C'est par lui qu'on a eu plusieurs ouvrages de ce docteur,
qui ne sera jamais canonisé à Rome.
Quesnel à du Vaucel
26 novembre 1694.
M. de Reims a fait, dans son dernier voyage, des
mandements sur divers sujets. Il y en a un sur les autels
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 331
privilégiés. Sur quoi un jésuite a dit qu'il se mettait
peu en peine sur la suppression des autels privilégiés,
étant lui-même autel privilégié. Mandé par le prélat
pour s'expliquer, il vint avec son recteur, et ils
apprirent à cet archevêque que le général envoie à
tous les recteurs un pouvoir d'ériger, chacun dans sa
maison, un jésuite en autel privilégié; que cette érec-
tion se fait de vive voix, et qu'en effet ce jésuite en
question était érigé en autel privilégié du collège de
Reims, autel portatif, buvant, mangeant, dormant,
ronflant, etc.
Dans la Gazette de Bruxelles d'aujourd'hui, à l'article
de Rome, du 6 de ce mois, il est dit que le résident de
Portugal en cette cour a donné part à Sa Sainteté que
l'empereur de la Chine a embrassé la religion catho-
lique, et cela par le moyen des Pères missionnaires de
la compagnie de Jésus.
Y a-t-il quelque chose de cela?
Quesnel à du Vaucel
24 décembre 1694.
Ne vous attendez pas que ni M. Despréaux, ni
M. Racine fassent des vers à l'honneur de celui que
vous savez. Ils s'en sont déclarés, et ils n'auront pas,
1. Racine cependant écrivit les vers suivants:
Pour le portrait de M. Arnauld
Sublime en ses écrits, doux et simple de cœur,
Puisant la vérité jusqu'en son origine,
De tous ses longs combats Arnauld sortit vainqueur
Et soutint de la foi l'antiquité divine.
De la grâce il perça les mystères obscurs,
Aux humbles pénitents traça des chemins sûrs,
Rappela le pécheur au joug de l'Evangile.
Dieu fut l'unique objet de ses désirs constants ;
L'Eglise n'eut jamais, même en ses premiers temps,
De plus zélé vengeur, ni d'enfant plus docile.
332 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
en effet, la liberté de parler selon leur cœur. Ce serait
imprudent de les y engager, quand on le pourrait. On
les rendrait inutiles à d'autres biens qu'ils peuvent
faire. On avait fait courir, le bruit que les vers, où
il y a Et Calvin et Pelage, étaient de M. Despréaux.
Et il a fallu qu'un ami de ce poète eût protesté au roi
qu'il n'en était pas Fauteur, — ce qui est la vérité. Sa
Majesté s'est plainte de ce qu'on faisait tant de vers sur
ce sujet, et celui qui lui a inspiré de s'en plaindre est
sans doute celui qui a fait examiner les vers en ques-
tion. On dit qu'on n'y a rien trouvé à censurer. Ce
qu'on avait dit, en même temps, du Testament spiri-
tuel, était une addition sans fondement.
Vous n'aurez pas de lettre de M. Ernest [Ruth d'Ans]
sur ce voyage, parce qu'il est en voyage lui-même. Il est
allé seulement jusqu'à Gueldres, c'est-à-dire à plus de
quarante lieues de Bruxelles, au-devant de l'électrice
de Bavière, avec M. Desprez, résident de Trêves et de
Liège en cette cour, qui prétend avoir beaucoup con-
tribué au mariage, et qui espère avoir assez de part à
la faveur de cette princesse pour en faire part à son
ami.
Je vous ai mandé, il y a environ six mois, que les
jésuites avaient fait un livre nouveau contre les Pro-
vinciales, et que le P. de La Chaise l'avait fait suppri-
mer. J'apprends que c'est un dialogue ou des Entre-
tiens de Cléandre et dEndoxex. Le triumvirat en
est l'auteur, c'est-à-dire les PP. Bouhours, Daniel et
Tellier. Il y aura là beaucoup d'esprit. Le style en
sera pur et les pensées bien tournées ; mais, si la
vérité n'y est pas, comme j ose le présumer, il jettera
de la poudre aux yeux, mais il ne pourra séduire les
gens d'esprit. Une personne, qui l'a lu, me mande qu'il
1. Entretiens de Cléandre et dEudoxe sur les Lettres provinciales de
Pascal, par le P. G. Daniel, jésuite. Cologne, P. Marteau (Rouen), 1694.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 333
lui paraît bien écrit et assez bien fait; que Pascal et
Wendrock y sont traités de scélérats et d'ignorants;
que Wendrock y est nommé par son nom de famille;
que le réfutateur de la Défense des nouveaux chrétiens
n'y est pas épargné, mais traité avec toute l'amertume
imaginable comme chef de parti. Ce livre est très rare,
ayant été supprimé ; mais on le lâcbe un peu davan-
tage, et ils ne se tiendront pas en repos qu'ils ne
l'aient fait passer en Hollande pour l'y publier. Ils
donneront sous main toute l'impression à leurs amis,
et celui qui l'a fait supprimer croira avoir assez fait.
Quesnel à du Vaucel
Dernier jour de l'an 1694.
Vous vous réjouissez du retour de M. Ernest [Ruth
<FAns\, et il est de nouveau en campagne, comme je
crois vous l'avoir mandé. Je crois cependant que ce
sera lui qui fera le premier paquet. 11 a toujours neigé,
depuis qu'il est parti'. Ainsi le voyage n'aura pas eu
beaucoup d'agrément. Son Altesse partit, je crois,
avant-hier, pour aller au-devant de son épouse.
L'abbé de la Trappe a été fort malade; mais il est
guéri. Ce n'est pas mon saint. H y a eu du bruit chez
lui; quelques-uns l'ont quitté, et de ceux qu'il prônait
davantage. C'est à l'abbé Nicaise qu'il a écrit, touchant
la mort de M. Arnauld, c'est-à-dire au plus grand gaze-
tier du royaume. C'est merveille s'il n'a pas envoyé
à Rome un extrait de la lettre de cet abbé. Il avait
commerce, autrefois, avec le R. P. de Noris.
La mort du P. Segneri n'est pas une grande perte ;
c'est plutôt un gain. Il y avait un reste de confiance
pour lui dans le R. P. Patrice [le pape] qui m'incom-
modait.
Nous n'avions pas ouï parler de la proposition du roi
334 CORRESPONDANCE DE Ï>ASQUIER QUESNËL
Guillaume aux Vénitiens. C'est une proposition dont le
succès n'était pas fort certain. Il faut passer les Dar-
danelles. Tout ce qu'on aurait pu faire aurait été de
bombarder peut-être Gonstantinople. Il faut ensuite
repasser.
Quesnel à du Vancel
7 janvier 1695.
Vous n'aurez pas encore aujourd'hui de lettre de
M. Ernest [Rath d'Ans]. Il n'est point encore revenu.
Il était à Wesel le 31, où l'électricc était arrivée
le 30. L'électeur étaitàBurick, de l'autre côté du Rhin,
sans oser passer, n'y ayant que des petits bateaux que
les glaçons pouvaient aisément renverser. Enfin Leurs
Altesses arrivèrent, le 3 du courant, à Gueldres, et ils
seront ici dans deux ou trois jours.
Nous n'avons point entendu parler que M. de Pom-
ponne ait été malade, et je viens de recevoir de Mmc de
Fontpertuis une lettre du 4, qui n'en dit mot. Elle y
marque que le marquis duc de Luxembourg1 était
mort ce jour-là.
Voilà M. de Boufllers au large. Il a été fait gouver-
neur du pays conquis, à la place du marquis d'Humièrcs.
Il prendra aussi, apparemment, la place de M. de
Luxembourg pour le commandement de la grande-
armée.
Que vous êtes bon de dire que ce n'est point pour
l'intérêt particulier des jésuites qu'ils érigent des
autels privilégiés en chair et en os ! Croyez-moi qu'ils
n'y perdent rien, pour ne pas prendre des pièces de
quinze sous, une à une. Ils donnent toutes leurs messes
1. Le maréchal de Luxembourg mourut à Versailles, le 4 jan-
vier 1695,. à soixante-sept ans.
CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNEL 335
à chacun de ceux qui en veulent, et, au lieu que les
autres réguliers n'osent prendre deux rétributions pour
une seule messe, en mettant toutes les leurs en bloc et
en tas, ils prennent, à toutes mains, tout ce qu'on leur
veut donner, et souvent ce qu'on ne voudrait pas leur
donner.
Quesael à du Vaucel
14 janvier 1695.
Nous n'avons pas ouï parler de la maladie de
M. d'Amboise [de Pomponne], et si monsieur son Fils
retourne, ce n'est pas apparemment cela. Sa bonne
tante me l'a déjà mandé qu'il revenait; mais, en même
temps, elle m'a appris ce qui en est la véritable cause.
C'est vous et moi. Vous m'aviez mandé que vous ne
croyiez pas qu'un plus long séjour à Rome lui fût utile
et qu'il pouvait lui être nuisible. Je l'ai écrit à sa
tante. Celle-ci a envoyé tout bonnement mon billet à
M. d'Amboise [de Pomponne], et M. d'Amboise, sans
cérémonie, l'a envoyé à son fils. De quoi ce fils a
témoigné, m'a'-t-clle écrit, être fort mécontent. De
sorte que me voilà fort brouillé avec le fils. La tante
a eu un peu tort ; mais le père l'a bien davantage.
Il semble que ces messieurs-là regardent les autres
si fort du haut en bas qu'ils ne croient pas se devoir
gêner jusqu'à prendre des mesures pour ne leur point
faire d'affaires. Je m'en console aisément; car comme,
d'une part, je me tiens honoré de leurs bonnes grâces,
d'une autre, je n'y fais aucun fond. Tout le bien qu'il
me pourrait faire serait de me donner un bénéfice, et
c'est de quoi je ne veux point tâter. Il n'y a guère d'ap-
parence de commencer, à soixante ans, de me charger
du bien d'Eglise. Il y a assez d'autres choses dont
j'aurai à rendre compte à Dieu.
336 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Je vous envoie des vers, pour et contre M. Arnauld,
qui sont, les uns et les autres, fort jolis.
Vous aurez bien remarqué deux fautes qui sont dans
les vers de M. Racine, envoyés la dernière fois : ouvrage
pour courage, Dieux pour deux.
J'avais eu dessein de ne vous point envoyer l'extrait
de la lettre de l'abbé de la Trappe, parce que cela ne
laisse pas de faire impression, non sur vous, mais sur
d'autres, qui pourraient en avoir communication; mais
enfin le voilà [ :
« Enfin, voilà M. Arnauld mort. Après avoir poussé
« sa carrière le plus loin qu'il a pu, il a fallu qu'elle
« se soit terminée. Quoi qu'on en dise, voilà bien des
« questions finies. Son érudition et son autorité étaient
« d'un grand poids pour le parti. Heureux qui n'en
(( a point d'autre que celui de Jésus-Christ et qui,
« mettant à part tout ce qui peut l'en séparer ou l'en
« distraire, même pour un moment, s'y attache avec
a tant de fermeté que rien ne soit capable de l'en
« déprendre. »
L'abbé Nicaise, envoyant cet extrait à une personne,
parle ainsi : « En vérité, je crois que notre saint abbé
« a raison, et que, si feu M. Arnauld revenait au
« monde et y devait encore vivre quatre-vingt-deux
« années, il ne les emploierait pas à une perpétuelle
« controverse et qu'il dirait : Non in œternum te
« negabo, et qu'il imiterait ce saint abbé, qui laisse
« écrire les moines contre lui. »
Et ce même M. Nicaise, dans une autre lettre :
« Je m'étonne, dit-il, qu'il y ait des gens qui ne
1. Cette malheureuse lettre de l'abbé de la Trappe, par l'indiscrétion
de l'abbé Nicaise, fit le tour de Paris et mit les jansénistes en grande
indignation. Quesnel adressa à l'auteur une réponse virulente. « Il pré-
tend prouver, écrit M. de fiancé à l'abbé Nicaise, que j'ai flétri le nom de
M. Arnauld, que je lui ai donné un coup de poignard après la mort,
que j'ai l'ait une plaie mortelle à sa mémoire ». Cette colère du
P. Quesnel, pour être un peu exagérée, n'en reste pas moins touchante.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 337
« soient pas contents de la réflexion qu'il a faite sur la
« mort de M. Arnauld. Il avait une estime infinie pour
« ce grand homme, qui était de ses amis; et c'est en
« cette qualité qu'il a souhaité qu'il se fût moins tour-
ce mente de faire livres sur livres, sans pouvoir finir la
« controverse. La vérité, comme il dit, se soutient par
« elle-même. Qu'on l'attaque tant qu'on voudra, elle
« sera toujours ce qu'elle est, et on ne viendra point
« à bout de lui ôter un seul de ses traits.
Extrait d'une autre lettre de l'abbé de la Trappe, du
18 décembre 1694, au curé de Saint-Jacques du Haut-
Pas:
« Au reste, je ne sais si vous avez ouï dire que j'ai
« écrit contre la mémoire de M. Arnauld des choses
a dures et violentes. On m'a adressé des lettres ano-
« nymes, qui, sur cette supposition, me menacent de
« répliques et de réponses fâcheuses. Cependant il ne
« m'est point arrivé de rien dire sur son sujet qui
« puisse rien m'attirer de semblable. Que les hommes
« sont injustes dans leurs pensées1, et qu'il y a peu de
« vérité dans tout ce qui part de leurs bouches et de
« leurs plumes ! Il n'est que trop vrai que ce qui leur
« convient davantage est l'erreur et le mensonge. »
Le curé de Dangeau, ami de l'abbé de la Trappe, a
rapporté à un de mes amis que cet abbé lui avait dit
qu'il n'avait plus aucune liaison avec ceux qu'on
appelle jansénistes, depuis que M. de Grenoble l'avait
averti qu'il y avait de la cabale.
Il serait bon que ce prélat fût prévenu de ce fait
1. Sainte-Beuve cite, dans la correspondance de M. deRancé, quelques
passages d'une parfaite beauté. Il y faut reconnaître que l'abbé de la
Trappe plane bien au-dessus de toutes les querelles de partis et de
personnes : « Il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme
il leur plaît. Cependant ils ne sont pas venus à bout de changer la
couleur d'un seul de mes cheveux. La calomnie ne m'a fait aucun mal
jusqu'ici; j'en ai avalé le calice, où, dans la vérité, je n'ai point trouvé
l'amertume que l'on pourrait croire. »
I, 22
338 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'on lui attribue et de savoir s'il le reconnaît. Je
crains plutôt que ce ne soit un autre prélat défunt.
Quesnel à du Vaucel
28 janvier 1695.
A quoi vous servirait un portrait qui ne ressemble
point? On en a fait quatre ou cinq à Paris, et je crois
qu'on y a mis des vers différents. On vous en
enverra un aujourd'hui, de celui que M. Ernest [Ruth
d'Ans] a fait graver ici, et qui ne ressemble pas plus
que les autres. Je lui avais conseillé de ne le pas faire.
On m'a mandé qu'on en a fait un, à Paris, sur le meil-
leur tableau ; mais, comme c'est un graveur fort em-
ployé, il faudrait attendre du temps pour l'avoir.
Voici des vers qu'on a faits, à l'occasion delà récep-
tion de M. de Noyon à l'Académie :
Vous dites que l'Académie
Pour voir jamais sa fin est trop bien affermie ;
Vous le croyez ainsi,
Je le croyais aussi.
Mais, puisque les prélats, malgré la résidence,
A l'envi l'un de l'autre y demandent séance,
Elle périra promptement;
Voici comment :
Il est sûr qu'avant trente années
Elle aura, pour se mettre au comble des honneurs,
Ses quarante places données
A quarante de Nosseigneurs.
Qu'un magistrat alors, plein d'une sainte bile,
Vienne à les obliger d'aller dans leurs châteaux
Visiter leur troupeau, lui prêcher l'Evangile :
Gomme un coup de fusil écarte les moineaux,
Chacun s'enfuira dans sa ville.
Le Louvre, en un moment, se verra dégarni,
Et l'Académie assemblée
S'étant de la sorte envolée,
Il n'en restera que le nid>
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 339
Mlle le Tourneux me vient de mander qu'elle a
bien 300 pour le prieur de Saint-Louis [du Vaucel}.
Gela, avec 100 qu'a M. le chapelain d'honneur, c'est
pour rouler quelque temps.
Quesnel à Nicole
7 février 1695.
J'ai peine, Monsieur, de voir l'année déjà avancée
sans avoir eu l'honneur de vous rendre mes devoirs en
la manière que je le puis. Plusieurs petites incommo-
dités, qui m'ont tenu à diverses reprises en haleine au
commencement de cette année et vers le milieu du
mois, sont en partie cause que je ne me suis pas donné
cette consolation. Je le fais maintenant, et je vous pré-
sente de nouveau mes très humbles respects et mes
assurances de la disposition où je serai toute ma vie de
vous servir avec un attachement inviolable.
J'ai reçu, Monsieur, la grande lettre que vous me
fîtes la grâce de m'écrire, il y a quelque temps. Mais,
comme c'était une réponse, je ne vois pas que j'aie à
y répondre davantage. Il y a seulement une chose sur
la fin, où vous témoignez que vous avez trouvé fort
étrange de ce que feu M. David [Arnauld] ne s'est
jamais expliqué, dans aucun écrit où il a combattu
votre grâce générale, sur l'idée qu'il en avait par rap-
port au pélagianisme. En un mot, s'il la croyait une
opinion pélagienne ou non? Vous auriez pu, Monsieur,
lui faire cette question, pendant qu'il était en état de
vous satisfaire sur cet article. Maintenant il est trop
tard. Ce que je vous puis dire pour lui, c'est que, quand
il s'est rencontré quelque occasion de parler, il a tou-
jours dit qu'il n'avait que faire d'examiner si ces senti-
ments tenaient, ou non, quelque chose des erreurs de
Pelage ; mais qu'il lui suffisait de montrer et de
340 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
démontrer qu'ils étaient faux et contraires à la doc-
trine de saint Augustin et des autres Pères, défenseurs
de la grâce de Jésus-Christ.
Mais demeurons-en là, s'il vous plaît, Monsieur, et
ne renouvelons point un procès qui est pendu au croc
et qu'il y faut laisser pourrir.
Je ne sais si vous avez entendu parler d'un décret de
M. l'archevêque de Malines1, du 15 janvier dernier,
par lequel il défend de lire, retenir ni débiter un grand
nombre de livres. Il y en a soixante et onze : neuf
hérétiques à la tête, par forme; le reste sont d'auteurs
catholiques. Vous ne serez pas surpris que le livre de
la Fréquente Communion, imprimé en latin à Louvain,
soit du nombre, aussi bien que celui de M. Huygens,
Methodus remittendi et retinendi peccata.
Je trouve cependant ces coups, qui partent d'une
main manifestement ennemie, moins surprenants que
ceux qui partent des personnes qui ont paru autrefois
convaincues de la vérité et amis de ceux qui l'ont
défendue. Vous entendez bien ce que je veux dire, et
le bruit qui se fait à Paris d'une certaine lettre d'un
solitaire2 vous fait assez comprendre que c'est de cette
lettre que je veux parler.
Où irons-nous, Monsieur, pour trouver des personnes
qui soient au-dessus de l'estime du monde et qui soient
sincèrement attachées à la vérité? Je vois bien mainte-
nant pourquoi Notre-Seigncur, demandant aux peuples
ce qu'ils étaient allés voir dans le désert, ne fait point
entendre que ce n'est pas au désert qu'on peut trouver
un roseau agité du vent, comme il dit que c'est à la
cour, et non au désert, qu'on trouve des gens vêtus
magnifiquement. Il prévoyait sans doute qu'entre ceux
qui sont retirés dans la solitude et vêtus de bure et de
1. Humbert de Précipiano.
2. L'abbé de la Trappe.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 341
cilicc, il y aurait de ces roseaux agités du vent. Gémis-
sons pour eux et craignons pour nous ; car il n'y a per-
sonne dont le cœur ne soit sujet à l'orage môme qui
déracine.
Quesnel à du Vaucel
4 mars 1695.
Voici deux belles actions et quasi trois.
M. l'abbé de Fénelon a remis volontairement au roi
l'abbaye de Saint-Valéry, qu'il avait reçue de Sa Majesté
pour premier bénéfice, à Noël dernier. Son motif est
l'unité de bénéfice, ayant été nommé à l'archevêché de
Cambrai. Les trois cardinaux d'Estrées, de Janson et
de Bouillon sont fort contrits de n'avoir point eu cet
archevêché. Il est en meilleures mains1. On dit que le
dernier l'avait demandé et a été refusé.
La deuxième est que M. l'abbé de Noailles2, frère de
M. de Ghâlons-sur-Marne, a aussi quitté son abbaye de
Haute-Fontaine, se voulant contenter de celle de Mon-
tiéramé, qui est de 8.000 livres. L'éveque en a fait revê-
tir (de celle de Haute-Fontaine) un M. Roannet Gillotin,
docteur, curé de Joinville depuis vingt-cinq ou trente
ans, grand vicaire de l'éveque défunt et de celui-ci, qui
lui fait quitter sa cure pour l'avoir auprès de lui en la
même qualité.
Enfin, on dit que M. de Châlons3 lui-même voulait
aussi quitter sa domerie d'Aubrac pour se réduire à
1. Quelle illusion! Le P. Quesnel n'aura pas de plus opiniâtre persécu-
teur que Fénelon. Pendant quinze ans, pour effacer la tare du quiétisme
et se venger du cardinal de Noailles, l'archevêque de Cambrai fera
sienne l'affaire des Réflexions morales et s'acharnera jusqu'à la dernière
heure contre les jansénistes.
2. Gaston de Noailles.
3. Le futur cardinal de Noailles, que nous allons voir, cette même
année 1695, appelé à l'archevêché de Paris.
342 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
l'unité. Les uns disent que le roi, excellent casuiste,
lui a conseillé de la garder à cause du bon usage qu'il
en fait, et d'autres assurent que le roi a reçu la démis-
sion de ce prélat, qui continue en tout d'être fort exem-
plaire. Voilà de quoi faire deux grands évoques.
Je vous ai mandé qu'on a imprimé, sous le nom de
Réflexions sur V éloquence, la réfutation de la préface de
M. Arnauld sur la prédication. On dit qu'un des plus
fameux prédicateurs jésuites, qui les avait vues ma-
nuscrites, a dit qu'il estimait déjà beaucoup M. Arnauld
auparavant, mais que, depuis, il l'estimait infiniment
davantage, parce qu'il y avait parlé à un de ses amis
avec la môme sincérité qu'il aurait parlé à un jésuite
qui eût été son adversaire.
Voici des vers que je viens de recevoir de Paris :
Du défenseur des jansénistes,
De l'ennemi des molinistes,
Depuis peu les jours sont finis.
Ceux-ci le traitent d'hérétique,
Ceux-là de saint de paradis.
Qui croira-t-on? La voix publique,
Sa fin, sa vie, et ses écrits.
Autre :
Chéri des uns, haï des autres,
Admiré de tout l'univers,
Et plus digne de vivre au siècle des apôtres
Que dans un siècle si pervers,
Arnauld vient de finir sa carrière pénible.
Les mœurs n'eurent jamais de plus grave censeur,
L'erreur, d'ennemi plus terrible,
L'Eglise, de plus ferme et plus grand défenseur.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 343
Quesnel à du Vaucel
11 mars 1695.
M. de Meaux a écrit à l'abbé de la Trappe pour le
porter à s'expliquer honnêtement sur ce qu'il a écrit de
feu M. Arnauld. Je ne sais s'il en viendra à bout, car il
est peu flexible. Un M. Maine ', qui a demeuré autrefois
chez Mme de Saint-Loup et qui s'est retiré àla Trappe, a
écrit sur cela une lettre impertinente. Mais je ne sais si
l'abbé pourra résister à une foule de gens qui se jettent
sur sa friperie à cette occasion. Un comte du Gharmel2,
qui demeure à l'institution de l'Oratoire, très ami de
l'abbé, est allé le voir, et il est porteur d'une lettre, dit-
on, extrêmement forte sur ce sujet et dont on fait un
grand éloge. D'autres gens lui ont écrit, et je puis dire
maintenant que je l'ai fait aussi, puisqu'il lui a plu
le divulguer, quoique je l'eusse prié que cela se passât
entre nous.
M. Racine a déclaré à un ami de cet abbé, personne
de grande considération, qu'on était prêt de tous côtés
à entrer en lice contre lui pour le défunt, et qu'il osait
dire qu'en un besoin lui-même y entrerait de grand
cœur.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Bruxelles, 19 mars 1695.
Il faut vous dire que je loge présentement chez un
chanoine de cette ville3. Je n'y suis pas plus au large
1. Maine était secrétaire de l'abbé deRancé.
2. Le comte du Charmel, — « homme d'une haute dévotion », dit
Sainte-Beuve, — fut le légataire universel de M. Nicole.
3. Ernest Ruth d'Ans, qui venait d'être nommé chanoine de Sainte-
Gudule.
âi4 CORRESPONDANCE DE PASQUIÈR QUÈSNËL
qu'auparavant, ni en plus bel air; mais j'y suis chez
une personne plus honorable; car ces messieurs les cha-
noines sont fort considérés ici. Ne croyez pas que je fusse
mécontent de celui chez qui j'ai demeuré si longtemps.
Quelle raison donc d'en sortir, me direz-vous? Je n'en
suis point sorti ; mais, lui-même étant sorti d'ici hier
matin, il y revint chanoine de notre grande église, ayant
pris possession d'une chanoinie que M. notre gouver-
neur lui a donnée de fort bonne grâce, et dans laquelle
il a été installé avec la joie de tout le chapitre et de beau-
coup d'honnêtes gens de la ville et de la cour. N'est-il
pas vrai que vous voilà tirée d'un grand embarras et que
vous ne vous attendiez pas à la malice que je viens de
vous faire, ni à la bonne nouvelle que je viens de vous
apprendre? Je vas vous en dire une autre que vous savez
déjà peut-être. C'est que M. l'abbé de Pomponne a pris
le sous-diaconat, le samedi des Quatre-Tempsdecarême,
Ce n'a point été dans l'église de Latran, dans l'ordination
publique, mais dans une chapelle du palais ou quelque
chose de semblable et à la sourdine. Enfin il ne s'est
point préparé à l'ordination en faisant ses exercices chez
les Pères de la mission, dont la maison est destinée à
ces exercices. Où donc? Au noviciat des jésuites. Où
est le sang des Arnaulds ?
Quesnel à du Vaucel
25 mars 1695.
Je n'ai guère d'espérance que les Pères de l'Oratoire
viennent à bout de leur affaire. La cabale est trop
puissante, et le prince trop faible [ et trop gouverné par
les noirs. C'est un enfant qui n'est bon qu'à scandaliser
le monde par sa vie inutile, badine et pis encore,
puisque, ces jours gras qu'il était à Bruxelles, il était du
1. Le prince Clément de Bavière.
CORRESPONDANCE DE PASQUER QUESNËL 34t>
bal, de la comédie, des masques et de tous les diver-
tissements.
Des gens de bien, qui ont contribue à le mettre sur
le siège de Liège, en disent bien leur mea culpa. Dieu
a fait voir, en cette occasion, qu'on se trompe fort
quand, par l'espérance que les gens seront utiles à
l'Eglise, on les élève, contre les règles, à des dignités
qu'ils ne méritent pas.
Je n'ai nulle nouvelle à vous mander. Je ne sais si
je vous ai mandé que la congrégation de Saint-Vanne
a gagné hautement son affaire contre l'ordre de Cluny,
qui lui voulait encore enlever sept maisons du Gomtat.
On a fait une infinité de sonnets sur les bouts-rimés
de l'Académie de Toulouse. En voici un auquel Mme la
princesse de Gonti, douairière, a déclaré qu'elle donne-
rait le prix, si c'était à elle :
Pourquoi tanteélébrer un si fragile... buste?
Ces beaux feux quelque jour ne seront que... glaçons.
La Parque en doit grossir ses funestes... moissons.
C'est le destin affreux du faible et du... robuste
Elle n'épargne point le front le plus... auguste.
Princesse, pensez-y, profitez des... leçons
Qu'un monde corrompu fait passer pour... chansons.
Rien n'est grand devant Dieu que l'humble et que le... juste.
Craignez votre beauté, c'est un sujet d'... orgueil;
Elle trouve partout un dangereux... écueil.
A ces encens flatteurs opposez une... digue,
Employez des vertus les innocents... ressorts.
Tant de riches trésors que le ciel vous... prodigue
Doivent fixer vers lui vos plus ardents... transports.
C'est un abbé Brunet lequel en est T. ..auteur,
Et moi je suis en tout votre humble... serviteur.
J'oubliais Y envoi du sonnet :
Vous pouvez refusez le prix
A ma muse sans art, à mon peu d'éloquence ;
Mais, si vous regardez le sujet que j'ai pris,
Je ne suis pas sans espérance.
346 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à l'abbé Nicaise
2 avril 1695 (samedi saint).
Il n'y a point de paix à faire, mon très cher Monsieur,
entre vous et le chevalier de la Tour [Quesnel}, parce
qu'il vous assure qu'il n'a jamais eu la pensée de se
brouiller avec vous. Il fait trop de cas de votre amitié
pour se hasarder à la perdre. Il est vrai qu'il a été fort
touché de voir le solitaire [l'abbé de la Trappe] parler,
comme il a fait, d'un homme qui méritait de lui tout
autre chose. Il n'a pu approuver que vous ayez fait
courir une lettre qu'il fallait ensevelir dans les ténèbres
du silence. Il n'a pu aussi n'être point mal édifié de
vous voir dire qu'il n'y avait rien que de très chrétien
dans cette lettre. Les intentions, si vous voulez, l'ont
été, mais assurément les paroles ne le sont pas; mais
j'en veux demeurer là. Et la raison môme qui m'a fait
garder le silence sur votre lettre est que j'étais bien
aise de ne me point expliquer davantage sur ce sujet,
et parce que, d'ailleurs, les lettres ne servent qu'à faire
perdre du temps, quand il n'y a point de nécessité ou
d'utilité considérable à en écrire.
J'apprends avec bien de la douleur que votre santé
ne s'est point rétablie, et qu'au contraire vous vous
disposez à une opération bien douloureuse, et qui n'est
pas sans péril. Je vous porte une grande compassion,
en regardant la chose humainement. Mais, en la regar-
dant d'un œil chrétien, cette compassion est mêlée d'une
espèce de joie.
Quand on voit un chrétien, âgé de soixante ou
soixante-dix ans, se préparer à aller paraître devant
Dieu et travailler de jour en jour à réveiller sa foi, à
se purifier des taches et de la poussière qui s'amassent,
durant le cours d'une assez longue vie, par beaucoup
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 347
de recherches inutiles et d'attachement aux créatures;
quand, dis-je, un chrétien, dans ces circonstances, est
visité de Dieu par une maladie douloureuse, longue et
accompagnée de plusieurs incommodités, et qui laissent
néanmoins la liberté de penser à Dieu et de lui offrir
le sacrifice du cœur avec celui de la souffrance du corps,
je ne puis m'empêcher de dire que cette souffrance est
bien placée, qu'elle vient à souhait par rapport au ciel,
et qu'il y a lieu d'en louer la miséricorde du souverain
médecin, qui se sert du corps pour sauver l'âme, comme
le diable s'en sert pour la perdre. Je sais bien cependant
que c'est un état où l'on a besoin d'un secours extra-
ordinaire du Seigneur, et que le véritable esprit de la
souffrance chrétienne n'est pas si commun que la
souffrance môme.
Quesnel à du Vaucel
22 avril 1695.
La campagne est comme commencée ici. Lorsqu'on
y pensait le moins, le maréchal de Boufflërs, extrême-
ment actif et vigilant, est venu mettre 20.000 pionniers en
œuvre pour faire une ligne depuis la Lys jusqu'à l'Escaut,
depuis Gourtrai jusqu'à Avelghem, au dessus d'Oude-
narde. Il est campé, au milieu, avec 20.000 hommes, et
il avait fait déjà une bonne partie de la besogne avant
que les autres s'en aperçussent. Ils se sont mis cepen-
dant en chemin, et l'électeur de Bavière1 est à Gand
avec du monde. Les troupes ne leur manquent pas ; et
néanmoins ils ne trouvent pas qu'il y ait lieu de rien
faire. M. de Boufflërs met, par ce moyen, son gouverne-
ment à couvert ; car vous savez qu'il a succédé à M. de
Villeroy, comme plus ancien des nouveaux maréchaux
l.Maximilien-Marie, électeur de Bavière depuis 1679.
3i8 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qui commandera l'armée principale en ce pays. Nous
tenons Casai assiégé. Les Français auront bien de La
peine à le sauver. Ils ont eu deux échecs en Catalogne.
C'est encore un problème de savoir si le prince d'Orange
viendra à l'ordinaire; d'autres en doutent.
Quesnel à du Vaucet
20 mai 1695.
On part ici pour la campagne. Le prince d'Orange
n'est point encore venu, et c'est un problème que sa
venue. Il y en a qui disent qu'il courrait risque de ne
pas rentrer en Angleterre s'il en sortait, quelque bonne
mine qu'on lui fasse. Il caresse fort le prince et la
princesse de Danemark. II n'ignore pas les prétentions
de la princesse, supposé que le roi son père n'y en
eût plus, et le roi de Danemark peut l'incommoder. S'il
est vrai que la princesse soit réconciliée avec son père
il y a longtemps, elle pourrait bien le servir en faisant
semblant de faire pour elle-même ; mais tout cela est
pure spéculation.
Quesnel à du Vaucel
27 mai 1695.
C'est un grand malheur pour l'Eglise et l'Univer-
sité, de ce que le ministre que le Saint-Siège y a l est
un homme vendu à toutes les mauvaises causes, qu'il
soutient tous les brouillons, est ouvertement déclaré
contre tous ceux qui ne sont pas amis des jésuites,
décrie tant qu'il peut Messieurs de Louvain, les traite
indignement, avec violence, et sans avoir aucun égard
1. M. Tanara.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 349
à la justice. Il semble qu'il soit le procureur de leurs
adversaires, et il se laisse tellement dominer par sa pas-
sion pour eux qu'il ne garde pas même les apparences
d'équité et d'indifférence qu'un internonce devrait au
moins garder, pour paraître tenir la balance égale. Il
s'est imaginé que M. Hennebel et ses consorts lui ont
rendu de mauvais offices à Rome, et il ne perd aucune
occasion de leur faire sentir son mécontentement. Je
vous ai fait déjà assez de jérémiades sur ce sujet.
On s'est trop tôt flatté de voir M. le cardinal d'Aguire
grand inquisiteur, puisque c'est l'évêque de Gordoue
qui l'est, selon les nouvelles du dernier courrier. Voilà
un rabat-joie î L'internonce en aura autant de joie, car
il n'était pas content du choix, qu'on croyait fait, du
bon cardinal. Cependant celui-ci ne sera pas inutile en
Espagne, et il pourra y donner de bons conseils. Il
faudrait lui faire un bon mémorial, pour lui représenter
et l'engager à représenter à la cour et aux Conseils
l'état pitoyable où est réduite l'Eglise en ce pays. La
source du mal est qu'on ne fait point des évêques
capables de ce ministère. Les personnes de qualité
n'étudient point; cependant c'est pour eux que sont
ces dignités. Et, si elles sont données à d'autres, ce
sont des misérables qui y entrent par de méchantes
voies, et qui se gouvernent à proportion. Autrefois, les
évêchés se donnaient à de vénérables savants et pieux
docteurs; aujourd'hui, ils ne sont que pour des ambi-
tieux et des ignorants. Et ce qu'il y a de docteurs
capables de l'épiscopat sont décriés comme des héré-
tiques, et il y en a encore bien peu de ce nombre-là,
parce qu'il n'y a plus de liberté pour l'entrée de la
faculté. Voilà donc les deux points capitaux sur les-
quels il faudrait appuyer, si une fois le bon cardinal
pouvait avoir Toreille du roi et que l'on voulût bien
songer à rétablir le bon ordre en ce pays. Le premier,
de remettre en liberté l'Université asservie depuis si
350 CORRESPONDANCE DE^PASQUIER QUESNEL
longtemps par le moyen des calomnies dont on a acca-
blé les meilleurs sujets. Le deuxième, de remplir les
sièges épiscopaux de sujets de mérite et capables. Et,
si on voulait une fois faire connaître qu'on ne donne-
rait point d'évêchésqu'à ceux dont le mérite serait bien
connu et éprouvé, on verrait les personnes de qualité
travailler à se rendre capables. On aurait d'autant plus
de facilité de remplir ces places de sujets capables,
pris d'entre les docteurs, qu'il n'y a pas beaucoup de
personnes de qualité qui prennent le chemin de l'état
ecclésiastique. Et, en effet, de six évêchés, en comp-
tant Namur, il n'y a que celui de Malines et celui de
Gand qui aient quelque naissance; les autres sont des
gens de rien.
Je n'écris tout ceci que parce que je crois le devoir
faire ; mais ce n'est pas avec beaucoup d'espérance que
le cardinal trouve des ouvertures favorables pour tout
cela, à la cour où l'on vend tout à deniers comptants.
Le roi Guillaume est arrivé en Hollande. Ainsi beau-
coup de politiques, qui ne croyaient pas qu'il dût venir,
sont trompés. Il n'a pas laissé de faire créer M. le prince
de Vaudemont généralissime des troupes anglaises avec
100.000 livres d'appointements.
A moins que le cardinal d'Aguire n'ait des bénéfices
en Sicile, quels revenus y peut-il avoir, lui qui est
religieux?
Tout est en mouvement pour former les camps. Les
généraux sont arrivés en France sur la frontière.
Quesnel à du Vaacel
3 juin 1695.
Voilà le nonce de Turin mort. Celui d'ici n'y aspi-
rera-t-il point ? J'admire qu'à Rome on soit en peine de
pourvoir à l'entretien d'un honnête homme en ce pays,
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 351
Ils ont tant de ressource. Il n'y a qu'à unir une bonne
abbaye à cet emploi ou créer une pension sur un riche
évêché. Je vois des gens qui en regorgent à qui on en
donne. Le bon pape fait beaucoup de bien aux pauvres.
Gela est bon ; mais son devoir papal est préférable aux
charités. Et une charité de pape est de mettre des gens
capables de servir l'Eglise en état de le faire, et de ne
se jeter pas dans la nécessité de donner des emplois
importants à des gens qui n'ont que de l'argent pour
tout mérite.
L'assemblée du clergé se tient à Saint-Germain-en-
Laye. M. de Paris y préside à l'ordinaire.
L'électeurpartit hier pour le camp.
Voilà des thèses bien insolentes des jésuites d'An-
vers. Ils en seront quittes tout au plus pour être mises
à l'index. Ne voit-on pas bien à Rome que ces gens-là
sont incorrigibles? M. de Saint-Cyran disait bien qu'il
faut les humilier, mais de manière qu'ils le sentent ;
autrement on n'en viendra jamais à bout.
J'ai lu tout entière l'oraison funèbre du maréchal
de Luxembourg, par le P. de La Rue, jésuite. Rien n'est
plus éloquent. Il y a môme des choses fort chrétiennes.
Voilà un extrait dont j'avais bien remarqué les paroles.
Il donne plus de foi au maréchal de Luxembourg qu'à
Corneille le centenier. On aurait de la peine à sauver
l'extrait de pélagianisme. Il dira que, hors la grâce et
la foi, il ne l'entend que de l'habituelle.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
7 juin 1695.
Nous pensons souvent à vous, et surtout dans cette
saison où ce que vous avez de plus cher au monde est
exposé à tant de dangers. Pour nous, nous sommes,
grâces à Dieu, fort tranquilles au milieu des alarmes,
352 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et je n'aurais jamais cru qu'on se pût trouver comme au
milieu de 200.000 hommes avec le repos où nous nous
trouvons. C'est Dieu qui nous donne la paix par sa
miséricorde, et c'est à lui seul aussi que nous la deman-
dons pour son pauvre peuple, qui en a tant besoin.
Le roi va travailler, de son côté, à nous la donner. Fasse
le ciel que ses conquêtes si glorieuses soient couron-
nées d'un don si nécessaire et si désiré!
Quesnel à du Vaucel
10 juin 1695.
La fortune des prétendus jansénistes ne va pas vite,
comme vous voyez, et s'il est vrai que le cardinal
d'Aguire ait ordre de demeurera Rome, ou c'est une
marque qu'on craint qu'il ne les serve à Madrid, ou
peut-être la crainte ou l'espérance d'un conclave.
Ce que vous dites d'Albizzi l fait voir une âme bien
vénale et bien artificieuse. Ce serait un autre artifice,
si un officier refusait un présent d'argent comptant et
en répandait le bruit, de concert avec le présentant,
pour couvrir le jeu, et que cependant il reçût une
bonne pension secrète. Mais je n'ai garde de juger
personne sur cela.
Je ne crois pas qu'on vous soupçonnât d'avoir voulu
corrompre la cour de Rome. Quand, un jour, on vien-
drait à savoir les présents qui ont passé par vos mains,
on verrait bien qu'ils ne sont pas assez riches pour
acheter des suffrages.
Je ne doute point que l'ouvrage du R. P. Orosio [de
Noris] ne soit quelque chose de beau et de bien vive-
ment poussé. Je le plains d'avoir affaire à des écrivains
si fort au-dessous de lui et dont la défaite lui coûtera
1. Voir la note du 8 août 1690.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 3S3
si pou. C'est un lion contre un renard. Mais je vois, par
ce que vous me dites, que le public aura de quoi pro-
fiter, à l'occasion de cette dispute, par les belles
recherches et les découvertes curieuses dont il enri-
chira son ouvrage. C'est par cette raison que, quelque
profession que je fasse d'honorer ce savant homme, je
ne puis m'empêcher de lui souhaiter des adversaires;
et c'est même parce que je l'honore que je lui en
souhaite, ne pouvant mettre la main à la plume pour
repousser les faibles efforts de la canaille révoltée sans
ouvrir les trésors de son érudition et sans en répandre,
dans le public, une partie considérable.
Je lui pardonnerais plus volontiers de ce qu'il ne
m'a pas honoré d'un mot de réponse, que l'honneur
qu'il me fait de me faire chef de parti. S'il y en avait
un, il serait réduit à un état plus capable de faire
pitié que de donner de la crainte sous un tel chef. Mais
le chef et le parti sont une chimère, et il serait bon
que ceux dont les paroles sont toujours écoutées avec
estime et font impression sur les esprits fussent les
premiers à combattre cette chimère; car c'est l'entre-
tenir que d'en parler comme d'une chose qui subsiste
réellement.
Pour ce qui est de la facilité à publier les lettres,
vous savez, Monsieur, quelle précaution M. l'illustre
ami [Arnault] prenait pour ne rien publier qu'avec
l'agrément de ceux qui y étaient intéressés. On a tou-
jours été, sur cela, religieux jusqu'au scrupule. Quand
les gens sont morts et que leur témoignage peut servir
à la vérité, je ne crois pas qu'on doive trouver mau-
vais qu'on l'emploie.
Le pauvre marquis de Pomponne allait dire adieu
à son oncle l'abbé pour aller à son régiment, lorsqu'il
tomba devant lui de son haut et fut deux heures sans
connaissance. Etant revenu, il demanda à se con-
fesser et le lit fort bien, Il a la langue fort libre et 1»
t. î*
3S4 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
tête aussi ; les médecins répondent que les eaux le déli-
vreront du reste. Il lui mourut une fille venue à cinq
mois, à peu près dans le môme temps. C'était le seul
fruit de son mariage.
C'est une chose difficile d'envoyer huit volumes à
Paris, à ces messieurs du séminaire. Ils attendront
bien la paix. Les armées, sont assemblées, le roi Guil-
laume est à la tête de la sienne. On verra s'ils commen-
ceront, après sept campagnes, à faire quelque chose.
Qucsnel à du Vaucel
17 juin 1695.
Je ne comprends rien à l'abbé de la Trappe; on
vient de m'envoyer l'empreinte d'une médaille frappée
en rhonneur de Sa Révérence! Et où? A la Trappe
même, par un frère Barse, convers. D'un côté, c'est
son portrait, et autour : Abbas de Tr^appa; de l'autre
côté, un sculpteur, le ciseau et le marteau à la main,
taille son buste qui est élevé sur une base, sur le côté
de laquelle on lit : Restauratori vitœ monasticœ, et
autour de la médaille : Tabor est ante me. Au bas,
an MDCXCV.
Je veux croire que c'est sans sa participation que
cela se fait; mais que, chez lui, cela se fasse à son
insu, c'est quelque chose de bien extraordinaire pour
une maison si réformée. S'il ne met pas le frère en
pénitence, on aura peine à croire qu'il lui en sache
mauvais gré.
Les armées s'approchent l'une de l'autre. Le prince
d'Orange fait mine de vouloir donner bataille et com-
bler les lignes. Cela ne se fera pas aisément.
Le clergé donne dix millions au roi.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 355
Quesnel à du Vaucel
24 juin 1695.
Il n'y a point d'espérance de paix, tant que l'on agira
comme l'on fait à Rome, et que l'on laissera faire en ce
pays aux adversaires tout ce qu'il leur plaît.
Vous verrez par X Impertinent de M. Steyaert ce qu'on
en peut attendre. C'est un vicaire apostolique, la plume
et le langage, et môme l'esprit et la tête des prélats de
ce pays. Ainsi la déclaration qu'il fait si solennel-
lement sera regardée comme une déclaration authen-
tique, émanée des évoques et avouée du Saint-Siège,
tant que le Saint-Siège n'y contredira point.
M. du Til [Hcnnebel] ne manquera point de nous man-
der, comme il fait ordinairement en ces occasions, que
c'est la meilleure chose du monde, que le champion
ne pouvait mieux faire pour ceux de Louvain, que les
frères sont dans une furieuse colère. Chansons que
tout cela; on se moque de lui, et on le joue, sans qu'il
s'en aperçoive. Et, pendant que de tous côtés on mine
le peu d'avances qu'il a faites depuis deux ans, qu'on fait
un examen de propositions qui peut avoir un fort
mauvais succès, il s'amuse à se chamailler avec un
homme que je ne puis mieux comparer qu'à un filou
qui amuse les gens, pendant que ses compagnons leur
coupent la bourse.
Il me semble donc qu'il est temps que M. Hennebel
abandonne JeMulart [P. Désirantx]k son mauvais génie
et à sa mauvaise foi. On ne regarde ici tout cela que
comme un amusement d'enfant, et on ne daigne pas
lire aucune de ces paperasses qu'il envoie.
Qu'il se réveille donc à ce coup-ci, et qu'il relève cet
1. I/agent des jésuites à Rome.
356 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
excès du champion, de telle manière qu'il se fasse
entendre !
Il faut qu'il dise nettement, dans une supplique,
qu'il n'y a plus de paix à espérer, el qu'il n'a autre
chose à faire qu'à s'en retourner et à abandonner chacun
à sa conscience sur le fait du formulaire; qu'on ne
doit pas être surpris si on voit le feu des contestations
se rallumer plus que jamais, puisqu'on permet à des
brouillons et à des boute-feu de le rallumer, et qu'on
les rend, de jour en jour, plus hardis à tout faire en
laissant leurs excès impunis.
Je crois que les Romains, depuis le premier jusqu'au
dernier, se moquent de nous et ne sont appliqués qu'à
nous tromper. Ils semblaient avoir donné quelque
chose, et maintenant ils le retirent par le moyen des
évoques et de leurs agents, à qui ils laissent faire tout
ce qu'il faut pour cela. De nos amis, en France, étaient
déjà fort scandalisés de ce qu'on favorisait la signature,
sur le seul décret du pape qui semblait donner quelque
chose. Ils se moqueront bien de nous maintenant et
nous diront que nous nous sommes laissés duper, que
nous ne connaissons pas les Romains, que nous sommes
trop simples de nous y fier.
M. de Reims a écrit pour la Fréquente Communion;
au moins il le devait faire, et il n'attendait que le
décret que j'ai envoyé. Je vous envoie de ses décrets,
accompagnés d'autres pièces dont la dernière fera bien
rire les Romains, s'ils entendent raillerie. Voilà aussi
une ordonnance de M. de Châlons, dans laquelle vous
verrez celle de M. de Meaux, car c'est la sienne que ce
premier prélat a adoptée. Vous savez que, son frère
étant indisposé, le duc de Vendôme commande en
Catalogne. On pourra bien se battre ici. Le fort de la
Kenoque, qui fait une partie de la force d'Ypres, est
assiégé par le roi Guillaume, c'est-à-dire par un déta-
chement de son armée» S'il le prend, il prendra Ypros
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 357
ensuite, et ce sera une porte ouverte pour aller à Dun-
kerque. Il y a encore une autre armée de Brandebour-
geois qui viennent du côté de Liège et qu'on croit qui
ont dessein sur Gharleroi; car, surNamur, je ne le sau-
rais croire. Il y a longtemps que le maréchal de Lorges
a passé le Rhin.
Quesnel à du Vaucel
1er juillet 1695.
Les Gazettes de Hollande ont triomphé de la prise du
fort de la Kenoque et des lignes forcées. Ils s'en
sont dédit honteusement clans la Gazette suivante, et se
sont réduits à dire que Ton battait la Kenoque depuis
le 19. Rien de tout cela. On ne le trouve pas assié-
geable. On dit que l'on va faire le siège de Namur ou
de Gharleroi ou de Mons. Les alliés savent bien com-
ment on les prend, puisqu'ils les ont vu prendre, et il
ne faut pas douter qu'ils ne profitent de ce qu'ils ont
vu.
Quesnel à du Vaucel
8 juillet 1695.
On m'a mandé de Paris que le nonce avait témoigné
au roi que l'on n'était pas content à Rome de son édit
au sujet des évoques1. Ce n'a point été à la réquisition
du clergé, puisqu'on savait la chose avant le terme de
l'assemblée. Gela est de l'invention du sieur des Arquins
[Harlay, archevêque de Paris\, qui l'avait concerté avec
la cour pour leurrer le clergé et lui donner du vent pour
son bon argent. Il a eu sans doute ses vues pour cela ; il
1. Edit de Louis XIV du mois d'avril 1695 sur les juridictions civiles
et ecclésiastiques.
358 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
se rendra nécessaire à Rome pour faire révoquer cet
édit. Il se fera faire la cour par les réguliers et par le
confesseur même, qui aura besoin de lui pour cela et à
qui il promettra tout. 11 fait entendre au roi que,
quand il serait obligé de contenter Rome en le révo-
quant, cela lui sera mis en ligne de compte et lui tien-
dra lieu d'un bon article, pour lequel il aura droit de
demander quelque chose et pour faciliter la concession
de la régale. Cependant l'édit aura eu son effet auprès
du clergé, et il se fera un grand mérite auprès du
Saint-Siège et auprès de tout le monde. Je n'ai point
vu l'édit, que les gazettes ont dit être de cinquante
articles.
Je congratule messieurs les deux députés de leurs
si favorables audiences. Dieu veuille que M. du Til
\Hennebel] obtienne tout ce qu'on lui fait espérer!
Namur1 est assiégée par les alliés. Si on ne la secourt
point, il faut compter qu'elle sera prise, car la bombar-
derie, en ce temps-ci, réduit tout. Ils n'ont pas osé
attaquer Ypres, et ils ont été obligés d'abandonner
l'attaque du fort de la Kenoque, après y avoir perdu beau-
coup de monde, et de n'oser attaquer les lignes des Fran-
çais, a qui ils ont laissé paisiblement faire une seconde
en leur présence.
Les affaires ne vont pas bien en Catalogne pour les
Français, et M. de Castanaga, que le prince d'Orange a
chassé d'ici, fait plus là que les alliés n'ont fait ici
jusqu'à présent. Le roi d'Angleterre est à la Trappe. On
1. Ce fut la première place devant laquelle le prince d'Orange triompha
des Français. La faute en fut rejetée sur le maréchal de Villeroy et sur
le duc du Maine, qui se vit, à ce propos, chansonnéde toutes parts:
Un bâtard autrefois a sauvé le royaume,
Un bâtard aujourd'hui sauve le roi Guillaume.
L'investissement de la ville commença le 1" juillet; elle fut défendue
par le gouverneur, le comte de Guiscard, et par le maréchal deBoufflers,
qui s'était jeté dans Namur à la dernière heure.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 359
ne croit pas que l'abbé aille encore loin. Ce prince a
été rendre une visite solennelle aux jésuites du collège
de Paris; il y a diné, il a fait toutes les caresses pos-
sibles à ces Pères.
Je ne sais ouest la politique et la prudence, sachant
quelle aversion on a, en Angleterre, de ces Pères; mais
il a besoin du roi de France; il croit devoir suivre ses
inclinations et les siennes propres.
Quesnel à du Vancel
15 juillet 1695.
M. Téveque de Limoges est mort1. C'était un M. d'Urfé,
dont un frère est mort de l'Oratoire depuis quelques
années, et qui avait plus d'esprit qu'eux tous. L'évêque
était un saint homme assurément. Il avait tout donné
aux pauvres, s'était retiré à son séminaire, et on m'écrit
que, n'ayant plus que son anneau pastoral à donner, il
l'avait encore donné. 11 avait pris goût au Nouveau Tes-
tament du P. Quesnel et lui avait fait écrire, afin qu'il
fit imprimer, pour ceux qui ne sont pas pécunieux, les
Epîtres et Evangiles à part, je dis des dimanches et des
principales fêtes. Il en avait écrit à un évoque de ses
amis, et cet évêque en a fait écrire à ce Père. Ce dernier
évoque a lui -môme témoigné être disposé à autoriser
tout l'ouvrage par une lettre pastorale. Il ne tiendra pas
à moi qu'il ne le fasse; et l'auteur n'en sera pas fâché,
parce qu'il ne doute point que, si l'occasion s'en présen-
tait, M. des Arquins [Harlay, archevêque de Paris] ne
lui donnât sur la crête.
Je sais que cet abbé, qui a témoigné désirer avoir les
huit volumes delà Morale pratique , ayant été fait supé-
rieur de quelques monastères, il y a défendu plusieurs
1. Louis de Lascaris cTUrie, évêque de Limoges de 1676 à 1695.
360 CORRESPONDANCE DE PASQULER QUESNEL
livres, et entre autres celui en question. Quelques-
unes ont demandé grâce pour plusieurs de ces livres au
prélat, et le prélat leur a donné mainlevée, excepté
celui-là sur lequel il a tenu ferme.
Namur est investi depuis le premier du courant ; la
tranchée ne s'ouvrira pas devant dimanche prochain.
M. le maréchal de Bouftlers s'est jeté dedans le 2, avec
un renfort de sept régiments de dragons ; et il y a au
moins 12.000 hommes dans la place. Cependant les
armées de M. de Villeroy et de M. de Vaudemont sont
en présence, et tout est disposé à une bataille vers
l'Escaut. Les courriers passèrent, hier au soir, pour en
porter la nouvelle aux alliés devant Namur, c'est-à-dire
à vingt lieues de là.
Les Gazettes de Hollande font M. de Lorges mort.
Cela est faux. Il est hors d'affaire1.
Quesnel à du Vaucel
22 juillet 1695.
Cela est assez surprenant que, la tranchée ayant été
ouverte devant Casai, le 26 juin, on dit encore à Rome,
le 2 juillet, que le siège ne se ferait point. Et aujourd'hui
on dit que c'est une affaire terminée par accommode-
ment, qu'on rend au duc de Mantoue la ville et la cita-
delle démantelées2. De ce côté-ci, Namur est toujours
assiégé par les alliés. Ils ont pris un poste qui leur a
coûté deux mille hommes, de leur aveu ; et il ne faut
pas douter qu'il n'y en ait aussi beaucoup de tués des
Français, dont on nomme ici trois personnes de qualité :
1. Le maréchal de Lorges tomba extrêmement malade, le 20 juin, au
camp d'Unter-Neisheim. « Jamais armée ne montra tant d'intérêt à la
vie de son chef, ni d'amour pour sa personne. » {Mémoires de Saint-
Simon, édition de Boislisle, II, 293.)
2. M. de Crenan, qui en était gouverneur, capitula, le 11 juillet, par
ordre du roi, et rendit la place au duc de Mantoue.
CORKESPONDANCE DE PASQGIER QUESNEL 301
le jeune comte de Maulevrier-Colbert1, le comte de
Morstein2, fils du grand trésorier de Pologne et gendre
de M. de Ghevreuse. Peut-être ressusciteront-ils avant
la résurrection générale. Dixmude est assiégé, à l'autre
bout, par les Français. C'est le comte de Montai qui
fait le siège, et M. de Villeroy le couvre. Je ne doute
pas qu'après cela ils n'aillent secourir Namur, battu,
dit-on, avec deux cents pièces de canon et soixante
mortiers.
Je crois que je vous ai mandé que M. Nicole fait
imprimer unouvrage contre les quiétistes. J'appréhende
une apoplexie pour lui. Car on me mande qu'il s'appe-
santit beaucoup, que sa langue s'épaissit et qu'il n'a pas
sa libertéd'esprit ordinaire, ayant peine à mettre dehors
ses pensées. Ce sera une grande perte.
Si on mande à Rome, de Paris, qu'on y fait grand
bruit d'une lettre du P. Quesnel à l'abbé de la Trappe
sur ce qu'il a écrit de M. Arnauld, dites hardiment
qu'elle n'est point du P. Quesnel. Le monde en sera
bientôt tout à fait désabusé.
P. -S. — Il faut reprendre la plume pour vous dire que
la fameuse Mère Eugénie, de la Visitation, mourut le
29 septembre 1694, âgée de quatre-vingt-six ans, et
qu'on a fait sa Vie, que j'ai reçue depuis deux jours3.
C'est un in-12, de 390 pages, où l'on a répandu bien
du venin contre Port-Royal, tant sur l'affaire où elle a
servi de geôlière que sur d'autres faits et sur la Fréquente
1. Jean-Baptiste Colbert, fils aîné du comte de Maulevrier, comman-
dait le régiment de Navarre.
2. Michel Albert, comte de Morstein et de Chateauvillain, était colo-
nel du régiment d'infanterie de Hainaut. 11 fut tué à une sortie, le
18 juillet.
3. La Mère Louise-Eugénie de Fontaine, de Tordre de la Visitation,
avait été imposée et installée par l'archevêque de Paris à Port-Royal-des-
Ghamps, en 1664, comme une sorte de supérieure commissaire, chargée
de réformer le monastère en lutte ouverte avec le pouvoir.
362 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Communion, dont il est dit plusieurs fois, et par Fauteur
et par la béate môme, qu'il acte condamné par le pape,
que P. Nouet l'avait réfuté en six sermons. On s'étend
fort sur l'obstination des filles de Port-Royal ; on ne
fait pas de façon de les comparer aux hérétiques. Il n'y
a ni nom d'auteur, ni nom de libraire, ni approbation,
ni privilège, et il est assez probable qu'on les a refu-
sés. On le vend à la Visitation de la rue Saint-Antoine.
Je suis persuadé que c'est l'ouvrage d'un jésuite. Cepen-
dant une des tourières de cette maison a dicté que c'est
une Mme du Plessis qui l'a composé. Elle est fille de
M. Marin, intendant des finances. Mariée à un M. Bon-
neau, séparée de son mari pour affaires de famille, il y
a quarante ans qu'elle demeure dans ce monastère où
elle a une fille religieuse; mais elle ne l'est pas elle-
même. J'en demanderai un exemplaire sans reliure
pour vous l'envoyer.
Quesnel à du Vaucel
29 juillet 1695.
Les alliés continuent le siège de Namur, et les Fran-
çais celui de Dixmude. Ceux-ci pourront aller ensuite à
Nieuport, si on les laisse faire. Il se tue bien du monde
à celui de Namur. Les Anglais ont été repoussés trois
fois des derniers ouvrages qu'ils ont pris. Il y a un
mois qu'ils sont là, et quinze jours que la tranchée est
ouverte. Le roi prit la ville au sixième jour de tranchée
ouverte, et le château en vingt-quatre. On dit qu'ils ont
fait beaucoup de retranchements dans la ville et qu'ils
en disputeront le terrain pied à pied. M. de Bouf tiers
est dedans avec M. de Mesgrigny l, principal ingénieur
1. Jean, comte de Mesgrigny, servit comme ingénieur dans la plu-
part des sièges d'Italie et de Flandre.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 363
après M. de Vauban, et gouverneur de la citadelle de
Tournay, bon ami de M. Ragot [dom Gerèeron]. On a
bombardé Saint-Malo, mais avec peu de dommage,
quoique les ennemis publient qu'elle est minée entière-
ment. Ils ont aussi bombardé Granville avec aussi peu
de succès. Casai est rendu, non aux alliés, mais au duc
deMantoue.
Que ce serait de joie pour nous de vous voir apporter
vous-même vos lettres en ce pays ! Mais, puisqu'il faut
pour cela que la paix soit faite, j'appréhende fort que
ce ne soit pas sitôt. Je m'imagine pourtant, pour me
flatter, que, Casai n'étant plus à la France, l'empereur
se rendra plus facile à écouter les propositions de paix.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 12 août 1695.
Je ne prétends pas vous apprendre la mort de
l'archevêque de Paris1. Vous l'aurez sue par un cour-
rier extraordinaire, qu'on n'aura pas manqué de dépê-
cher à la cour de Rome.
Elle arriva, le 6 au soir, à sa maison de campagne,
où il fut frappé d'apoplexie qui l'expédia in forma
brevi. On apporta, dès le soir même, son corps à Paris.
Celui qui m'en écrivait, le 7 au matin, n'en savait pas
davantage.
Les nouvelles écrites à la main, qui s'envoient en
Hollande deux fois la semaine et passent par Bruxelles,
marquent sa mort. On y dit ses belles qualités et, entre
autres, qu'il aimait le beau sexe, et qu'il avait cent cin-
1. Harlay de Ghampvallon mourut dans son château de Conflans, le
6 août, presque en disgrâce à la cour, et méprisé de tous. Le P. Gaillard,
jésuite, fit son oraison funèbre. « La matière était plus que délicate,
dit Saint-Simon. Il tourna court sur la morale. »
364 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
quante mille livres de rente en bénéfices, et qu'il avait
été deux heures en apoplexie.
Le cardinal d'Estrées et M. de Meaux sont les deux
que l'on croit y devoir avoir plus de part ; et, comme
le dernier ne manquera pas d'être demandé par M. le
Dauphin, il n'y a pas d'apparence que le roi le refuse,
outre qu'il est assurément le plus capable et le plus
digne. Le roi refusa cependant M. le Dauphin pour
l'évêché de Beauvais, par cette raison qu'il ne serait
pas homme à pousser à bout les jansénistes. Comme il
n'y en a plus à pousser, cette raison ne vaudra plus
rien. On n'en manquera pas néanmoins pour lui rendre
de mauvais offices.
Vous serez bien surpris quand je vous dirai que les
Français sont aux portes de Bruxelles depuis trois jours,
que l'on croyait, les deux dernières nuits, qu'ils bom-
barderaient cette ville, et que l'on s'y attend pour cette
nuit. Ils sont campés à Anderlech, qui est à demi-lieue
d'ici, et, cette nuit, ils ont pris un fort qui est à mi-
chemin entre Anderlech et cette ville, et les Espagnols,
qui y étaient, ont été passés au fil de l'épée; car c'est
l'épée à la main qu'on l'a pris. On disait qu'il y avait
deux ou trois cents Espagnols; d'autres disent qu'il n'y
en avait que cent. Gomme on ne leur a envoyé personne
pour les soutenir, ils n'avaient garde de ne pas périr.
Vous me parlez de la consternation de Provence; mais
c'est une peur qui n'est point suivie des effets, au lieu
que la consternation où tout le monde est ici sera
suivie, à moins d'un miracle, d'étranges effets. Car les
bombes, dont les Français ont un amas prodigieux,
tomberont sur une forêt de maisons où tout est quasi
de bois. Ils sont sortis de Mons, en disant tout haut
qu'ils allaient bombarder Bruxelles, et cependant on n'a
pas pris de grandes précautions pour l'empêcher. On
dit que les Français sont cent mille hommes ; d'autres
au moins leur en donnent quatre-vingts. Le prince de
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 3G5
Wirtemberg est avec ses troupes à côté du camp des
Français ; le roi Guillaume est, dit-on, avec trente
mille hommes de l'autre côté, et l'on disait tantôt qu'il
s'avançait vers Notre-Dame de Halle. Comme il s'en
faut bien qu'il soit assez fort pour attaquer les Français,
il n'y a pas d'apparence qu'il hasarde une bataille.
L'électeur de Bavière continue le siège du château de
Namur, qui, sans accident, ne se rendra pas sitôt. Il
est. dit-on, fort chagrin de tout ceci, et il a grande
raison. Il faut, pour prendre le château, qu'il le réduise
en poudre, et on le lui offrait parla paix avec des con-
ditions avantageuses. Et il voit, pendant cela, que l'on
désole tout le pays, que la capitale va être mise en
poudre et que tout cela se fait pour les intérêts du roi
Guillaume. Nous avons les oreilles étourdies du canon
de la ville, qui ne tire que d'un côté, parce que les
Français ne sont que d'un côté. Mais c'est poudre per-
due. Nous ne sommes pas ici les plus à plaindre, parce
qu'on nous croit tellement hors la portée des bombes
que tout le quartier d'en bas se réfugie en celui-ci;
tout est plein. Tout le couvent des filles de la Visitation
est ici près, et d'autres de même. C'est cela qui est
une grande désolation; mais elle sera bien plus grande
quand le triste jeu sera joué et qu'une infinité de
familles ne sauront où donner de la tète. On croit que
Madame FElectrice sortira de la ville. Elle fit hier
matin, ou la nuit auparavant, une fausse couche; ne
le publiez pas. Si on voulait quitter le siège de Namur,
je crois qu'on se désisterait du bombardement; et ce
serait bien le meilleur; mais le roi Guillaume n'a
garde d'y consentir. Cependant ce n'est pas chose sûre
que l'on prenne le château ; et, s'il est possible de le
secourir, on n'y manquera pas. Il y en a qui disent
qu'on ne le peut. On verra. Ce ne sera pas faute de
monde; car il est encore venu un grand détachement
des côtes de Normandie, sou8 le maréchal de Choiseuli
366 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
et un d'Allemagne, sous M. d'Huxelles ; et je doute
que ce soit pour ne rien faire. Joignez à tout cela dix
mille prisonniers de guerre qu'on a faits depuis la cam-
pagne commencée, un grand pays qu'on s'est ouvert,
des minutions en grand nombre qu'on a prises, beau-
coup d'argent, cinquante mille écus, qu'un parti a pris
à Aix-la-Chapelle où il est entré, a passé au fil de l'épée
ce qu'il y avait de garnison, a enlevé le trésor du
marquis de Brandebourg, cinquante autres mille écus
enlevés près de Louvain, quarante mille livres dans
un paquebot. Voila bien des nouvelles de guerre ; mais
nous y sommes jusqu'aux yeux : le moyen de n'en
point parler?
On vous enverra aujourd'hui les deux derniers grains
qui n'en valent qu'un. 11 reste quatre florins, qui sera
joint au premier argent. Je crois qu'en ces onze qua-
druples vous trouverez tout.
Quesnel à du Vaucel
19 août 1695.
La désolation que je vous annonçais, il y a huit jours,
ne s'exécuta pas la nuit suivante, mais le lendemain au
soir, sur les quatre ou cinq heures. Elle commença et
a duré les deux jours et deux nuits suivantes, jusque
bien avant dans la matinée de la fête de la Vierge, qu'ils
cessèrent. On ne saurait vous dire le désastre de cette
pauvre ville. Bruxelles n'est plus Bruxelles1. C'est un
amas de pierres où l'on ne distingue ni rues ni maisons,
s
1. En trois jours, Bruxelles reçut cinq mille bombes et douze cents bou-
lets rouges. Plus de deux mille cinq cents maisons et douze ou treize
édifices religieux furent brûlés, cinq ou six cents personnes tuées.
« Jamais on ne vit un spectacle plus affreux, et rien ne ressemblait mieux
à ce qu'on nous raconte de l'embrasement de Troie. » [Mémoires de
Berwick, p. 342.)
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 307
parce qu'il n'y en a plus dans le gros de la ville. L'hôtel
de ville est ruiné et toutes les maisons d'autour, la tour
de Saint-Nicolas ruinée, l'église rasée, les cloches et le
beau carillon fondus ; les Carmes chaussés, les Cordc-
liers, les Dominicains rasés, lesAugustins ont eu peu de
mal; l'hôpital, la Madeleine, Saint-Géry, Sainte-Anne
et toutes les rues où étaient ces édifices, absolument
ruinés. Notre quartier, grâces à Dieu, n'a rien souffert.
On y avait réfugié une partie des effets et des meubles
de la ville. Tout le parc était comme un camp, où l'on
était campé sous des tentes, dans des carrosses, ou à la
belle étoile; et c'était une chose bien triste de voir tout
ce pauvre peuple transporter tout ce qu'ils avaient de
meilleur. Nous eûmes pourtant peur, le dernier jour;
car on assurait que les Français changeaient leurs
batteries et voulaient attaquer le côté qui n'avait été à
la portée de leurs bombes et de leurs canons. Il nous
en coûta un peu de fatigue et d'embarras pour vider les
greniers et transporter dans le jardin, à la cave et dans
la citerne, ce qu'il y avait de papiers, de livres et de
meubles. La nuit fut terrible et toute la ville était en feu,
aussi bien que l'autre nuit et les autres jours ; mais le
mal n'approcha pas de nous ; le quartier du Sablon où
est la poste, celui de la Cour, du Conseil, de Sainte-
Gudule, a été exempt du mal. On dit qu'on avait fait
compliment à Son Altesse que le roi avait ordonné qu'on
épargnât la Cour. Tout cela s'est exécuté fort paisible-
ment, à la vue de deux armées qui faisaient près de
soixante mille hommes. Le prince d'Orange s'était venu
aboucher avec le prince de Vaudemont, son confident,
à quelques lieues de la ville. L'on croyait qu'il venait
défendre la ville en combattant les Français. Point du
tout; il s'en retourna au camp devant le château de
Namur, et envoya l'électeur prendre le divertissement
de la tragédie, qui se joua le même jour qu'il arriva ici.
Tl s'en retourna hier matin au camp. L'armée de France
368 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
est demeurée encore un jour campée au même lieu
d'Anderlech, après quoi on dit qu'elle a pris le chemin
d'Enghien. C'est assez celui de Namur. Il est venu un
détachement d'Allemagne aux alliés et un aux Français.
Si on se hat, le combat sera sanglant, et j'ai peine à
croire qu'on ne se batte point.
Pendant qu'on bombardait Bruxelles, les Anglais et
Hollandais ont voulu bombarder Dunkerque. Ils ont
perdu quatre vaisseaux et n'ont rien fait. Trois vaisseaux
de cent pièces de canon chacun défendaient le port et
la rade et les ont désolés. Le mal qu'ils ont fait à
Saiut-Malo et à Granville est peu de chose. Il n'a pas
tenu à eux de désoler les côtes de Bretagne, de Nor-
mandie et de Provence. Dieu les a confondus.
Vous savez mieux que nous que la flotte de l'amiral
Bussel a été étrangement maltraitée, qu'il a perdu
huit gros vaisseaux, qu'on ne sait ce que sont devenus
une douzaine d'autres, et que quinze autres ont été
démâtés. Le roi, à l'heure qu'il est, a une puissante
flotte dans la Méditerranée. Gomme la rue de la Made-
leine de Bruxelles a été rasée, il y a trois libraires
presque ruinés : Lambert Marchand, et Fricx, et un
troisième. Fricxy perd pour trente mille écus de livres;
Marchand, sept maisons.
Le siège du château de Namur va lentement; il n'y a
que deux ou trois jours qu'ils ont commencé à le battre,
et on fait état qu'ils y ont déjà perdu près de vingt
mille hommes. Et le roi n'en perdit en tout que six ou
sept cents au plus, prit la ville en six jours et le château
en vingt-quatre. Tous ces bombardements sont une
invention diabolique, et, selon les règles de l'Evangile,
cela est abominable; mais, selon les lois de la guerre,
on n'y peut trouver à redire. Outre le dommage, c'est
un sanglant affront de voir la capitale du pays ravagée
en présence du gouverneur et de deux armées.
L'on fit le 1), h Port-Royal, le service anniversaire de
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 369
feu M. Arnauld, pendant que l'on enterrait M. de Paris
dans sa cathédrale. M. de Pomponne, avec son fils l'abbé
et son docteur, étaient au service de Port-Royal, où tout
se fit très bien.
Nous ne savons encore qui sera archevêque de Paris.
Le roi (vous le savez) a donné sa nomination pour le
cardinalat à M. l'évêque d'Orléans, bon ami de M. de
Grenoble. M. de Reims sera proviseur de Sorbonne,
M. de Meaux supérieur de Navarre, le cordon bleu à
M. l'archevêque de Cambrai.
L'église de Sainte-Catherine n'a reçu presque aucun
dommage de la bombarderie, et la paroisse a aussi été
conservée. Le pasteur est malade ou convalescent à
Malines, où Mme Vaës le mena le dernier jour du
bombardement, parce qu'il ne pouvait dormir à ce
carillon. C'était, en effet, une chose terrible que le bruit
des mortiers, des canons et boulets rouges que l'on en-
tendait siffler de tous côtés, et de ceux de la ville qui
faisaient ce qu'ils pouvaient pour éloigner les bombar-
deurs, sans effet.
Quesnel à du Vaucel
26 août 1695.
Je ne sais si je vous ai mandé que, le même jour que
l'on faisait à Port-Royal le service du bout de l'an de
feu M. Arnauld, oùse trouva M. de Pomponne et M. son
fils l'abbé, on enterrait, à Notre-Dame, feu M. l'arche-
vêque. On me mande que ce prélat était tombé plus de
quinze fois en apoplexie sans qu'on en ait rien su,
parce qu'il avait défendu à ses gens d'en rien dire, sous
peine d'être cassés aux gages. Ce qui a fait, dit-on,
que, dans cette dernière attaque, il n'a pas été secouru
à temps. On remarque que M. de Louvois, M. de la
i. 24
370 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Feuillade et M. de Paris, tous trois favoris du roi, sont
morts fort prestement et sans sacrements.
Après avoir enterré le défunt, il lui faut donner un
successeur. Vous savez déjà sans doute que c'est M. de
Noailles, évoque de Châlons-sur-Marne. C'est un choix
auquel tout le monde applaudit, excepté les intéressés.
Le roi l'a fait motu proprio, et on croit môme que le
Père confesseur ne l'a su qu'après le coup fait1. Il y a
tout sujet d'espérer que ce prélat gouvernera bien son
diocèse. Le roi avait dit auparavant qu'il voulait
mettre à Paris un archevêque qui n'aurait rien que
cela à faire. Il est bien certain que ce prélat n'a point
demandé, encore moins brigué, cet archevêché. Il
était venu à Paris pour le sacre de M. de Cambrai et
s'en était retourne aussitôt après à son diocèse. Après
la mort de l'archevêque, il paraît que le roi jeta les
yeux sur lui, uniquement par l'estime qu'il fait de sa
personne. Il lui envoya fort secrètement un courrier
pour lui dire qu'il le nommait à l'archevêché de Paris.
Il renvoya le courrier, en suppliant Sa Majesté de le
dispenser de se charger de ce pesant fardeau, et le refu-
sant absolument. Le roi lui envoya un second courrier,
qui rapporta la même réponse. Le troisième courrier
lui porta l'ordre de venir en personne dire ses raisons
au roi. Il arriva samedi 20, jour de Saint-Bernard, ne
lit que passer à Paris et alla à Versailles, après que le
P. de La Chaise en fut parti pour Paris. On assure que
ce prélat paraissait plus mort que vif, de l'angoisse où
il se trouvait. Il fit tous ses efforts pour persuader
Sa Majesté d'accepter son refus, et le roi lui dit qu'il ne
se rendrait point et ne se lasserait point de le lui
1. Louis XIV écrit de Versailles, le 24 août, au cardinal de .lanson, son
ambassadeur à Rome : « J'ai nommé l'évêque de Chàlons à l'arche-
vêché de Paris. Je considère beaucoup les services que le feu duc de
Noailles son père, le maréchal de Noailles son frère, m'ont rendus et
continuent de me rendre tous les jours. (Ail'. Etr. Rome, 370.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 371
offrir, qu'il le préférait à tons les autres, parce qu'il
le croyait plus homme de bien. Enfin il fallut céder du
fardeau, le roi lui promettaut tous les secours qui
dépendraient de lui pour le soulager. La nuit du 20
au 21, Sa Majesté en envoya la nouvelle au R. P. de
La Chaise, et on croit que c'était la première nouvelle
qu'il en ait eue. On assure que la bonne duchesse de
Noailles, sa mère (et en même temps sa fille, parce qu'il
est son directeur et son confesseur) a été accablée de
cette élévation ; mais sa piété, me dit-on, est si lumi-
neuse et sa foi si vive qu'elle lui fera concevoir l'espé-
rance que le Souverain Pasteur, qui impose à son fils
cette redoutable charge, aidera puissamment à la porter.
On voit avec consolation, m'écrit-on, que ce nouvel
archevêque a les qualités qui ne se suppléent pas
d'ailleurs quand on ne les a pas, et qu'il peut tirer
d'ailleurs tout le reste. Il a l'innocence et la sain-
teté de vie éminemment, une piété et une ferveur qui
ne se ralentit point, une égalité d'esprit peu com-
mune, une tranquillité parfaite, une assiduité au tra-
vail et une vigilance toute épiscopale, une conduite et
un ordre où rien ne se dément, ni ne se dérange.
Il s'en retourne à Ghâlons pour y demeurer jusqu'à
ce que ses bulles soient venues, ne croyant pas assez
canonique de se rendre vicaire général du chapitre de
Notre-Dame.
Je vous écris ce que l'on me mande de ce prélat,
qui a très bien gouverné son diocèse. Cependant je ne
voudrais pas qu'on le vantât tant1. Il monte sur un
grand théâtre où il aura bien des occasions de se faire
connaître. Ce qu'on peut craindre pour lui est qu'il
1. Comme le craignait Quesnel, la solidité du caractère ne secondait
pas, chez M. de Noailles, la droiture du cœur et de la raison. Trop
souvent sa volonté faisait défection à sa conscience. Nous le verrons
chef de parti; mais ce sera, ainsi que le dit le cardinal de Janson,
« sans le vouloir ni le savoir ».
372 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
n'ait pas la force nécessaire au grand poste où il va
être placé. Mais, si Dieu l'y appelle, comme toutes
les apparences y sont, il saura bien le revêtir de l'es-
prit de force et de conseil qui lui est nécessaire. Il y
a apparence que le gouvernement de son diocèse
sera son unique occupation, et qu'il ne cherchera pas à
se faire des matières d'audience comme le défunt. Il n'a
guère plus de quarante-quatre ans, est grand, bien fait et
tout à fait aimable. Je pourrai, avec le temps, vous dire
quelque chose particulière qui vous le rendrait encore
plus estimable; mais cela n'est pas encore mûr. Voilà
un grand article; mais on ne fait pas tous les jours des
archevêques de Paris si bien tournés. Il faut peu le
vanter et beaucoup prier pour lui, afin qu'il ne manque
pas aux desseins de Dieu, qui paraissent extraordi-
naires.
L'armée de France est vers Nivelle, tirant vers
Namur qu'on prétend qu'ils veulent secourir, quoiqu'il
soit fort difficile à cause de la situation. Les armées
ne sont pas fort éloignées l'une de l'autre. On dit ici
que le château est fort pressé, non par les travaux,
mais par les bombes et les canons qui jouent en un
nombre prodigieux et font pleuvoir les foudres sur ce
rocher-là. Cependant ni le fort du Diable ou la Gassotte,
ni le fort Guillaume ne sont point encore emportés.
Vous témoignez que vous avez fait l'anniversaire, le
mercredi d'avant votre lettre. Vous auriez donc oublié
le jour. Car c'est le 8 que notre cher Père nous quitta.
On ne le fit que le 9, à Port-Royal, à cause de M. de
Pomponne.
Je vis dernièrement une partie de la désolation.
Elle n'est pas imaginable. On dit qu'il y a bien une
douzaine d'églises ou de chapelles à bas. La Gazette
de France en a fait une relation en gros dans un article
de Bruxelles, et, à la fin de la Gazette, une espèce d'apo-
logie, fondée sur ce qu'il y a deux ans que les alliés
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 373
désolent les côtes de France; qu'on n'a pu faire cesser
ces exactions qu'en usant de représailles; qu'on avait
écrit au gouverneur avant que de faire celle-ci, en
offrant de se retirer sans bombarder, pourvu que les
alliés promissent de n'en plus faire autant, qu'on n'a
point eu de réponse, etc.
Il a pris aujourd'hui une terreur panique en cette
ville, sur un faux bruit que les Français revenaient pour
piller Bruxelles, de sorte que tout le monde était
occupé à sauver ses meilleurs effets à Anvers. On ne
trouvait point assez de barques pour tout charger, et
on a été obligé d'empêcher que les barques ne se char-
geassent de bagages. 11 y a déjà deux jours que des gens
y ont envoyé des meubles pour plus grande sûreté.
Qaesnel à du Vaucel
2 septembre 1695.
M. Lescuyer étant venu ici dans le temps qu'on était
près de finir le paquet, et m'étant mis à causer avec lui,
j'oubliais de donner cette lettre. J'en fus mortifié ;
mais ce que je vous disais, il yahuitjours, ne laissera
pas d'être bon aujourd'hui.
Il paraît que le roi a été instruit sur l'importance de
bien donner cet archevêché. On dit qu'il avait fait
beaucoup prier Dieu pour cela, et il a dit que, s'il avait
connu au bout du royaume un plus homme de bien que
celui qu'il a nommé, il l'aurait été chercher là pour le
faire archevêque de Paris. C'est M. de Noyon, et non
pas M. de Cambrai, qui a le cordon bleu.
M. de Reims a été élu proviseur de Sorbonne tout
d'une voix par soixante-treize docteurs de cette maison,
entre lesquels étaient sept ou huit évêques, et le roi a
nommé M. de Meaux pour la supériorité de Navarre.
374 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
On me mande que M. de'Baradas, évêque de Vabres,
a accepté l'oraison funèbre de M. de Paris, au refus de
quatre ou cinq autres évoques.
Toute la ville a été en joie cette nuit, et on est venu
frapper à nos portes à minuit et demi, pour nous annon-
cer que le château de Namur était rendu.
11 n'était pas rendu, mais il capitule, à ce qu'on
vient de nous mander. On ne s'y attendait pas si tôt,
car il n'y a que deux jours que l'on donna trois assauts
en môme temps à la Cassotte, ou la maison du Diable,
au fort Guillaume et à la Terra nova, qui est, je crois,
le château neuf. On avait emporté la contre-escarpe du
fort Guillaume, après un grand carnage des assiégeants;
mais on n'avait rien pris du château. Il y a des per-
sonnes de qualité tuées : un comte de Rivera, vingt-
deux capitaines bavarois et deux ou trois mille hommes,
de l'aveu des gens deçà. Il y en aura eu, de l'autre
côté, d'échinés aussi sans doute. Mais, ne voyant point
d'apparence de secours, ils auront jugé à propos de se
rendre de bonne heure pour épargner du sang et avoir
une composition honorable. M. de Villeroy est, avec
son armée, vers la Mehaigue, au seul endroit par où
on peut secourir les assiégés. Mais cette rivière est
débordée à cause des grandes pluies; l'armée des alliés
est de l'autre côté. Quelle apparence de pouvoir passer
une rivière assez rapide? On dit qu'il vint nouvelle hier
que Calais a été bombarde et réduit en cendres. Il y en
aura un peu à rabattre quand on viendra à compter.
M. le pasteur me disait hier qu'il y a eu, ici, quatre
mille six cents et tant de maisons détruites par le bom-
bardement, et que cent millions ne répareraient pas la
perte qui s'y est faite tant en maisons qu'en richesses.
L'imprimeur de F Année chrétienne y a tout perdu, et
sept maisons avec ses livres et ses meubles. Ces
pauvres gens ne pouvaient s'imaginer que les bombes
viendraient jusqu'à eux, et ils se moquaient de ceux
CORRESPONDANCE DE PASQUIER. QUESNEL 375
qui sauvaient leurs effets. On voit une assez grande
résignation dans la plupart.
Dans la Vie de la Mère Eugénie*, il y a, ce me
semble, assez de quoi la faire condamner à Rome. Il y
est dit, deux ou trois fois, que le pape a condamné le
livre de la Fréquente Communion; que celui d'aujour-
d'hui a fait une bulle par laquelle il condamne Jansé-
nius. Il y a beaucoup d'erreurs et de calomnies, et c'est
ce qui m'avait fait croire qu'on pourrait le déférer à
Rome, outre qu'il est imprimé sans nom d'auteur ni
d'imprimeur, sans approbation, ni privilège. On m'avait
mandé que le roi a réuni à la juridiction ordinaire
du chapitre la juridiction du Fort-1'Evêque et autres,
et qu'il avait donné vingt-cinq ou trente mille livres
à l'archevêché de Paris pour le dédommager.
On arme à Toulon et à Brest, et on aura une puissante
flotte en mer cet automne. L'amiral Russel n'a rien fait
encore. Il semble qu'on se défie de lui, puisque, selon
les gazettes, on envoie, pour prendre sa place, le
chevalier Roock.
M. l'archevêque défunt n'avait point encore nomme
de supérieur à Port-Royal. M. Racine lui en parlant à
Versailles dernièrement (comme neveu de la Mère
abbesse), un évêque, qui l'avait vu parler au prélat, lui
dit : « Que disiez-vous à M. de Paris? » — « Je lui
demandais, répondit-il, un supérieur pour Port-Royal,
et il me renvoie à... » L'évêque lui répliqua : « Ayez
un peu de patience. Il n'ira pas loin ; n'avez-vous pas
pris garde à son visage ? Cum esset pontifex auris
illius, dixit : Expedit vobis ut moriatur unus homo pro
populo. »
La harangue de M. de Noyon2, dont j'ai vu le plan et
l'abrégé dans le Mercure galant, est un vrai galimatias.
1. Vie de la vénérable Mère Louise-Ev génie de Fontaine (IGOo),
Frapcois de Clerpiont-Tonjierrc.
376 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
C'est en quoi ce prélat excelle. Elle roule principale-
ment sur les conciles généraux, nationaux et provin-
ciaux, et, apparemment, c'est de quoi on n'est pas con-
tent à Rome. Il n'y a pas de période dans les écrits ou
les harangues de ce prélat qui ne soit pleine de divisions
en trois, semblables à relie que je viens de marquer.
On dit que, dans la dernière maladie quil eut et où il
reçut les sacrements, il désira que M. le nonce, M. de
Paris et M. de Reims y assistassent, afin d'avoir trois
témoins de sa foi, de la part du pape son patriarche, de
son métropolitain et de son pasteur local1. G'estun ori-
ginal qui étourdit tout le monde de son fatras de lecture.
Pour nouvelles, la garnison sortit du château de
Namur, le 5 du mois, et, lorsqu'elle fut environ à une
lieue de cette ville, on arrêta prisonnier lé maréchal de
Roufflers par ordre du roi Guillaume. On a beaucoup
raisonné sur la raison de cette infraction d'un des
principaux articles de la capitulation. L'on croit que
c'est pour l'affaire de Dixmude. L'on dit que l'on
envoya réclamer les prisonniers qui y. avaient été faits,
pour de l'argent selon le cartel, et que les Français ne
les voulurent pas rendre, jugeant peut-être qu'il était bon
d'attendre que la grande affaire fût décidée. Je ne sais
ce qui en est, mais le maréchal est arrêté. On dit qu'il
est encore à Namur. M. l'électeur de Ravière l'avait
traité et lui avait fait beaucoup d'honnêteté depuis la
capitulation. Il a été impossible de secourir les assiégés,
et tout le monde ici le soutenait avant la fin du siège.
11 y avait une rivière débordée à passer, après quinze
jours de pluie continuelle, en présence dune armée,
et après cela trois défilés à passer ; ainsi les alliés
1. Cette douce manie s'étendit jusqu'à demander l'évêché de Ghâlons
pour son neveu François-Louis de Glermont-Tonnerre, son grand-
vicaire depuis 1691, afin qu'on vit trois pairs du même nom. «L'évêché
de Langres vint satisfaire ce goût de symétrie, dit M",cde Maintenon».
(Correspondance générale, t. IV, p. 17.)
CORRESPONDANCE DE PASQU1EK QUESNEL 377
étaient bien sûrs de leur coup. On prétend qu'ils ont
bien perdu trente mille hommes, tant au siège qu'en
Flandre. Ils n'avaient pas encore pris une seule pièce
de conséquence. Ce sont les bombes qui ont pris le
château, et non pas les hommes. Quel moyen de résis-
ter à une pluie de bombes et de boulets jetée par cent
trente canons et par soixante ou soixante-dix mortiers?
Et ils ont eu cet avantage qu'ils ont bombardé le châ-
teau et canonné par le dedans de la ville, ce que ne
firent pas les Français, qui firent en un mois ce que les
alliés ont fait en deux, et cependant ne perdirent de
tout le siège que cinq ou six cents hommes.
Calais a été bombardé, mais peu incommodé. La
perte, supputée en détail, ne monte pas à 28.000 livres.
Si on avait eu plus de soin et de prévoyance ici, on
n'aurait pas été désolé comme on l'a été. Quatre mille
cinq ou six cents et tant d*e maisons détruites, treize ou
quatorze églises ou chapelles, et pour cent millions de
dommages, à ce qu'on dit ici. Gela fait une extrême
compassion. Cependant on s'irrite plus que jamais de
part et d'autre, et j'ai peur que la guerre ne devienne
encore plus cruelle que jamais. Je salue avec respect
messieurs nos amis.
Quesnel à du Vaucel
16 septembre 1695.
Je vous remercie, Monsieur, de la suite du dialogue.
Si je m'en étais avisé, je vous aurais prié de ne pas
rogner les feuilles et d'en envoyer plutôt moins à chaque
fois; car c'est un exemplaire comme perdu, au lieu qu'on
l'aurait pu relier, s'il avait été non rogné. S'il n'y a
point d'inconvénient de votre côté à envoyer le reste, je
n'en trouve point de celui-ci, et je crois que notre ami,
à qui l'adresse se fait, ne le trouvera pas mauvais. Il
378 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
serait bon de lui faire quelquefois quelque petit présent
d'amitié, j'entends principalement M. du Til [Hennebet],
comme de quelques reliques1 ou semblables dévotions
romaines, pour madame sa femme qu'il aime bien. Ces
sortes de marques de souvenir et de reconnaissance font
passer bien plus doucement les choses. Le service qu'il
rend est assurément considérable, et ce n'est pas tou-
jours sans peine qu'il voit les gros paquets de deçà.
Gomme il n'est pas le maître absolu, ni le seul qui voie
les choses, il le faut ménager.
Je viens de recevoir la liste des évechés donnés :
Limoges, à l'abbé de Canisy2 (je crois que c'est une
famille de Normandie, alliée au neveu du P. de La
Chaise) ; Perpignan, à l'abbé de Flamenville3, grand sul-
1. Nous avons trouvé, au sujet de ces cadeaux pieux usités au
xvir siècle, une lettre assez amusante de Mmo la duchesse de Savoie à la
R. M. abbesse du Val-de-Grâce. Elle lui envoyait le corps d'un saint.
qu'elle eut beaucoup de peine à faire partir pour Paris, « à cause de la
grandeur de la caisse, qui était la raison pour laquelle aucun ne s'en
voulait charger. Ce saint corps que j'envoie au Val-de-Gràce, ajoute-
t-elle, c'est au couvent que je le donne. Il a fait une infinité de miracles
en nombre très considérable et très avéré. Dites-le aux Mères, cela
leur fera plaisir. Aussi une particularité que j'ai oublié de leur faire
savoir, c'est qu'ordinairement ces saints sont tirés des catacombes, et
on leur donne le nom que l'on veut. Ce saint Victor a été trouvé avec son
nom écrit dessus. Vous me manderez en quel endroit elles le mettent. »
Turin, 29 juillet 1695. (Bibl. nat., ms. 23214.)
Malgré ces précautions, le saint Victor n'est-il pas apocryphe, puisque
c'est à Marseille qu'il subit le martyre, en l'an 290?
2. François de Carbotiel de Canisy donna, pendant la famine du
Limousin, en 1697, des preuves éclatantes de sa charité. 11 se démit, en
1706, à cause de sa faiblesse de santé.
3. Jean Hervé Basan de Flamenville ne fut pas un prélat aussi sulpi-
cien que le craint Quesnel, mais plutôt indifférent aux querelles de
parti. Nous avons cependant so.usles yeux une lettre du 1er janvier 1718
à l'évêque d'Auxerre, qui le montre sympathique aux appelants : « Je
vous confesse que l'usage continuel que je fais du catalan rend mon
français si sauvage que je ne l'écris aux gens délicats qu'en tremblant.
Je me flatte que vous assurez souvent S. E. le cardinal de Noailles de
mon attachement pour sa personne, comme vous voulez bien quelque-
fois m'assurer qu'elle me continue son amitié. » (Archives nationales,
Jansénisme L |8.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 379
picien ; Sencz, au P. Soanen, prédicateur de l'Oratoire
(c'est un enfant de Riom en Auvergne, parent du
P. Sirmond); Apt, à l'abbé de Foresta de Colonguc1,
grand-vicaire de Marseille, dit-on. On croit que c'est
pour récompense de sa coopération avec l'intendant Le
Bret.
Ce que je puis vous dire, sur le sujet de la lettre de
monsieur votre frère, est que je crois que vous pourriez,
sans rien craindre, retourner chez vous quand vous en
aurez bien envie. Vous êtes extrêmement utile où vous
êtes, et le bien que vous y avez fait vous doit consoler
de cet espèce d'exil où vous avez vécu depuis treize ou
quatorze ans. Mais, au bout du compte, le chemin de
votre patrie vous étant ouvert par la Providence, il
semble qu'elle approuvera fort que vous en repreniez
le chemin; mais, comme rien ne vous presse, vous
ferez bien, à mon avis, d'attendre le beau temps du
printemps prochain. Peut-être que d'ici-là les affaires
seront finies et que votre présence n'y sera plus néces-
saire. Votre inclination au retour, jointe à la facilité
qui se trouve à la suivre, semble marquer que Dieu
vous remet en votre liberté. Les affaires de votre
famille qui demandent votre présence est encore une
circonstance qui vous invite à en user. Votre évêque
est encore un interprète assez autorisé de la volonté
de Dieu, et tous les mouvements qu'il s'est donnés pour
faciliter votre retour, sans en avoir été prié,, sont
quelque chose de considérable. D'ailleurs, je vois bien
qu'on est las des violences passées. Ceux qui en sont
les auteurs voient bien que cela les rend odieux dans le
monde et à la cour. L'occasion d'en rejeter la haine sur
le prélat défunt est favorable, etlesieur Regnauld [P .de
1. Ce Foresta de Colongue, grand . ami des jésuites et de « la
inorale relâchée », nous dit l'abbé Le Dieu dans son Journal (t. I, p. 82),
fut le premier évêque qui condamna en France le livre des Réflexions
morales de Quesnel, le 15 octpbre 1703,
380 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
La Chaise], habile comme il est, sera bien aise de se
faire honneur du retour de beaucoup de gens pour j
faire croire que le défunt a fait tout le mal et qu'il ne
tenait pas à lui, sieur Regnauld, qu'on ue se fût abstenu
de ces voies violentes et odieuses. Il voit peut-être
bien aussi que voilà une nouvelle scène, que les prin-
cipaux postes se trouvent remplis de gens qui peuvent
parler et ouvrir les yeux au maître. Il est Je la poli-
tique de les prévenir et de s'en faire un mérite. Je ne
sais si c'est par ces vues que M. Rivette1, un des exiles
de Douai, et qui était à Coutances, est rappelé. Son
ordre est signé du 8 août, jour anniversaire de la mortde
notre cher Père, et deux jours après celle de M. de Paris.
L'époque est remarquable. Je conclus qu'il y a lieu de
se fier à la parole du sieur Regnauld et du prélat.
Quoiqu'il ne soit pas, ce prélat, un homme extraordi-
naire, ni par lui-même d'un grand crédit, on ne laisse
pas de le considérer à cause de sa famille, qui est
fort accréditée à la cour, au parlement et dans le
monde.
Vous savez maintenant le successeur de M. de Paris.
On ne pouvait pas, ce me semble, mieux tomber pour
la piété et la droiture. De dire s'il aura part aux
aifaires générales de l'Eglise, ni s'il aura toutes les
qualités de tête nécessaires pour les reprendre par le
fondement et les remettre sur un bon pied, c'est ce que
je ne sais pas.
Le roi avait dit qu'il mettrait un homme à Paris qui
n'aurait rien autre chose à faire que de bien gouverner
son diocèse, et, si cela est vrai, il semblerait que le roi
n'aurait'pas dessein de le charger d'autre chose.
1. Jacques Rivette, chanoine de Douai, exilé depuis 1691, à la suite de
l'affaire de la fourberie de Douai. Appelant de la bulle Unigenitus, il
fut interdit de toutes fonctions en 1723 et mourut en 1737, privé des
sacrements. (Nécrologe de Cerveau, T, 296.)
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 381
Il est vrai que M. l'évoque d'Orléans1 a été nommé
aussitôt. C'est un prélat fort aimable et dont la bonté
pour moi me semblerait inviter à lui en faire compli-
ment ; mais je ne saurais féliciter sur ce sujet-là un
homme que je plains de ce qu'il se voit attaché à la
cour par de nouveaux liens. J'aurai peut-être plus de
peine à me dispenser, pour certaines raisons, d'écrire
à Dom Antoine de Saint-Bernard [Noailles] ; mais je
ne me presserai pas. C'est ainsi que j'appelle le nouvel
archevêque, qui accepte le fardeau le jour de Saint-
Bernard, bon augure pour les religieux de cet ordre, et
qui s'appelle Louis-Antoine. Dieu veuille qu'il accorde
la conscience du grand Louis avec les affaires d'Antoine
Arnauld, comme il unit leurs noms en sa personne !
N'a-t-on point envoyé à Borne le nouveau livre de
M. Nicole contre les quiétistes? C'est un in-12, où il
combat les livres censurés par feu l'archevêque de
Paris sur cette matière. Son ordonnance esta la tête. Il
aurait pu y mettre aussi celle de M. de Paris d'aujour-
d'hui et de M. de Meaux; mais le livre était imprimé
du vivant du défunt prélat, qui n'aurait peut-être pas
agréé cette union.
M. Lescuyer a raison dans sa lettre d'exciter M. Henne-
bel à poursuivre les réparations mentionnées. Il n'y a
pas assez de vigueur dans sa conduite, et on abuse, à
Borne, de sa douceur. On ne lui accorde rien, et on
favorise les autres, parce qu'ils font les méchants et
qu'on les craint.
1. Pierre du Gambout de Coislin fut fait cardinal le 8 août par Louis XIV,
qui avait droit à une nomination après la mort de Harlay. Saint-Simon
nous dit qu'à la cour «il était dans une vénération singulières et nous en
donne un attrayant portrait: «C'était un homme de moyenne taille, gros,
court, entassé, le visage rouge et démêlé, un nez fort aquilin, de beaux
yeux avec un air de candeur, de bénignité, de vertu, qui captivait en le
voyant, et qui touchait bien davantage en le connaissant. »
382 CORRESPONDANCE DE PASGCIER QUESNEL
Que sue l à du Vaucel
23 septembre 1695.
Il n'y a point de nouvelles ici. Le roi Guillaume est
en Hollande, aussi content de l'effet de ses bombes
sur Namur qu'on l'est mal ici du succès des bombes
françaises sur Bruxelles. Depuis le jour que les Fran-
çais se retirèrent, l'eau a tellement succédé au feu qu'il
a toujours plu, hors quelque peu de jours d'intervalle.
On espère toujours bien de Dom Antoine de Saint-
Bernard {Nouilles]. On dit même qu'il a donné de
bonnes paroles pour la Viémur [Port-Royal].
Vous savez mieux que nous ce que peut être devenue la
flotte de Russel. Elle était revenue à la vue de Marseille ;
mais un vent de commande l'a renvoyée, on ne sait où,
et, cinq jours après, on ne savait encore de quel côté
elle était allée.
Je ne sais encore comment nous pourrons faire venir
M. du Chemin [Vanderstraet]. Une lettre où je lui man-
dais de venir par le plus court chemin a été perdue ou
interceptée. Depuis, les choses n'améliorent pas. On est,
ici, fort irrité. Je doute qu'on puisse avoir un passeport.
On parle même de chasser tous les Français et que
quelques-uns ont déjà plié bagages. 11 ne peut donc
venir et entrer qu'incognito. Un homme un peu résolu
et accoutumé aux voyages n'y aurait pas de peine;
mais un étranger, qui n'est pas hardi, serait embar-
rassé. Nous verrons. M. Robert le chanoine est à
Paris. Je l'ai chargé de ce paquet. Quoique M. du Che-
min se doute qu'on pourra m'obliger de revenir, il
ne laisse pas de vouloir faire le voyage; et peut-être
serait-il bon, en ce cas-là, qu'il demeurât ici quel-
qu'un pour les gages, jusqu'à un certain temps, et
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 383
pour la garde des archives du monastère, qu'il ne sera
pas facile de transporter en ce temps-ci.
V Essai du Dictionnaire critique, non plus que le
Dictionnaire même, n'est point du sieur Le Clerc, mais
du sieur Bayle, comme me Ta assuré M. Van Bond, qui
connaît particulièrement l'auteur et l'imprimeur.
Vous avez su la mort subite de l'évêque de Namur.
On n'a point à espérer de bon successeur, n'y ayant
aucun sujet qui vaille dans le pays, entre ceux à qui
on pourrait penser.
Le maréchal de Boufflcrs a été relâché sur ce que
l'on veut bien, en France, laisser rançonner les prison-
niers de Dixmude, ce qu'on a toujours voulu, pour la fin
de la campagne où l'on est.
Quesnel à du Vaucel
30 septembre 1695.
J'ai lu, dans la lettre de M. du Til [Hennebel], ce
qui a été mandé de Madrid par le nonce. On verra, dans
la suite, si ce ne sont point des paroles sans effet. Depuis
qu'on a fait espérer à Madrid qu'on enverrait ici des
ordres conformes à ces promesses, on devrait en avoir
vu quelques effets. Cependant le sieur Arcade [r arche-
vêque de Malines] est toujours aussi rétif que jamais.
Un honnête homme lui parlant du malheur du bombar-
dement, il lui dit que ce n'était pas le grand mal, que
c'étaient les jansénistes.
Tout ce que vous me marquez de votre lettre à mon-
sieur votre frère me paraît fort bien, et je vois que tout le
monde espère un gouvernement tranquille sous le nou-
veau prélat. « On en attend toute sorte de bien (m'écrit
« M. Nicole), mais ce n'est pas en la manière qu'on
« tâche d'envenimer. On ne prétend point du tout qu'il
« se signale dans les questions du temps, ni qu'il favo-
384 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
« rise ce qu'on appelle le jansénisme; mais on prétend
« qu'il ne fera rien de nouveau, qu'il n'aura point de
« passions et qu'il édifiera l'Eglise par sa bonne vie. Gela
« suffit à des gens qui n'ont point de mauvais sentiments
« pour lesquels on ait besoin de connivence. Pour moi, je
« ne l'ai point encore vu, et je l'aime avec passion. Je
« me souviens qu'il y a huit ans que j'assistais à un
« acte de Sorbonne auquel il présidait. Il le fit de si
« bonne grâce que je ne pus m'empecher de lui souhai-
« ter la place qu'il occupe. C'était une pensée sans espé-
« rance et inutile; mais je n'ai pu m'empecher de m'en
« souvenir agréablement et, du reste, d'être plus sur
« mes gardes que je n'ai jamais été, de peur qu'il ne
« paraisse de l'inclination, etc. »
Voilà ce qu'écrit, de fort bon sens, un homme que
l'on dit qui baisse fort et qu'on ne croit pas avoir long-
temps à vivre. N'aura-t-on point envoyé à Rome son
livre contre les quiétistes? Ce sera, apparemment, le
dernier ouvrage de cet excellent auteur.
' On est, à Port-Royal, dans un grand mouvement d'ac-
tions de grâces, quoiqu'on y tremble encore du péril
passé. Ce misérable archevêque, comme un autre
Aman, avait résolu la perte de ce pauvre petit peuple.
Le jour était pris pour les disperser de côté et d'autre
et dissiper cette sainte communauté. Il n'a manqué son
coup que de six jours, et vous voyez que Dieu l'a pris
en flagrant délit et l'a prévenu d'une manière qui fait
paraître visiblement sa protection sur ces bonnes filles.
Aussi sont-elles dans une parfaite reconnaissance.
« Que dites-vous de ces six jours, ma sœur? disait une
d'entre elles à une autre. — Je dis, répondit celle-ci
prestement, qu'il nous faut aimer Dieu six fois davantage
qu'auparavant. »
Cela les met, en effet, dans un grand renouvellement
de ferveur, et j'espère que Dieu récompensera leur fidé-
lité sur la signature. Il y a lieu d'espérer que le nouveau
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 385
prélat les traitera avec équité. On me mande que le
roi a été extrêmement surpris quand on lui a demandé
le rappel du R. P. général de l'Oratoire. « Gomment,
dit-il, le P. général, et où donc est-il? » Et, ayant su
qu'il y avait longtemps qu'il était exilé par son ordre,
il en a paru chagrin. Ainsi on espère qu'il reviendra
bientôt.
Quesnel à du Vaucel
7 octobre 1695
De l'humeur que vous me connaissez, vous jugez
bien de l'accueil que j'ai fait au beau décret qui con-
damne un aussi bon livre que P Année chrétienne1. Je
ne puis regarder ceux qui en sont les auteurs que
comme les procureurs du diable pour détruire en son
nom les œuvres de Dieu. Car c'est trop peu dire que de
dire que ce sont des aveugles, quibus non subest
scientia Dei, qui appellent le bien mal, et qui se
rendent dignes de la malédiction et de l'anathème de
Dieu, pendant qu'ils abusent de leur puissance pour
excommunier ceux qui voudraient chercher la voie du
salut dans un ouvrage qui l'a fait voir si purement. Si feu
M. Arnauld était encore au monde, je crois qu'il mour-
rait de douleur. Car c'est un livre pour lequel il avait
une estime infinie, par la vue du bien qu'il pouvait
faire dans l'Eglise, et il en faisait fort exactement sa
lecture, les fêtes et dimanches.
Que veulent-ils dire avec leur Donec corrigatur, au
livre de la Dévotion à la Sainte Vierge? 11 faudra leur
aller faire la cour pour savoir ce qui leur a déplu.
1. Décret du pape mettant à l'index l'Année chrétienne, de Le
Tourneux, et la Dévotion à laSainte Vierge, deBaillet, endatedul7 sep-
tembre 1695.
i. 25
38ô CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Mais je gage qu'ils ne Poseront dire. Que ces gens-la
sont méprisables, et que je vous sais bon gré d'en être
las ! Pour moi, je n'ai pas assez de flegme pour les voir
d'aussi près que vous faites.
Quesnel à Noaillcs, archevêque de Paris
octobre 1695.
Monseigneur, souffrez, s'il vous plait, que je me
mette en esprit à vos pieds pour y recevoir votre sainte
bénédiction, que je vous supplie de ne me pas refuser,
et pour y renouveler la promesse solennelle, que j'ai
faite à la face des autels, de vous rendre toute ma vie
une fidèle obéissance comme à mon père, mon pasteur
et mon archevêque. Si je puis ajouter quelque chose
à un si saint engagement, je le fais, Monseigneur, de
toute la plénitude de mon cœur, et je ne craindrai
jamais de me trop engager à une autorité dans laquelle
je reconnais celle de Jésus-Christ, ni de me trop sou-
mettre à un joug que votre charité pastorale rendra
toujours doux et léger, et qui doit un jour faire une
partie de ma confiance devant Dieu. Je n'ose presque
dire que, dès maintenant, il fait le sujet de ma joie,
pendant que j'apprends que le changement qu'il a plu
à Dieu de faire en votre personne, Monseigneur, vous
jette dans la frayeur et vous fait regarder avec une
nouvelle crainte ce surcroît de travail, qui, en effet,
doit faire trembler tous ceux qui l'envisagent avec les
yeux de la foi. Mais c'est cette crainte même où nous
vous voyons, Monseigneur, qui fait notre joie, parce
qu'elle nous est un témoignage de la lumière et de la
grandeur de votre foi, une marque du choix de Dieu,
et comme un gage de la miséricorde qu'il nous prépare
et de la bénédiction qu'il veut que nous espérions de
votre ministère. Permettez-nous donc, s'il vous plaît,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 387
Monseigneur, des sentiments qui sont en nous des
effets de l'espérance chrétienne, spe gaudentes. Car,
comme elle est fort différente de la joie du monde, qui
ne considère dans les dignités de l'Eglise que ce qu'elles
ont d'éclat et d'avantages temporels, aussi n'est-elle pas
incompatible avec la crainte et la frayeur que la sain-
teté de ces dignités et les périls inséparables de leurs
fonctions impriment dans l'esprit de ceux qui vivent de
la foi. Non, Monseigneur, nous n'avons garde de trou-
ver étrange que vous disiez avec un grand pape ce qu'il
disait dans une semblable occasion : Domine, audivi
auditum tuum, et timui ; consideravi opéra tua et
expavi. Quid enim tam insolitum, tampavendum, quam
labor fragili, sublimitas humili, dignitas non merenti?
Mais la même foi, qui effraie en faisant voir tant
d'écuoils où d'autres ont fait naufrage, rassure aussi
par la promesse que Jésus-Christ a faite aux succes-
seurs des apôtres, aussi bien qu'aux apôtres mêmes,
d'être toujours avec eux jusqu'à la consommation des
siècles. C'est pourquoi je ne doute point, Monseigneur,
que vous n'ajoutiez avec le même pape : Et tamennon
desperamus neque deficimus, quia non de nobis, sed de
illo prœsumimus qui operatur in nobis.
C'est mon devoir, quelque indigne que j'en sois,
d'élever sans cesse les mains au ciel pour attirer ce
secours de Dieu sur votre personne sacrée et particu-
lièrement sur les prémices de sa nouvelle administra-
tion. J'espère que sa grâce m'y rendra fidèle, aussi
bien qu'à l'obligation que j'ai d'être, avec le plus pro-
fond respect et avec une reconnaissance toute parti-
culière,
Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble, très
obéissant et très obligé serviteur et fils,
Pasquier Quesnel,
Prêtre de l'église de Paris, de l'Oratoire de Jésus.
388 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel
14 octobre 1695.
Je savais déjà la nouvelle du gratis de M. de Paris,
que Ton dit être de 25.000 écus. C'est un présent que
le pape fait aux pauvres, comme on me le mande, et le
nouveau prélat en fera apparemment meilleur usage que
les officiers de Rome à qui on arrache cette proie.
Pour ce qui est des rappels, il faut attendre pour en
juger. J'ai ouï dire que le P. Quesnel n'est sorti de
France que parce que feu M. de Paris ne voulut pas le
dispenser de signer certaine pancarte de l'Oratoire, et
qu'on lui fit entendre, par lettre du secrétaire de cette
congrégation, qu'en quittant l'Oratoire, s'il le faisait, il
ne devait pas s'attendre qu'on le laissât en repos sur le
pavé du roi. Sur quoi il aima autant, dit-on, choisir
lui-même son exil, selon son goût, que d'attendre que
d'autres lui en choisissent un autre, contre son gré.
11 n'y a pas sujet de craindre qu'on lui fît de la
peine à Paris, s'il y retournait; mais, comme il n'aime
point à changer de figure, s'il n'avait la liberté entière
de rentrer dans sa communauté sans payer aucun tribut
aux nouvelles décisions, je ne crois pas qu'il se pressât
beaucoup de retourner, ou au moins de se mettre en
public.
Ces Français, que vous regardez avec des yeux de
pitié, ne laissent pas d'enlever les chariots de Lou-
vain et de Malines. Vous dites que la campagne n'est
pas trop triomphante pour eux. Je vous dis que leurs
disgrâces mêmes sont triomphantes, et leurs pertes glo-
rieuses. Ils ont rendu Casai, en Italie, mais parce qu'on
n'y pouvait pas aller, et cela après sept ans de blocus.
Encore ne l'ont-ils pas rendu aux assiégeants, mais à
son premier maître. La ville n'était point à eux, mais la
citadelle seule. En Catalogne, ils ont obligé une puis-
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 389
santé flotte et une armée puissante de terre de lever le
siège de devant Palamos. Ils ont obligé les Anglais et
les Hollandais de se retirer de devant Dunkerque,
sans rien faire et avec grande perte. Ils ont défendu
Namur durant deux mois. Ils y ont fait périr 20.000 à
30.000 hommes et des dépenses excessives. Ils leur ont
pillé la Flandre, enlevé deux villes, fait 10.000 prison-
niers, ruiné la capitale du pays, etc. Cela n'est-il pas
triomphant, à parler humainement, surtout ayant toute
l'Europe sur les bras? En Allemagne, ils ont passé
le Rhin et ravagé le pays ennemi, et ceux-ci n'ont pas
osé le passer pour prendre leur revanche.
Je me divertis à vous riposter.
Quesnel à du Vaucel
21 octobre 1695.
Le sieur Albin [cardinal Casanate] ne saurait mettre
d'emplâtre qui vaille sur une aussi grande plaie que la
condamnation de l'Année chrétienne. Ces gens-là ne
font rien de bon pour l'Eglise, et ils ne peuvent souf-
frir ce que les autres font. Je ne sais comment ils croient
qu'il y aille de leur honneur de faire des décrets qui ne
seront point observés.
M8'1" de Ghâlons a reçu ses bulles à Ghâlons, le
onzième du mois courant, dans la fête de saint Denis,
premier évêque de Paris. Il a fait la démission de l'évê-
ché de Ghâlons et s'est allé retirer à son séminaire, et
on ne croit pas qu'il vienne se mettre en possession
de son archevêché qu'après la Toussaint. On croit que
monsieur son frère lui succédera; c'est celui qui a quitté
l'abbaye de Haute-Fontaine pour n'être point pluraliste.
Il a chez lui, depuis six mois, un de nos amis qui
s'appelle M. l'abbé Boileau. Ce n'est ni le docteur, ni le
prédicateur, mais un excellent ecclésiastique sans degrés,
390 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qui a été précepteur des enfants de M. de Luynes et
qui est dans une grande réputation de sagesse, de capa-
cité, de piété, et qui prêche même très bien, mais apos-
toliquement et solidement.
Il est vrai que l'archevêque d'Aix a eu l'abbaye que
vous marquez, mais c'est en rendant celle de Saint-
Taurin, d'Evreux. Le P. Soanen est un petit politique,
à qui le désir de faire fortune a fait tourner la tête1.
J'ai été son meilleur ami, et je crois que cela est fait pour
toujours. Il m'a écrit plusieurs fois ici. La dernière fois
que je lui écrivis, ce fut à l'occasion d'une maladie
aiguë et prompte qui pensa l'emporter. Je lui mandai
que j'en avais de la joie et que j'avais eu, au contraire,
de la douleur d'apprendre qu'il était sur la liste des ôvê-
chés ; que j'espérais que cet accident lui ôteraitdu cœur
toutes ces pensées d'élévation; que c'était apparemment
la dernière fois que je lui écrirais, parce que, s'il deve-
nait une fois évêque, je prenais congé par avance de sa
petite Grandeur, etc. Il ne me répondit point, et je lui ai
tenu parole. Il n'y a eu aucune nouvelle. M. l'arche-
vêque de Paris n'a dû venir à Paris qu'après les fêtes. Il
a donné sa démission pour l'évêché de Ghâlons et s'est
mis en retraite dans son séminaire. 11 y a un M. Boi-
leau, fort de mes amis et en général des gens de bien
(c'est celui de l'hôtel de Luynes), qui est depuis six
mois avec l'abbé de Noailles, son frère, qui a quitté
l'abbaye de Haute-Fontaine et que l'on croit qui sera
évêque de Ghâlons. Je sais qu'il prendra encore con-
fiance en d'autres personnes de mérite.
1. Quesnel jugera tout autrement, quelques années plus tard, l'admi-
rable caractère de M. de Senez, ce grand martyr du jansénisme,
qui trouva de beaux accents indignés, lors des condamnations du
P. Quesnel. «L'a-t-on cité? écrit-il. L'a-t-on voulu ouïr? C'est un inno-
cent qu'ils veulent lapider et rendre hérétique, pour avoir voulu dire
trop de vérités. » {Lettres, t. I, p. 71-9o.) Jean Soanen était né à Riom,
en 1647. 11 mourut, exilé, en 1740, après treize années de réclusion à
l'abbaye de la Chaise-Dieu.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 391
L'auteur de la Remontrance , en omettant les points
interrogants, lorsque la période est fort longue, suit le
sentiment et la pratique commune. Les Maximes ont
été imprimées sur l'imprimé d'Arras. Il y a beaucoup
de personnes, auteurs graves, qui écrivent vérités, aimés,
avec un S, qui mettent procès, succès, exprès, comme
vous le voyez, l'accent grave ou aigu faisant la dis-
tinction. Nous verrons ce que l'Académie en décidera.
Voilà la Question curieuse augmentée.
Qnesnel à du Vaucel
18 novembre 1695.
Je ne sais si je vous ai écrit l'attaque d'apoplexie
qu'eut M. Nicole, le jour de Saint-Martin au matin.
Non, c'était ce jour-là que je vous écrivais. On lui
donna de l'émétique, et on lui a tiré seize palettes de
sang. Il reçut le saint viatique, l'après-midi. On crai-
gnait que, s'il en revenait, il ne demeurât paralytique.
Je viens d'en recevoir des nouvelles du 15. On l'avait
cru à l'agonie, le 13 au soir; on lui donna quelques
gouttes d'Angleterre qui le firent revenir1. Le 14, il fut
de mieux en mieux, au moins jusqu'à quatre heures du
soir, que celui qui m'écrit l'avait quitté. Il n'était pas
hors de danger; mais il y avait plus à espérer. Il sortit
d'un assoupissement où il était, pour dire à un abbé
d'un mérite distingué qui lui faisait compliment sur le
succès du remède : « Je suis honteux qu'on ait donné
à un coquin un remède fait pour les rois. »
Le nouvel archevêque de Paris prit possession de son
1. C'est la duchesse de Grammont qui lui avait donné les gouttes
d'Angleterre. (Note de Quesnel.) Ces gouttes d'Angleterre, ou « gouttes
noires », étaient à base d'opium. Le Dictionnaire de Trévoux y l'ait
entrer les plus curieux mélanges, comme de la poudre de crâne de
pendu, de vipères sèches, etc.
392 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
archevêché, la veille de Saint-Martin, et ce même jour il
fit distribuer 10.000 livres aux pauvres. Il a fait officiai
M. Joly, chantre; vice-gérant M. Dreux, sons-chantre,
et promoteur un M. Ghapellicr, chanoine de Notre-
Dame. Je crois que ce sont ceux que le chapitre avait
établis durant la vacance de ces mêmes places. M. Joly
est un savant, qui a été avocat et est néanmoins cha-
noine, il y a soixante-quatre ans; de sorte qu'il faut
qu'il ait au moins quatre-vingt-dix ans. Il ne laisse pas
d'aller tous les jours à matines, à minuit, et de faire
tout comme un jeune homme. C'est lui qui a fait le
livre de la Restitution des grands, un autre contre
l'éducation que le cardinal Mazarin avait donnée au roi,
et un latin, de la Ré formation du bréviaire.
J'admire les chicaneries que l'on fait à don Juan de
Palafox pour empêche • sa canonisation. Il y a grand
sujet de craindre de faire un jugement téméraire en
accusant ce saint prélat de vanité ; car ce qu'un homme
du commun peut écrire par vanité, un saint le peut
écrire par un très bon motif. Saint Paul aurait eu de la
peine à passer, s'il avait eu à être saint dans les formes
d'aujourd'hui. Feu M. Arnauld trouvait un défaut bien
contraire à celui-là dans le saint prélat; car il croyait
qu'il se rabaissait trop et que son humilité était exces-
sive. En effet, elle était extrême, et c'était la vertu qui
dominait en lui.
Quesnel à du Vaucel
25 novembre 1695.
Il est enfin allé à Dieu, le pauvre M. Nicole. Ce fut
mercredi, 16 du mois, à neuf heures du soir. Je perds
un bon ami, car il avait pour moi une extrême bonté,
quoique je l'aie souvent brusqué sur son pouvoir phy-
sique. Il voit maintenant la vérité à nu,' et sans
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 393
mélange des illusions de l'esprit humain. Il a toujours
été très attaché à la doctrine de la prédestination gra-
tuite et de la grâce efficace par elle-même, et dans les
écrits qu'il a faits, môme pour sa grâce générale, il a
déclaré qu'il ne relâchait rien pour cela de la doctrine
de saint Augustin pour l'efficacité de la grâce. Vous
verrez, dans l'extrait de la Gazette de Paris, comment
on en parle.
Voilà aussi la justification du gratis, et des vers en
l'honneur de notre nouvel archevêque.
VERS SUR LE GRATIS DES BULLES DE L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS
Le pape, en bon pasteur discernant ses ouailles
Et plaçant ses bienfaits différents,
Vient d'accorder gratis les bulles à Noailles,
Qui coûteraient, dit-on, soixante mille francs.
Quelque Judas dira : « Ce pape eût pu mieux faire. »
Mais non, lui qui chérit les pauvres comme un père,
Sait qu'ils ne perdront rien à ce sage gratis.
Pour eux, toujours la somme est également bonne.
Qu'importe que ce soit le pape qui leur donne,
Ou l'archevêque de Paris ?
ÉPITAPHE DU DÉFUNT ARCHEVEQUE DE PARIS
Ci-gît un demi-cardinal.
Il fut parfait, selon nature.
En cour il fit grande figure.
Passant, n'en dis ni bien ni mal.
Quesnel à du Vaucel
G janvier 1696.
Le pauvre P. Thomassin mourut, le 24 du passé, à
Saint-Magloire, âgé de soixante-dix-sept ans et devenu
enfant. L'éveché de Langres est donné à l'abbé de
394 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Cler m ont-Tonnerre, neveu de Mffr de Noyon1. Voilà
trois pairs ecclésiastiques, de ce nom de Cler mont :
Laon2, Noyon et Langres. Celui de Ghâlons est donné,
comme on s'en doutait bien, à l'abbé de Noailles, frère
de M. l'archevêque de Paris, frère en piété aussi bien
que par la naissance. C'est lui qui avait quitté l'abbaye
de Haute-Fontaine et l'a fait donner à celui qui était
grand-vicaire à Châlons et l'est à Paris, appelé Roan-
ne!. L'abbé de Noailles, sentant approcher le jour de sa
nomination, dont il savait des nouvelles, a passé plu-
sieurs nuits dans l'insomnie et dans les larmes. Voilà
de bons évêques qui se font, et j'espère beaucoup pour
l'Eglise de France.
Voici ce qu'une personne de considération, et qui voit
des personnes bien informées, m'écrit du 31 décembre
dernier. Il fait le Roulier [le je suite].
« Il se répand sourdement une nouvelle, mon révé-
rend Père, à laquelle, si elle est vraie, vous ne serez
pas insensible, nous aimant comme vous faites. On
dit, et ce bruit ne vient que de très bon endroit, que les
affaires ecclésiastiques ne passeront plus par les mains
de notre révérend P. de La Chaise, mais qu'elles seront
jugées au conseil des ministres, en présence de
Sa Majesté. On ajoute même que le roi a dit qu'il s'était
fait plusieurs affaires dont il avait grand sujet de se
repentir. Nous appréhendons fort que les bénéfices ne
prennent le même train et, si cela était, etc. »
Il ajoute qu'on dit qu'un P. Thierry, jésuite, a dis-
1. Henri-Louis de Glermont-Tonnerre, d'abord grand-vicaire de son
oncle, fut ensuite évêque de Langres, de 1695 à 1724. 11 était attaché
au cardinal dé Noailles et gémissait, en 1711, sur la demande de labulle
« qui achèvera de déshonorer l'Eglise de France ». (Lettre au cardinal
de Noailles.) Ce beau zèle ne dura guère. « 11 avait fait beaucoup de
bruit avant le combat, mais fut le premier vaincu », nous dit d'Agues-
seau. {Mémoire inédit, pp. 7 et 47.) Nous le voyons, en effet, parmi les
quarante acceptants de la bulle U?iigenilus, en 1714.
2. Louis-Anne de Clermont-Chatte de Roussillon.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 395
paru et a emporté avec lui onze cents louis d'or neufs.
Il ne faut pas encore répandre ces bruits, jusqu'à ce
qu'on en ait confirmation.
Quesnel à du Vaucel
12 février 1696.
Voilà enfin la Réponse aux Lettres Provinciales ■*, que
je vous envoie pour l'usage que vous en voudrez faire.
Je ne l'ai que d'aujourd'hui. J'en ai acheté deux
exemplaires. Celui que je garde est de même impres-
sion, acheté avec l'autre, et il n'y a que cette différence
qu'il ya:ri Cologne, chez Pierre Marteau, à V Arbre-Sec.
Nous en venons de lire le premier entretien, en nous
promenant après le dîner, et nous n'y avons rien trouvé
qui mérite réponse. Dès le 7 d'août 1694, on me man-
dait qu'il était imprimé et que le P. Daniel en était
cru l'auteur. S'il trouve mauvais qu'on ait fourni des
mémoires à M. Pascal, eux-mêmes en fournirent au
comte de Bussy-Rabutin pour l'engager à réfuter les
Provinciales . Car, lorsqu'il est à la Bastille, ils lui
offrirent leurs services et le crédit de la société, en cas
qu'il voulût entreprendre ce travail. Ce comte essaya
de faire quelque chose; mais, voyant qu'il fallait
quelque chose de plus que des paroles pour réfuter les
Provinciales , il abandonna l'entreprise et leur rendit
leurs mémoires, en leur déclarant qu'il ne pouvait
rien faire de bon sur cela. Il n'a point fait de façon de
conter ce fait à tout le monde, depuis son retour de
Bourgogne.
1. Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe. Cette édition de 1696 est la
seconde, la première est de 1694. Bayle écrivait, le 26 août 1694: « La
Réponse aux Provinciales, par le P. Daniel, a disparu quasi avant de
paraître. Elle ne coûtait que cinquante sols, et l'on dit que l'on a offert
un louis d'or de quatorze francs à tous ceux qui l'avaient achetée, s'ils
voulaient la rendre. » On prétendit, en effet, que le P. de La Chaise et
M. de Harlay firent tout pour supprimer l'ouvrage dès sa naissance.
3% CORRESPONDANCE DE PASQCIER QUESNEL
C'était le P. Nouet qui était son confesseur à la
Bastille et qui lui porta cette requête de la part de sa
compagnie. Il est bon de savoir ce petit fait.
Je vous remercie du portrait du cardinal Noris. Il
n'est pas trop beau garçon ; mais il a l'air d'un homme
de résolution et d'une bonne tête. On pourra le faire
graver à Tin-folio, et peut-être même à l'in-quarto. Si
on en faisait quelqu'un plus ressemblant, il serait bon
de l'envoyer.
Qaesnel à dn Vancel
9 mars 1696.
Vous avez grand'raison d'y penser sérieusement
avant que de reprendre le chemin de la patrie, et la
face n'en est pas encore si riante qu'on ait sujet de
s'assurer qu'on y aura satisfaction.
Le sieur Regnauld [P. de La Chaise], conservant son
crédit, est plus maître que jamais, parce qu'il n'a plus
de contre-poids. Car le sieur des Arquins [M. de Har-
lay\ qui ne voulait point qu'il fût le maître, lui rom-
pait quelquefois les chiens. J'ai peine à croire que
Dom Bernard [M. de Noailles] ait dit quelque chose de
malin contre les amis en général. Encore aurais-je
peine à comprendre qu'on pût faire sur lui moins de
fond que sur le défunt.
Je ne crois pas votre prélat un grand politique. S'il
faisait fond sur le sieur des Arquins [M. de Harlay\
c'est sans doute qu'il lui promettait tout, se réser-
vant toujours de n'en rien tenir, et que l'autre ne
promet peut-être rien, parce qu'il ne veut rien pro-
mettre qu'il ne soit en état de pouvoir exécuter, et
ou'il ne se sent peut-être pas assez fort pour cela dans
ses commencements. Si on lui a fait entendre qu'il ne
se mêlât de rien que de ce qui regarde son diocèse, il
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QEESNEL 397
ne se veut peut-être aussi charger de rien pour ne se
pas brouiller et se réserver pour les choses de son dio-
cèse, qui iraient seules assez loin, s'il y réussissait. Il
serait aisé de lui faire dire qu'à l'égard de ceux qui
sont à Rome il doit mettre grande différence entre
ceux-ci et ceux-là.
Il a couru ici des bruits, depuis dimanche dernier,
dont je ne suis pas bien éclairci. Les premiers disaient
que le roi Jacques était en Ecosse avec une armée de
40.000 hommes ; que c'était l'escadre de Jean Bart qui
l'y avait mené ; et, après, d'autres ont dit que c'était
en Irlande. Une autre nouvelle est que l'on a découvert
une conspiration contre la vie du roi Guillaume; qu'on
devait s'en défaire à la chasse; que le jour qu'il y
devait aller il n'y alla pas, lui étant venu des dépêches;
qu'un page ou officier à lui, qui était de la conjuration,
croyant que ce qui empochait ce prince d'aller à la
chasse était qu'on avait découvert le mystère, s'accusa
et ses complices, et en demanda pardon ; qu'on en avait
arrêté plusieurs ; que le prince de Wirtemberg y est
allé. Voilà ce qui court.
On ajoute que le duc de Berwick, fils naturel du roi
Jacques, est passé de delà la mer.
Tous ces bruits qui courent me font croire qu'il y a
quelque chose ; mais, n'ayant vu personne qui m'eût
pu dire des nouvelles assurées, je ne vous assure rien
aussi. La conjuration m'a bien la mine d'être une
invention du prince. On en feint, de temps en temps,
de semblables, pour avoir lieu de s'assurer de ceux
dont on se défie et pour écarter tous ceux qui complo-
teraient quelque chose contre le gouvernement. On
voit tout cela ordinairement s'en aller en fumée.
Le jubilé a commencé à Paris le lundi de la Quin-
quagésime1, et il commencera ici lundi prochain.
1. « Nous avons un jubilé, s'écrie la duchesse d'Orléans, la chose
est bien mal nommée, vu que rien n'est plus triste. Il faut être cons-
398 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vancel
6 avril 1696.
Je crois vous avoir déjà mande que je ne suis pas
seul. J'ai un bon petit flamand wallon, le meilleur
enfant du monde, qui a demeuré quatre ans avec
M. Hilaire [Huygens], et qui m'a prévenu par le désir
qu'il a témoigné de venir ici dans le temps que
je pensais a l'y inviter, voyant que M. Vanderstraet
m'allait quitter. Ainsi c'est un don de la Providence.
Ce n'est pas un génie de la trempe de M. Vander...;
mais il a bon sens, du jugement, de la sagesse, est
silencieux, fort doux, fort serviable, zélé pour la bonne
cause, propre a aller de côté et d'autre, ce qui est une
des choses plus nécessaires. Il a vingt-quatre ans envi-
ron et est fils d'im bourgeois de Lille bien accommodé.
Enfin nous vivons, prions Dieu et conversons fort
doucement ensemble, et j'en suis fort content. Nous
disons même la messe ensemble. Mais ne l'allez pas
dire a la congrégation des Rites ni à celte du Saint-
Office. C'est-à-dire que tout ce qui se chante à l'église,
nous le disons ensemble dans notre chapelle, à la
messe, le Gloria in e.rcelsis et le Credo, alternativement
chaque verset. L' Introït, le Graduel, le Trait, l'Offer-
toire, le Sanctus et la Communion, quand je les ai
commencés, il continue avec moi. Et pourquoi non? Y
a-t-il aucun inconvénient dans le secret de notre pro-
senque ? Tous les laïques le font bien dans l'église.
tamment fourré dans les églises, manger force poisson, jeûner et
communier. Tout, en un mot, est ennuyeux. Le roi Jacques fera son
jubilé en mer. » Marly, 1er mars 1696.
CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNEL 300
Quesnel à du Vaitccl
27 avril 1696.
J'admire ce que vous dites des affaires du roi d'An-
gleterre et comment vous prenez d'abord le parti de le
condamner, aussi bien que le roi et son conseil, en
supposant sans façon une chose que vous ne devriez
croire qu'après en avoir vu des preuves claires comme
le soleil. Au lieu que toutes les apparences sont con-
traires et qu'il y a même des preuves très convain-
cantes, qui font voir que le roi Jacques n'a eu nulle part
au complot d'assassinat, ceux qu'on a fait mourir pour
cela l'ayant déchargé par une déposition de mort. 11 y a
eu des intelligences entre le roi et ses fidèles sujets.
Ils étaient avertis du dessein d'une descente. Quelques-
uns avaient des commissions pour amasser des armes,
des chevaux, pour lever des troupes, pour faire tout
ce qu'ils pourraient pour favoriser Ja descente. Sur
cela, des zélés, pour se distinguer et se faire un mérite,
forment divers desseins, les uns d'attaquer le roi Guil-
laume en chargeant ses gardes avec quarante ou cin-
quante hommes bien résolus : ce qui pouvait aller à se
rendre maître de sa personne, en même temps que le
roi prendrait terre. Gela était un peu chimérique; mais
il n'y a point là d'assassinat. Il peut y avoir eu d'autres
gens qui, par le môme faux zèle et par un emporte-
ment qui est assez du génie de la nation, ont pris le
dessein d'attenter à la vie de ce prince (ce qui est très
criminel, quoique peut-être ils ne le crussent pas
tel).
Il semble qu'un des trois exécutés ait été d'un sem-
blable complot, quoique cela ne soit pas tout à fait
clair. Mais, que les deux rois ni leur conseil aient eu
400 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
part à un tel complot, c'est ce que je ne croirai jamais *.
Les exécutés ont déposé tout le contraire. Au reste,
vous vous étonnez trop aisément que je ne sois pas
informé, le 16 mars, du mauvais succès de l'entreprise.
Où est-il, le mauvais succès? Nous ne savons pas le
secret, ni vous ni moi, et il y a bien de l'apparence
que Ton n'a point eu dessein de rien entreprendre
qu'après l'arrivée de la flotte de la Méditerranée ;
que le roi Jacques cependant a levé l'étendard pour
tenir tout en échec, pour animer ses sujets et leur l'aire
entendre qu'il est prêt, pour tenir les alliés en sus-
pens, pour rompre le coup à des négociations dans les
cours étrangères, favorables au roi Guillaume et que
cette démarche fait tenir en suspens, pour embarrasser
le roi Guillaume, etc. 11 faut donc attendre la flotte et
ce que le roi Jacques fera. Peut-être l'affaire ne réus-
sira pas et que le zèle indiscret et brutal de quelques-
uns de ses sujets aura beaucoup nui à son dessein, à
cause qu'il a donné lieu à arrêter beaucoup de gens et
à faire prendre des précautions. Mais enfin il n'y a
encore rien de fait ni de défait, et le roi Jacques attend
toujours sur les côtes. Il est à plaindre, et il n'y a
point de catholique qui ne doive compatir à son
malheur, puisque c'est compatir à la religion. C'est un
prince qui a beaucoup de piété et qui a rejeté plusieurs
fois des propositions qu'on lui a faites d'entreprendre
sur la vie de son usurpateur. Cependant on l'accuse,
on lui insulte, on le condamne. Et le roi en a sa bonne
part, et M. d'Amboise [M. de Pomponne] ; et, à moins
qu'il ne fasse une apologie publique, on croira qu'il a
comploté avec des assassins. Nous n'allons pas si vite
en ces pays-ci.
La flotte a passé le détroit. Celle de l'amiral Roock a
1. Madame écrit, elle aussi, à la duchesse de Hanovre : «Ici on nie
la tentative d'assassinat. Vous voyez par là que notre roi n'y a aucune
part. » (6 avril 1696.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 401
été obligée de revenir à Cadix se radouber. Le mar-
quis de Nesmond, en se promenant, a pris la flotte
d'Ostende sur les côtes d'Espagne, qui est une prise de
cinq ou six millions. Ce fut lui qui prit, l'année passée,
trois des cinq gros vaisseaux anglais qui venaient des
Indes et qui valaient dix ou douze millions.
Quesnel à du Vaucel
4 mai 1696.
Il faut prier Dieu qu'il donne à Dom Bernard
[Noailles] la force et la fermeté nécessaires. Ses in-
tentions sont bonnes; mais, pour entamer un homme
aussi fort dans la confiance de M. Desmarets [Louis XIV]
comme est le sieur Regnauld [P. de La Chaise], il faut
être bien fort, il faut se résoudre à attaquer de front
un favori. Cependant ce que vient de faire Dom Ber-
nard ne vous déplaira pas. Vous avez ouï parler du
P. de Fresnes [Quesnel] et d'un ouvrage de piété en
quatre volumes in-8°, qui est, en bien des endroits,
assez fort, et que vous jugez bien n'être pas au goût des
révérends Pères. Ce Dom Bernard a mis dans la tête à
M. l'archevêque de Paris d'aujourd'hui de recomman-
der cet ouvrage par un m rudement de quatre pages qui
est à la tête, et où il dit de cet ouvrage plus de bien
assurément qu'il n'en mérite. Il est vrai que ce n'est pas
comme archevêque de Paris qu'il le fait, mais comme
évêque de Châlons, et que son mandement est daté du
23 juin 1695, qui est le temps où il avait pris cette
résolution.
Quesnel à du Vaucel
8 juin 1696.
La Relation du Capucin ne fait que confirmer ce qu'on
ne sait que trop, d'ailleurs, de l'entêtement des Espa-
i. 26
402 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
gnols. Je ne m'en étonne pas. Cent mille bouches sont
ouvertes en ce pays-là pour publier que les jansénistes
sont aussi hérétiques que Luther et Calvin ; et il n'y en
a pas une qui veuille ou qui ose s'ouvrir pour dire le
contraire. Tant que les Romains agiront aussi faible-
ment qu'ils font, on ne guérira point les entêtés. Ils
font de petites démarches de rien, en deux ou trois
ans, pour faire croire au monde qu'ils veulent faire
justice et pour endormir les gens et les tenir attachés
à leur ceinture. Il faut autant d'années pour en voir le
succès, et tout cela, à la fin, s'en va en fumée. Dieu
les bénisse !
Vous savez maintenant que les flottes sont, l'une à
Brest dès le 15 du passé, et l'autre sur les côtes d'An-
gleterre. Je vous admire de vous imaginer que celle
de France n'osera faire tête aux deux autres jointes
ensemble, comme si elle ne les avait pas déjà battues.
Si elle ne se remet pas en mer pour cela, c'est qu'on a
peut-être d'autres desseins. Conme si la France ne fai-
sait pas tête à tous les alliés, et supérieure partout!
Demandez-en des nouvelles au duc de Savoie. Il y a
déjà trois semaines qu'on les mange chez eux et qu'on
y fait le dégât.
Le roi Guillaume est arrivé à l'armée des alliés, en
Flandre.
Quesnel à du Vaucel
15 juin 1696.
Il y a aujourd'hui un mois que la flotte mouilla dans
la rade de Brest. Quand le roi d'Angleterre n'aurait
fait que cela, de lui donner moyen de repasser le
détroit, ce ne serait pas peu; or, sans la posture où il
s'est mis, elle n'aurait pu repasser, parce qu'il y avait
une puissante escadre qui devait aller renforcer la
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 403
flotte des alliés à Cadix, pour empêcher celle de France
de revenir dans ces mers. C'est peut-être tout ce qu'on
a voulu pour maintenant, et c'est beaucoup que la flotte
soit à portée. Avec le temps, on s'en servira. La France
entend bien son jeu ; laissez-la faire, et le duc de Savoie
entend fort mal le sien. Le capitaine Jean-Bart, qui est
avec son escadre dans la mer du Nord, et le marquis
de Nesmond avec la sienne, d'un autre côté, font plus
de mal qu'une flotte et désolent le commerce des
alliés.
On dit ici que les Hollandais veulent la paix à toute
force. S'ils la voulaient bien, il leur serait facile de la
faire.
On parle du siège de Dinant, et, après qu'on l'aura
pris, de celui de Charleroi. Le temps nous apprendra
ce qui en sera.
Qaesnel à du Vancel
13 juillet 1696.
Je ne sais ce que c'est qu'une Marie d'Agreda1,
pour le livre de laquelle on me mande qu'on doit s'as-
sembler demain en Sorbonne.
M. Kerkré [Dom Gerberon] est un homme intraitable
et qui n'a pas appris à vivre dans son cloître. Il
demeure ordinairement en cette ville. Il va faire, l'été,
un tour en Hollande, et il a été plus longtemps cette
année à cause de son livre de Baïus. L'auteur de la
Défense lui envoya son manuscrit, composé alors de
deux parties : la première, de la souveraineté des rois,
la deuxième, de l'Eglise romaine, bien plus courte
1. Célèbre béate, supérieure du couvent de l'Immaculée Conception,
à Agreda, en Espagne. Elle écrivit le journal de ses visions, sous le
titre de la Mystique Cité de Dieu, qui parut après sa mort, fut censuré
en Sorbonne, en 1696, et condamné à Rome.
404 CORRESPONDANCE DE PASQUÏER QUESNEL
alors. Kerkré [Gerberon], au lieu de lui dire bonne-
ment ce qu'il en pensait en bien ou en mal, le lui ren-
voya sans lui rien dire. On y renvoie. IL en dit tout le
mal qu'il put à la fille qui lui fut envoyée, sans rien
écrire. Et, s'étant douté de l'imprimeur, il lui écrit ou
lui fait écrire pour le détourner, en lui blasonnant
Técrit à sa manière. J'ai le billet. On ne s'en est pas
plaint. On a continué à lui envoyer quelques nouveau-
tés à voir, on lui a donné la Lettre aux Visitandines ,
le Mémorial, etc. Il n'a pas laissé de redoubler, en écri-
vant un second billet en flamand pour le même sujet à
l'imprimeur. On n'a pas laissé de lui envoyer la Défense
sans faire semblant de rien. Il est allé faire vacarme
en Hollande auprès de tous les amis. Je ne compte
tout cela pour rien, Dieu merci. S'il revient revoir
l'auteur, il le recevra à l'ordinaire, il n'a point dessein
de se brouiller avec lui ; s'il ne revient point, tant pis
pour lui.
Voici un petit portrait tout nouveau. On vous l'en-
voie. Il n'est pas des moins ressemblants ; mais il y
manque toujours quelque chose. C'est peut-être parce
qu'on l'a vu beaucoup plus vieux et habillé d'une autre
manière.
Quesnel ci du Vaucel
20 juillet 1606.
Vous aurez déjà su qu'il y a une trêve conclue avec
la Savoie, et on est persuadé que c'est une affaire faite
que son accommodement. On dit que la flotte des
alliés est devant Dunkerque et que l'on assiégera par
mer et par terre. Il est bien tard. H y a deux mois
qu'ils sont à accorder leurs flûtes. M. le maréchal de
Boufflers s'est campé de telle manière qu'ils n'ont pu
assiéger Dinant, et il y a aussi longtemps que M. de
CORRESPONDANCE DE PASQÙ1ER QUESNEL 40S
Villeroy les tient en Flandre resserrés derrière le canal
de Bruges et vit chez eux et à leurs dépens. La paix
pourra bien résulter de tout cela, et on en parle fort.
Dieu veuille nous la donner! Je salue tous les amis
avec respect. Le R. P. Martin [P. de Hondt] vous rend
mille grâces.
Quesnel à du Vaucel
27 juillet 1696.
J'avais bien envie de vous battre dos à ventre sur
les affaires de la France, mais me voilà au bout. La
flotte est revenue à Brest en très bon état, quoi qu'en
dirent les nouvellistes de la place Navone.
L'armée du prince d'Orange et celle du duc de
Bavière se sont lassées d'attendre durant deux mois que
le maréchal de Bouffi ers leur fît place pour assiéger
Dinant ou Gharleroi. Elles sont décampées et vont
chercher fortune ailleurs. Elles viennent et sont déjà
à Soignies, je crois, entre Mons et Bruxelles. Si c'est
pour assiéger Mons ou Tournay, je n'en sais rien.
On dit ici bien des injures au duc de Savoie sur son
accommodement avec la France.
Le livre de l'abbé Faydit, dont je vous parlai la der-
nière fois, a comblé la mesure. On l'a mis à Saint-
Lazare par ordre du roi.
M. l'archevêque de Paris a fait publier une fort belle
ordonnance pour les ordinations. Il oblige à neuf mois
de séminaire avant le sous-diaconat, trois autres avant
le diaconat, et trois avant la prêtrise, et il nomme pour
cela cinq séminaires en cet ordre : Saint-Magloire,
Saint-Sulpice, Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, les Bons-
Enfants et Notre-Dame-des-Vertus. N
On travaille toujours, en Sorbonne, contre le livre de
Marie d'Agreda. Elle a ses défenseurs, et beaucoup vont
406 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
à ne condamner le livre qu'en gros. On opine là des
trois ou quatre heures et plus, sans que personne s'y
oppose, comme on fit en 1655 et 1656. Il y a bien de la
cohue, et on dit que tout cela ne fait guère d'honneur à
la Sorbonne.
On m'a envoyé un gros factum, d'un particulier voi-
sin de la Trappe, contre cette abbaye, pour cause de
fief. Si on Fen croit, l'esprit de procès est entré dans
cette solitude par la porte ou par la fenêtre, mais il
faut entendre l'autre partie.
Quesnel à du Vaucel
10 août 1696.
Quand vous aurez reçu les quatre grains en valeur
de vendredi dernier, vous en aurez reçu seize; le sur-
plus, pour faire les 200 livres, ira avec la première voi-
ture. Car j'ai parole d'un petit secours du côté de la
grande ville. Si la paix se faisait, on toucherait peut-
être ce que doit le duc de Holstcin. La part de feu
M. David [Arnauld] doit revenir à M. Frenesck [Ques-
nel], et je sais qu'il a une pensée sur cela, qui est de
céder cette portion aux Dames do la Viémur [Port-
Royal des Champs], qui sont pauvres maintenant, à
condition de faire une rente viagère de soixante livres
au petit frère [Guelphe, secrétaire a" Arnauld], selon la
volonté du testateur, et une autre plus forte à M. de La
Rue [du Vaucel].
Les armées ne font rien. Il semble que les alliés aient
dessein de faire quelque entreprise, mais il est bieu
tard ; et puis M. de Boufflers ne les perd point de vue.
Il a laissé des troupes au poste qu'il a quitté, et il a
suivi l'armée des alliés. Il y a près de trois mois que
M. de Villeroy vit tranquillement dans le cœur de leur
pays et à leurs dépens.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QTJESNEL 407
M. de Groissy est mort et, avant que de mourir, il a
signé le contrat de mariage de son fils 1 avec Mllc de
Pomponne. Il a eu peur sans doute que le roi ne rendît
à M. de Pomponne la charge qui lui avait été enlevée.
C'est le roi qui a fait cette affaire, qui se minutait il y
a déjà du temps. Le beau-père formera son fils à cette
charge ; c'est, je crois, ce qu'on veut dire quand on dit
qu'il l'exercera. Ainsi ce que M. de Pomponne ne pou-
vait espérer de perpétuer dans sa famille par un de ses
enfants, il le fera par son gendre. Sa fille a réputation
d'avoir bien de l'esprit et du brillant. J'ai vu un livre
qui lui est dédié. Elle s'appelle Félicité Arnauld2.
Voilà, selon le monde, un retour bien heureux pour
un ministre disgracié.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 17 août 1696.
Les armées sont toujours dans l'inaction. On dit que
la paix se fait; d'autres, que l'on va attaquer une place.
Il est bien tard, et je n'en crois rien. On dit môme que
les troupes de Hesse, etc., s'en retournent en Alle-
magne, et le prince d'Orange en Hollande, dans peu de
jours. C'est une chose certaine, dites-vous, que la
France ne sait plus de quel bois faire flèche. Vous ne
prenez pas garde que vous êtes dans un pays plein
d'Autrichiens, qui vous bercent de ces fadaises, pen-
dant que la France est partout supérieure. Soyez per-
suadés que la Hollande, l'Angleterre et l'Espagne sont
1. Jean-Baptiste, marquis de Torcy, succède à son père, en 1696, comme
ministre et secrétaire d'Etat. « C'était, dit Saint-Simon, un homme bon
et ferme, il avait tous les talents pour se faire aimer, toutes les qua-
lités pour se faire respecter et craindre. »
2. « 11 n'est personne qui n'ait rendu hommage à la douce vertu de
Mmo de Torcy. Janséniste, elle était et demeura. Son jansénisme n'était
point pourtant d'espèce rigoureuse ou frénétique. » (Introduction, par
M. Frédéric Masson, au Journal inédit du marquis de Torcy.)
408 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
sans comparaison plus épuisées que la France. Dès
l'an 1690 que nous étions en Hollande, nos hôtes
disaient que tous leurs biens étaient si chargés d'im-
positions et de contributions qu'ils n'en recevaient
quasi rien. Et, d'ailleurs, leur commerce est ruiné.
Aussi demandent-ils la paix à cor et à cri, et l'on soup-
çonne même que les Etats Généraux l'ont arrêtée avec
la France. Cette couronne ne se pouvait dispenser
d'entreprendre la guerre que vous dites qu'elle a com-
mencée mal à propos. Elle savait la ligue du prince
d'Orange avec l'Empire et l'Espagne, qu'il avait faite
pour pouvoir envahir les royaumes de son beau-père
avec sûreté. Le roi fit offrir au roi d'Angleterre, son
allié, un secours de troupes et une flotte. Ce pauvre
roi, craignant que ce secours étranger n'augmentât le
mécontentement de ses sujets, ne crut pas le devoir
recevoir. Le roi aurait donc dû voir tranquillement le
prince d'Orange se rendre maître de l'Angleterre et
s'y établir à son aise, et attendre qu'ensuite il fût venu
fondre sur la France avec toute sa ligue, ses royaumes
et la Hollande, et s'en laisser accabler. Ils l'auraient
fait assurément, si le roi ne les avait prévenus en atta-
quant le chef de la ligue, l'Empereur, avant que le roi
Guillaume fût établi. Votre zèle devrait bien plutôt
s'échauffer contre les alliés catholiques, qui ont cons-
piré pour détrôner la religion catholique et pour faire
accabler les catholiques, comme on fait en Angleterre,
sans qu'ils s'en plaignent.
Quesnel à du Vaucel
31 août 1696.
Le cardinal Sfondratc1 n'était pas mort, dans votre
lettre du 11 ; mais il l'était, dans une de Florence du 14.
1. Gélestin Sfondrate, abbé de Saint-Gall, était cardinal depuis 1695,
malgré la vive opposition de la France. 11 a combattu les doctrines galli-
CORRESPONDANCE DE PASQElER QUESNEL 409
Ainsi ce bon cardinal n'a pas traîné si longtemps qu'on
croyait. Dieu sait pourquoi il a fait en sa personne un
si grand changement, qui, aux yeux des hommes, n'a
abouti à rien. Quelques sentiments de piété qu'il eût, je
n'aurais pas beaucoup compté sur lui. Entêté comme
il était de l'infaillibilité, de l'immaculée conception,
de préjugés contre le vrai augustinianisme, il pouvait
autant nuire que servir. Ainsi il faut d'autant plus être
content de ce que Dieu a fait de lui en le retirant que,
sans cela même, il eût été de notre devoir de nous y
soumettre sans raisonner.
Vous êtes bien bon de vous payer des contes violets
qu'on vous fait à Rome de bonne part. Vous savez sans
doute maintenant ce que nous savions, il y a déjà deux
mois, de meilleure part, que la paix de Savoie n^a point
du tout dépendu de l'agrément ni du consentement des
alliés. On leur a donné un mois pour songer à leur cons-
cience, et la condition est que le duc se joindra aux F an-
çais pour chasser les alliés d'Italie, s'ils n'en veulent
pas sortir de leur bon gré, c'est-à-dire des états du duc.
S'ils prennent des quartiers d'hiver dans le Ferrarais,
cela ne fait rien. Qu'ils prennent garde qu'il ne se fasse
une ligue en Italie contre eux! Il est bien plaisant, ce
prince que vous nommez, de trouver mauvais que le
pape s'applique à la paix et surtout à celle d'Italie.
A-t-il consulté le pape pour allumer la guerre, en se
rendant chef d'une ligue formée pour aider l'hérésie à
remonter sur le trône? J'ai peur que Dieu ne le punisse
par quelque désolation que je ne lui souhaite toutefois
pas. Vous me faites bien rire, quand vous dites que
les alliés sentent bien que la France n'est plus en
état, etc. Plus que jamais, et je vous dis qu'on le sent
très bien partout, que la France leur fera la loi, et
canes dans plusieurs ouvrages, dont un surtout, le Nodus prœdestina-
tionis dissolutus paru après sa mort, fit grand bruit. Bossuet etNoailles
durent en demander la condamnation à Rome.
410 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
qu'après la paix, que l'on croit fort proche, il se trou-
vera que ce que le chevalier Temple disait d'eux se
trouvera encore vrai, que pour la guerre et la négocia-
tion ils sont supérieurs à tous les autres de beaucoup.
Le roi Guillaume est en Hollande; le landgrave de
Hesse est retourné avec ses troupes en Allemagne;
l'électeur de Cologne, qui avait fait la campagne pour
reprendre possession de Dinant et y mettre garnison
liégeoise, s'en est aussi retourné, et l'armée principale
des alliés est vers Grammont et Ninove. Leurs troupes
pillent jusqu'aux portes de Bruxelles, et on y réfugie
tout des villages voisins. Pendant que les Français
vivent à leur aise en pays ennemi, depuis plus de trois
mois les troupes ne sont point payées.
On me mande que les dévots protecteurs de Marie
d'Agreda crient fort contre le livre de la Dévotion à
la Vierge, de M. Baillet. Le P. Alexis Dubuc1, supérieur
des théatins (auteur d'une lettre que vous avez vue), a
dressé un placet signé de lui et d'un P. de La Croix,
théatin, où il parle au roi de cet auteur comme d'un
homme bien dangereux, que Sa Majesté devrait s'en
assurer, le mettre h la Bastille plutôt qu'à Vincennes,
afin que M. l'archevêque le puisse plus facilement inter-
roger. Le roi, ayant ce placet en main, le sépara des
autres, qui étaient pour le Père confesseur, et le donna
à M. de Pontchartrain, qui envoya quérir le P. Dubuc,
qui a, dit-on, fait le malade. Il envoya un autre à sa
place, auquel on lava la tête d'importance. On lui a
défendu d'écrire à l'avenir. Il a pourtant trouvé de la
santé pour prêcher contre le sieur Baillet, le nommant
Fauteur du Jugement des savants sans jugement, etc.
C'est une personne, bonne amie de M. Baillet, qui
m'écrit cela.
Autre vision ou autre fureur : on me mande qu'on
1. Voir les notes des 8 août 1707 et 3 février 1708.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 411
disait que de bonnes religieuses de la Visitation avaient
brûlé la dernière édition du Nouveau Testament du
P. Quesnel, à cause qu'elles le croient auteur d'une lettre
qui leur a été écrite. J'ai peine à le croire.
Quesnel à l'abbé Nieaise1
3 septembre 1696.
J'ai reçu, mon cher Monsieur, votre dernière lettre
avec la copie de celle de la nouvelle Eminence, qui est
pleine d'esprit et d'enjouement. Mais, en vérité, quand
on sentbien le poids des devoirs de ces sortes de dignités,
on n'a guère d'envie de rire. Le bon cardinal Sfondrate,
qui vient de mourir, comme je l'apprends d'une lettre de
Florence du 14 d'août, n'a pas eu un moment de joie
depuis sa promotion. Il n'a quitté le cilice que peu de
jours avant sa mort, par ordre des médecins.
Ce bon cardinal avait fait imprimer un livre intitulé
Innocentia vindicata, en faveur de l'immaculée concep-
tion. Ce n'est pas un ouvrage propre à lui donner une
grande réputation de science. Mais cette réputation
n'est pas nécessaire à son salut. Sa piété lui rendra de
meilleurs offices devant Dieu que toute la réputation,
toute la science, qui ne sert souvent, et le plus souvent,
qu'à enfler. Je vous souhaite, Monsieur, une meilleure
santé et la grâce de ménager pour votre sanctification
vos infirmités, votre loisir et le reste de vos jours.
P. S. — Le cardinal Sfondrate n'est point mort. M. Ma-
gliabechi était mal informé. Les lettres de Rome, du
18 du passé, marquent qu'il se porte mieux, ayant jeté
par la bouche une partie de l'humeur qui cause son mal2.
1. Bibl. nat., ms. 9363.
2. Le cardinal Sfondrate était prédisposé à ce genre de maladie; car
nous trouvons, aux Affaires Etrangères, une lettre de Maille au cardi-
4l2 CORRESPONDANCE DE PASQUlER QLESNËL
Quesnel à du Vaucel
7 septembre 1696.
Il n'y a rien de nouveau pour les affaires publiques.
La campagne est comme finie.
A ce moment, je reçois une ordonnance de M. l'arche-
vêque de Paris qui m'afflige1. On m'avait fait espérer
qu'il n'y en aurait point. Il l'aurait pu faire d'une
manière qui aurait moins blessé. Mais non seulement
il lève le masque contre Jansénius, mais il a encore
comme renouvelé la censure de Sorbonne, et il con-
damne YExposition delà manière la plus dure qui se
pouvait. Je crois que c'est M. de Meaux qui a dressé
cette ordonnance. On me mande que c'est son neveu
qui la doit présenter au pape. J'ai peur que l'approba-
tion donnée aux Réflexions sur le Nouveau Testament,
qui semblait devoir empêcher la condamnation de ce
livre, n'y ait contribué; car on lui aura fail craindre de
passer pour janséniste. J'ai peur que, quand la Causa
Janseniana viendra à paraître, on ne la condamne
aussi. Il n'importe ; il faut la faire imprimer.
nal Le Camus, du 5 juin 1696, disant que « le cardinal Sfondrate a été
un peu incommodé d'une colique avec vomissement.» (Fonds Rome 376.)
[1 mourut seulement dans la nuit du i septembre.
1. L'instruction pastorale du 20 août 1696 contre le livre de Martin
de Barcos, Exposition de la foi, est la première épreuve tentée par les
jésuites pour forcer Noailles à prendre nettement position pour ou
contre la doctrine de Jansénius. C'est le premier piège tendu à sa fai-
blesse.
Ce Martin de Barcos, sombre et austère janséniste, représentait l'élé-
ment irréductible, dans la période la plus batailleuse de l'histoire de
Port-Royal. L'ouvrage dont il s'agit ne fut publié que dix-sept ans après
sa mort, et probablement par les soins des jésuites. Afin d'éviter en
partie la responsabilité de l'ordonnance qu'on lui arrachait, Noailles
s'abrita derrière M. de Meaux et lui passa la plume pour toute la por-
tion dogmatique.
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 413
Quesnel à dit Vaacel
14 septembre 1696.
La Gazette de France mettait, il y a huit jours, la
reine d'Espagne morte. Je dis la reine régnante. On n'en
a point encore de nouvelles ici à droiture, et le courrier,
venu hier, disait qu'elle se portait mieux.
On me mande que l'ordonnance que je vous envoyai,
il y a huit jours, fait beaucoup de bruit à Paris et que
beaucoup de gens en sont mécontents. On ajoute que
Mgr de Meaux et M. Pirot l'ont faite avec M. de Paris, à
sa maison de Gontlans. C'est-à-dire qu'ils l'ont fait là
changer de résolution. On a toujours craint que ce bon
prélat n'eût pas toute la fermeté nécessaire. Il serait
aisé de la miner par écrit; mais il ne faut pas irriter
les gens. J'ai toujours appréhendé qu'on ne regrettât
M. de Paris défunt.
Quesnel à du Vaucel
20 septembre 1696.
Il ne serait pas mauvais que vous fissiez vos réflexions
sur l'ordonnance de M. de Paris, dont on dit que les
jésuites triomphent fort, et leurs gens de Douai.
Ce serait un miracle si, en Allemagne, on trouvait des
écoles où on enseignât la bonne doctrine. On y a étouffé
toute bonne semence.
Le chapitre de Sainte-Gudule est terriblement brouillé
avec son archevêque, pour des dévotions hétéroclites
que ce prélat y a voulu introduire, à la sollicitation du
comte de Saint-Pierre, et que le chapitre a refusées.
M. Ernest [Ruth d'Ans] ne s'est point trouvé dans
tout ce chamaillis du chapitre, car il est encore à Maes-
414 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
tricht, dont il fait état de revenir pour la Saint-Michel,
qui est le patron de son église.
La reine d'Espagne n'est pas morte, mais on ne croit
pas qu'elle aille loin. Sa grossesse n'était qu'une feinte,
à ce qu'on dit. Elle tombe du haut mal.
Vous n'avez donc pas retrouvé le papier de la Mère
d'Agreda1? On me le demande de Paris, et je crois que
c'est pour quelqu'un qui travaille sur cette matière.
Il est bon de faire connaître aux sieurs Albin [cardi-
nal Casanate], Benoist [cardinal d'Aguire], etc., que
l'ordonnance de M. de Paris fait beaucoup murmurer,
qu'on en est fort mal content, qu'elle empêchera l'effet du
bref dont elle parle, parce qu'au lieu d'imiter la sagesse
du Saint-Siège à ne point parler de Jansénius, on y en
parle d'une manière fort aigre, qu'on y fait valoir le
formulaire de l'assemblée de 1656, ouvrage de M. de
Marca, qui ne songeait qu'à satisfaire le cardinal Maza-
rin et les jésuites. Et tout cela ruine la prudente éco-
nomie du bref de 1694. C'est l'ouvrage du sieur Pirot,
grand zélateur de la censure de 1656. Au moins, il y
aura bien poussé à la roue. On a pressé le prélat,
l'épée dans les reins, et il n'a pas eu la force de
résister.
1. Marie d'Agreda était née en Espagne, en 1602, et mourut en 1665.
Après sa mort, on trouva plusieurs recueils de sa main, avec l'attesta-
tion que tout ce qu'ils contenaient lui avait été révélé. A peine imprimé,
en 1680, à Madrid, ils furent accusés d'erreur. L'inquisition d'Espagne
nomma des théologiens pour les examiner. Ils donnèrent un avis favo-
rable et autorisèrent l'édition de Madrid. Les dominicains s'adressèrent
alors à Rome, qui interdit l'ouvrage en 1681. Le roi d'Espagne et les
cordeliers se plaignirent au pape, en réclamant la béatification de la
religieuse, mais toujours en vain, et la Sorbonne censura plusieurs
propositions du livre, en 1697.Bossuet, dans sa Traduction des nouveaux
mystiques, porte un jugement très motivé sur cet opuscule extravagant,
la Mystique Cité de Dieu : « C'est une fille qui entreprend un journal
« de la vie de la sainte Vierge. Tous les contes, ramassés dans les
« livres les plus apocryphes, sont ici proposés comme divins. Ce qu'on
« fait raconter à la sainte Vierge, dans le chapitre xv; sur la manière
« dont elle fut conçue, fait horreur, >>
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 415
Quesnel à du Vaucel
28 septembre 1696.
L'affaire de la Mère d'Agreda est finie en Sorbonne,
en trente-trois assemblées, depuis le 14 de juillet jus-
qu'au 17 de septembre. De 152 voix, il y en a eu 85 de
l'avis des quatre commissaires ou députés, 15 ou 16
pour la condamnation in g-lobo, et 7 ou 8 pour le livre.
On dresse la censure, qui a été conclue par le doyen à
la pluralité, et on ne se pourra dispenser, dit-on, d'y
déclarer que la Faculté ne s'écarte point de son ancienne
doctrine sur la conception immaculée1.
Enfin le pauvre P. du Breuil est mort dans sa prison.
Le Père confesseur avait voulu rendre le P. de La Tour
suspect et avait proposé au roi un certain P. Bordes,
élève du P. Thomassin. M. l'archevêque tint bon pour
le P. de La Tour et soutint au roi que ce Père était le
plus propre, et le roi y déféra. Le roi est convales-
cent, et sa plaie se remplit de très bonne chair.
Quesnel à Vabbé Golfert
28 septembre 1696.
Si on veut sincèrement la paix, ily alongtemps qu'on
aurait dû faire imposer silence aux jésuites sur toutes
1. De quelle « ancienne doctrine » veut parler le P. Quesnel? En 1497,
la Faculté de théologie imposait à tout candidat le serment suivant :
« Je jure de tenir la détermination de la Faculté, touchant la sainte
« Vierge, à savoir que dans sa conception elle a été préservée de la tache
« originelle », tandis qu'en 1667 les docteurs de la même Faculté
déclarent : « C'est témérairement que, dans un livre imprimé à Rome,
« Jacques Lempereur enseigne que Marie est venue au monde sans que
« sa mère Anne ait perdu sa virginité. » La Faculté reprenait ainsi les
vraies traditions de saint Bernard, de saint Anselme et du pape saint
Léon,
416 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ces matières de contestation dont leurs thèses sont uni-
qucment remplies, et dans la dernière desquelles, qui
est un livre, on dit qu'il y a des erreurs grossières, fort
pernicieuses, sur la parole de Dieu. Mais on permet
tout à ces gens-là, et on voudrait que ceux qui sont en
état de les repousser se tinssent les bras croisés. Encore
un coup, si on voulait la paix, on ferait imposer silence
à ces brouillons-là ou par Msr d'Arras, ou par M. l'in-
tendant. Mais on veut la paix, à condition qu'on donnera
des armes à des furieux et la liberté de s'en servir, et
que les autres se laisseront assassiner. Cependant, ce
que vous me dites, Monsieur, du tonnerre qui gronde
de ce côté-ci au sujet de l'ordonnance, est apparemment
de l'invention des adversaires, car je ne crois pas que
l'ordonnance y soit connue. J'en ai deux exemplaires
que je ne communique à personne, et je ne crois pas
même que celui dont j'ai parle l'ait encore vue. Pour ce
qui concerne le livre condamné, il ne vient point assu-
rément de ces quartiers. Je ne crois pas qu'il y en ait
d'autre exemplaire qu'un seul, qui m'a été envoyé de
Paris, le bruit qu'il faisait me l'ayant fait demander. 11
faut qu'il ait été imprimé par-delà Paris. Je ne sais ni
où, ni par qui, ni qui en est l'auteur, ni qui en a fait
faire l'impression.
Les noms de Mons et de Migeot, quoique supposés,
auraient donné plus de droit à M. l'archevêque de
Cambrai qu'à pas un autre, d'en prendre connaissance.
Et apparemment le prélat qui Ta flétri ne se serait pas
pressé de le faire, s'il n'y avait été poussé et par les cris
de ceux qui font trembler tout le monde, et par les
empressements de certains politiques qui ont voulu se
faire un mérite à la cour, en y engageant M8'' de Paris.
On m'en a nommé deux, par qui on assure qu'il
a été déterminé, dans un voyage à Conflans, à faire
l'éclat qu'il a fait. Aussi les personnes équitables
jugeront, par la pièce même, que d'autres que M. Par-
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 417
chevèque y ont eu part et que leur passion y a fait
entrer, sans aucune nécessité, le fait de Jansénius, dont
il n'est pas dit un seul mot dans le livre, et qui est la
seule pomme de discorde. On commençait à l'oublier.
Le pape, par une grande sagesse, avait affecté dans son
bref de n'en point parler, ou de ne le faire que fort
obscurément et indirectement, afin de faciliter la signa-
ture des constitutions. Et, en même temps qu'on paraît
vouloir suivre la conduite du pape, on prend le contre-
pied, en renouvelant la question de fait de la manière
du monde la plus claire, la plus dure, la plus capable
d'échauffer les esprits de ceux qui sont persuadés de
l'innocence de Jansénius. Et à cet ancien fait, en voilà
un autre qu'on y joint. Comme le livre n'est pas gros,
il ne faut pas beaucoup de temps pour découvrir s'il y
a quelque chose qui ne soit pas purement de saint
Augustin. Beaucoup de gens se laisseront aisément
persuader qu'il ne contient rien qui mérite ces ana-
thèmes furieux. On le croira d'autant plus aisément
qu'il paraît que ceux qui ont engagé M. l'archevêque
à cette condamnation n'ont pas cru être en état de la
défendre, s'ils avaient flétri quelques propositions en
^particulier. Dieu veuille qu'en voulant éteindre le feu
on n'ait pas jeté dessus de l'huile au lieu d'eau. La
dernière partie est belle, est juste, est excellente ; mais
je la voudrais voir ailleurs, ou mieux accompagnée. Ces
vérités sont si bien appuyées d'ailleurs qu'on ne pourra
jamais lesaffaiblir. Mais la paix n'était que trop affaiblie
et trop peu affermie pour recevoir cette secousse sans
en être beaucoup ébranlée. On ne compte plus pour
rien la paix de Clément IX, on écrase tout le monde,
on laisse pourrir les saints dans les prisons, dans les
exils, dans la misère. On ruine les plus saints instituts,
comme celui de l'Enfance, le chapitre de Pamiers,
d'autres communautés et d'autres œuvres dont les plus
saints évêques ont fait leurs délices, leur consolation,
4iS CORRESPONDANCE DE PASyUIER OUESNEL
leur soutien. Tout cela n'est rien. Les évoques, qui ont
plus droit de parler et plus d'obligation de faire con-
naître la justice et l'innocence opprimées, gardent un
profond silence, ne se plaignent point qu'on viole la
paix, qu'on renouvelle les troubles, etc. Et si un seul
inconnu fait imprimer un petit livre tout tiré de saint
Augustin et dont onnosc extraire une seule proposition,
tout est perdu, on fulmine les anathèmes les plus
terribles, et on en prend occasion dedéchirer de nouveau
un grand évoque, qui a été une lumière de l'Eglise et qui,
apparemment, règne avec Dieu dans le ciel.
Il faut en demeurer là; car j'aurais tant de choses à
dire sur ce chapitre que cela me mènerait trop loin.
Quoique je croie qu'il n'y ait rien dans ce livre qui ne
soit de saint Augustin, je ne laisse pas de blâmer beau-
coup celui qui Fa fait imprimer si à contre-temps, et
qui ne devait pas mettre pour titre : Exposition de la
foi. Mais, avec tout cela, je ne comprends pas comment
on peut l'avoir chargé de tant d'exécrations.
Je finis, en vous remerciant, mon très cher Mon-
sieur, de la confiance avec laquelle vous avez bien voulu
répandre dans mon cœur ce qui se passait dans le
vôtre. Je l'ai reçu comme une marque de votre amitié,
et j'ai connu par là qu'elle n'était pas morte pour moi.
Quesnel à du Vaucel
19 octobre 1696.
Je souscris à tout ce que vous me dites de l'ordon-
nance de M. de Paris; mais il n'y a point de remède, et
peut-être que le meilleur est de prendre patience et de
ne pas faire de bruit. C'est assez le sentiment de plu-
sieurs de nos amis de Paris, qu'on doit la laisser tom-
ber pour ne pas blesser un bon évoque, quia fait cela
en se laissant aller trop facilement à des conseils poli-
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 419
tiques. Il semble qu'on ail été alarmé et qu'on ait
appréhendé qu'il ne revint quelque chose de deçà.
Deux jésuites se trouvant chez M. Despréaux le
poète, on y lut l'ordonnance', et les Pères lui en ayant
demandé son sentiment, il dit: « Voilà Jansénius con-
damné, et le jansénisme mis sur le pinacle. » Je vous
ai envoyé un avant-goût de son poème de l'Amour de
Dieu. Il l'embellit de jour en jour, et il y a ajouté ces
quatre vers :
Enfin le jour viendra qu'en la gloire éternelle
Dieu de ses vrais enfants couronnera le zèle,
Et non les froids remords de l'esclave craintif,
Où croit voir Abelly quelque amour négatif,
Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, de me ren-
voyer le commencement de l'affaire d'Agreda avec cet
avant-goût. Voilà la censure faite.
Que s ne l à du Vaucel
26 octobre 1696.
C'est une chose admirable, que l'ordonnance, qu'on
regardait de si mauvais œil, soit devenue un si excel-
lent remède. On voit bien clairement, en cette occasion,
qu'il n'appartient qu'à Dieu de tirer du mal le bien qu'il
lui plaît. Qu'il en soit béni ! Peut-être que ceux qui
y ont poussé le prélat avaient quelque vent de ce qui
se tramait, et qu'ils ont cru qu'il fallait faire jouer cette
contre-mine et crier bien fort contre le pauvre défunt,
pour se mieux couvrir et empêcher qu'on ne le crût
d'intelligence avec la parenté de ce défunt. Quoi qu'il
en soit, on croyait savoir de bonne part qu'on avait
résolu de n'en point faire, et elle a paru lorsqu'on y
pensait le moins. De sorte qu'il faut que quelque chose
soit survenu pour avoir fait changer de résolution. Je
420 CORRESPONDANCE DE PASOU1ER QUESNEL
n'ai voulu faire voir à M. Kcrkré [Dom Gerberon] l'or-
donnance ni le livre, de peur qu'il ne lui prît envie
de décharger sa bile sur tout cela.
Le P. de Sainte-Marthe a, dit-on, la liberté de demeu-
rer où il voudra; mais il y a bien de l'apparence qu'il
ne demeurera pas à Paris.
On m'envoie, à ce moment, copie d'une lettre de
M. de Sainte-Colombe [cardinal Le Camus], écrite à un
curé de Paris, où il loue extrêmement l'ordonnance
de M. de Paris.
M. l'évêquc de La Rochelle est un M. de la Freze-
lière', fort homme de bien, et que Mme de Mé ille
[Mmo de Fontperttiis] a connu. Il est entré là, fort
engoué des jésuites, à qui il a donné son séminaire II
s'en repent bien, à ce qu'on me mande, et on ajoute
qu'il humilie fréquemment ces bons Pères. Un de ces
Pères, prêchant au dernier jubilé devant ce prélat, celui-
ci, à la fin du sermon, lui ordonna de l'écouter à son
tour, pour entendre réfuter ce qu'il avait dit de relâché
sur les indulgences.
LeP. Bouhoursva publier enfin ses quatre Evangiles,
avec la permission de M. l'archevêque ; mais c'est à con-
dition de plus de cent cartons qu'il y a fait faire et
que le nom de l'auteur soit ôté de la première page
et de l'extrait du privilège. On refait l'un et l'an Ire.
Quelques sollicitations que le Père ait employées, le
prélat est demeuré ferme, ne croyant pas qu'un nom
tel que celui-là, d'un homme occupé toute sa vie à des
bagatelles, doive paraître à la tête d'un livre si saint.
1. Charles-Magdeleine Frezeau rie la Frezelière.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 424
Quesnel à du Vaucel
7 décembre 1696.
Je n'ai point écrit au nouveau supérieur majeur1,
parce que j'ai appréhendé que cela ne l'embarrassât;
mais j'ai prié un de mes frères, qui demeure à Saint-
Magloire et qui l'a fort connu là familièrement, de lui
aller rendre mes devoirs comme ambassadeur d'obé-
dience, en lui marquant, dans le billet que je lui écrivais,
ce que je lui aurais dit à lui-même. Cela fut reçu delà
meilleure grâce du monde; mais il n'y avait rien que
de général dans mon compliment. On ne dit rien aussi
de particulier dans la réponse verbale, accompagnée de
souhaits du retour.
Je croyais avoir mandé que mon autre frère va
rentrer; qu'on lui a tendu les bras et qu'on a môme été
au devant de fort bonne manière, que le premier assis-
tant, qui est un P. de La Mirande, avec qui j'ai demeuré
à l'institution, lui a fait pour moi toutes offres de ser-
vices ; que mon sort était dans ma main et qu'il ne
m'en coûterait qu'une lettre à Dom Bernard [Noailles\
sur sa nouvelle ordonnance. Mais il ne fait pas réflexion
qu'il ne m'en aurait pas tant coûté pour demeurer. Il
n'est pas encore temps.
Quesnel à du Vaucel
28 décembre 1696.
J'ai lu la lettre de M. de Reims2. De quoi s'avise-t-il
de dire qu'il croit que les propositions condamnées sont
1. Le nouveau général de l'Oratoire, le P. de La Tour.
2. Michel Le Tellier, grand ennemi des jésuites, sera disgracié en 1703,
lors de la saisie des papiers du I\ Quesnel. pour avoir été en corres-
pondance indirecte avec lui.
422 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
clans Jansénius ? Je ne crois pas qu'il l'ait jamais lu;
mais il faut ménager les petites occasions de se laver de
la réputation de janséniste et, plus encore, de dire des
choses agréables à la cour de Rome, pour effacer le péché
de 1682, où il était, aussi bien que M. de Paris d'aujour-
d'hui. M. de Reims se flatte sans doute que le premier
chapeau sera pour lui, se figurant que le roi sera bien
aise d'être servi dans sa chapelle par des cardinaux.
Voilà déjà le grand et le premier aumônier qui le sont;
au moins le dernier est nommé, et M. de Reims est
maître de la chapelle. Si M. de Louvois eût reçu le roi
d'Angleterre, il aurait, disait-on, nommé son frère.
J'ai lu la liste des propositions tirées du Nodus.
Il fallait que ce bonhomme1 eut le crâne bien étroit
et qu'il fût un peu visionnaire. Les dévots y sont sujets.
Si les Romains ne flétrissaient hautement cet ouvrage,
les Lcydcckers auraient lieu d'insulter de nouveau
l'Eglise romaine, et ils auraient raison.
On me mande que l'on parle toujours sourdement
contre le Nouveau Testament du P. Quesnel et qu'on a
présenté à M. l'archevêque de Paris un grand nombre
de fautes, et que l'on connaît deux docteurs qui tiennent
deux réponses toutes prêtes, qu'ils ont faites d'eux-
mêmes, sans aucune sollicitation des amis de l'auteur et
sans la participation de l'auteur même.
1. Le cardinal Sfondrate, auteur du Nodus.
FIiN DU TOME PREMIER
TABLE BU PREMIER VOLUME
Pages
Préface '. ï
Pasquier Quesnel à François Quesnel, 20 août Î668 1
Rétractation de la signature du formulaire, 1073 5
Quesnel à ***, 12 octobre 1676. S
A Etienne Le Camus, 28 novembre 1676 9
Au même, décembre 1676 10
A M. Vialart, novembre 1 078 11
A un Père de l'Oratoire, 24 juillet 1079. ... 13
A Antoine Arnauld, 5 décembre 1070 14
Au même 21
A l'abbé Nicaise, 14 mars 1080 25
Au même, 2 novembre 1080 20
A la Mère Angélique de Saint-Jean, 10 août 1681 28
A M. de M***, 5 novembre 108 1 29
A ***, 10 mai 1082 30
A l'abbé Nicaise, 14 janvier 1083 31
A M. de Neercassel, 28 janvier 1083 32
A l'abbé Nicaise, 9 mars 1083 33
A M. de Neercassel, 1" janvier 1084 34
A la Mère Angélique, 9 janvier 1 084 33
A Mmc de Fontpertuis, 12 janvier 1084 30
A la même, 17 janvier 1084 37
A M. de Pontchàteau, février 1684. 38
A Mme de Fontpertuis, 14 février 1684 3!»
A la même, 13 juillet 1084 40
A la même, 7 août 1084 42
A la même, 17 novembre 1 084 43
A la même, 30 janvier 1085 44
A la même, 27 février 1085 45
A la même, mars 1 083 40
A la même, avril 1085 47
A la même, 6 avril 1 085 49
A la même, 2 mai 1 685 50
A la même, 16 mai 1685 51
A la même, 20 mai 1085 52
424 TABLE DU PREMIER VOLUME
Pages.
A Nicole, 13 juin 1685 53
A Mme de Fontpertuis, 2!) juin 1685 54
A la même, 31 juillet 1685. 56
A la même, 6 octobre 1685 51
A la même, 9 octobre 1685 59
A la même, 16 octobre 1685. 60
A la même, 27 octobre 1685 60
A la même, 20 novembre 1685 (Il
A M Fromentin, 15 décembre 1685 62
A Mme de Fontpertuis, 26 décembre 1685 (16
A la. même, 6 février 1686 68
A la même, 3 mars 1686 0!)
A M. Fromentin 70
Au même, 12 juin 1686 71
A M"1" de Fontpertuis, 5 juillet 1086 72
A la même, jour de Noël 1686 15
Au P. du Breuil, 15 janvier 1687 74
A M'"° de Fontpertuis, 22 janvier 1687 75
A la même, 5 février 1687 70
A la même. 16.87 78
A M. Louis Hideux. 1687 79
A Mme de Fontperl uis, 5 mars 1687 81
A la même, 1 9 mars 1687 82
A la même, 11 juin 1687 85
A du Vaucel, novembre 1687 83
A Mme de Fontpertuis, veille de Noël 1687 86
A la même, lor février 1688 86
A du Vaucel, 20 février 1688 87
Au même, 27 février 1688 88
Au P. du Breuil, 17 mars 1688 90
A du Vaucel, 1!) mars 1688 !)1
Au même, 2 avril 1688 !)2
Au même, 28 mai 1688 94
Au même, 16 juillet 1688 1)5
Au même, 30 juillet 1688 96
Au même, 9 septembre 1688 !)8
Au même, 17 septembre 1688 102
Au même, 23 septembre 1688 104
Au même, 8 octobre 1 688 loi
Au même, 22 octobre 1688 I 06
Au même, 5 novembre 1688 111
Au même, 12 novembre 1688 113
A Mmc de Fontpertuis, 6 décembre 1088 116
A du Vaucel, 17 décembre 1688 116
Au même, le dernier jour de l'an 1688 118
A l'abbé Nicaise, 1089 121
A ***, 8 mors 1689 124
A du Vaucel, 15 avril 1089 125
TABLE DU PREMIER VOLUME 425
Pages.
Au même, 24 avril 1689 126
A M"u de Fontpertuis, 1"' juin 1689 127
A la même, 23 juin 1689 : . . 127
An P. du Breuil, juillet 1689 128
A ***. 6 janvier 1690 130
A du Vaucel, 13 janvier 1690 130
A Mmo de Fontpertuis, 21 janvier L690 132
A du Vaucel, 4 février 1690 133
Au même, 14 février 1690 ■ 134
Au môme, 24 février 1690 135
Au même, 2 mars 1690 136
Au même, 17 mars 1690 137
Au même, 5 mai 1690 , 139
A M!"e de Fontpertuis, 7 mai 1690 - 141
A la même. 10 juin 1690 ' 141
A du Vaucel, 15 juin 1690 142
Au même, 22 juin 1690 : 142
A Mmc de Fontpertuis, 24 juin 1690 143
A du Vaucel, 28 juin 1690 1 44
Au même, 5 juillet 1690 146
Au même, 19 juillet 1690 148
Au même, 22 juillet 1690 , 150
Aux trois amis de la rue des Maçons, fin juillet 1690 150
A du Vaucel, 2 août 1690 " 152
Au même, 8 août 1690 154
Au P. du Breuil, août 1690 156
A du Vaucel, 16 août 1690 158
Au même, 19 août 1690 160
Au même, 2 septembre 1690 162
Au même, 6 septembre 1690 163
Au même, 15 septembre 1690 165
Au même, 22 septembre 1690 166
Au même, 13 octobre 1690 167
Au même, 3 novembre 1690 168
Au même, 1er décembre 1690 169
Au même, 15 décembre 1690 170
Au même, 29 décembre 1690 171
Au P. du Breuil, mai 1691 172
A du Vaucel, janvier 1692 174
Au même, 1 8 janvier 1 692 177
Au même, 25 janvier 1692 179
Au même, 1" février 1692 180
Au même, 8 février 1692 180
Au même, 15 février 1692 182
Au même, 22 février 1692 183
Au même, 29 février 1692 1 84
Au même, 7 mars 1692 185
Au même, 14 mars 1692 187
426 TABLE DU PREMIER VOLUME
Pages.
Au même, 21 mars 1692 188
Au môme, 28 mars 1692 1 89
Au même, 4 avril 1692 190
Au même, 12 avril 1692 192
Au même, 18 avril 1692. . 193
Au même, 23 avril 1692 194
Au même, 2 mai 1692 196
Au même, 16 mai 1692 198
Au même, 23 mai 1692 200
Au même, 30 mai 1692 201
Au P. du Breuil. commencement de 1692 202
A Mme de Fontpertuis, 3 juin 1692 203
A du Vaucel, 6 juin 161)2 204
Au même, 13 juin 1692. 205
A Mme de Fontpertuis, 20 juin 161)2. 207
«A du Vaucel. 20 juin 1692 207
Au même, 27 juin 1692 209
Au même, 4 juillet 1692 209
Au P. du Breuil, 0 juillet 1602 211
A Nicole, 10 juillet 1602 215
A du Vaucel, 11 juillet 1602 216
Au même, 25 juillet 1692 217
Au même, 26 juillet 1602 219
Au même, lor août 1602 221
Au même, 15 août 1692 221
Au même, 22 août 1692 223
Au même. 2!) août 1602 225
Au même, 10 septembre 1692 226
A M. Vuillart, 25 septembre 1692 228
A du Vaucel, 26 septembre 1602 220
A u même, 3 octobre 1692 230
Au même, 10 octobre 1692 232
Au même, 17 octobre 1692 234
Au même, 24 octobre 1602 235
Au même. 14 novembre 1692. 236
Au même, 21 novembre 1692 237
Au même, 28 novembre 1692 239
Au même, 12 décembre 1692 240
Au même, 26 décembre 1692 241
Au même, 2 janvier 1693 242
Au même, 9 janvier 1693 2 53
A l'abbé Nicaise, 22 janvier 1603 24'i
A ***, 23 janvier 1603 247
A M. Vuillart, février 1693 250
A du Vaucel, 6 février 169 3 250
Au même, 20 février 1693 252
Au même, 27 février 1693 253
Au même, 13 mars 1693 255
TABLE Dlî PREMIER VOLUME 427
Pages.
Au même, 10 avril 1693 256
Au même, 17 avril 1693 259
Au même, 24 avril 1693 '. 260
Au même, 1er mai 1693 262
Au même, 8 mai 1 693 264
Au même, 15 mai 1693 265
Au même, 29 mai 1693 267
Au même, 5 juin 1693 268
Au même, 18 juin 1693 269
Au même, 26 juin 1693 271
Au même, 2 juillet 1693 : 272
Au même, 10 juillet 1693 273
Au même, 17 juillet 1693 274
Au même, 24 juillet 1693 '. 275
Au même, 31 juillet 1693 277
Au même, 7 août 1693 279
Au même, 14 août 1693 281
Au même, 21 août 1693 282
A M,n0 de Fontpertuis, 13 septembre 1693 284
A la même, 21 octobre 1693 285
A la même, 18 novembre 1693 285
A du Vaucel, 29 janvier 1694 287
Au même, 4 février 1694 288
A M. de Porrade, février 1694 289
A du Vaucel, 26 février 1694 ' . 292
A l'abbé Nicaise, 27 février 1694 294
A du Vaucel, 5 mars 1694 296
Au même, 11 mars 1694 297
Au même, 26 mars 1694 297
Au même, 7 mai 1694 298
Au même, 14 mai 1694 299
Au même, 4 juin 1694 300
Au même, 11 juin 1694 301
Au même, 18 juin 1694 303
Au même, 25 juin 1694 304
Au même, 2 juillet 1694 305
Au même, 9 juillet 1694 306
Au même, 23 juillet 1694 307
Au même, 6 août 1694 308
A dom Claude Lancelot, 11 août 1694 310
A du Vaucel, 13 août 1694 312
A l'abbé de Pomponne, 13 août 1694 315
A. l'abbesse de Port-Royal, août 1694 318
A du Vaucel, fin d'août 1694 M 9
Au même, 27 août 1694 320
Au même, 3 septembre 1694 321
A M. de Harlay, 3 septembre 1694 323
A du Vaucel, 10 septembre 1694 325
428 TABLE DU PREMIER VOLUME
Pag-es.
Au même, 24 septembre 1694 325
Au même, 1er octobre 1694 326
Au même, 13 octobre 1694 327
Au même, 22 octobre 1 69 '< 328
Au même, 5 novembre 1 694 32!)
Au même, 26 novembre 1694 330
Au même, 24 décembre 1694 331
Au même, dernier jour de l'an 1694 333
An mémo. 7 janvier 1695
Au mémo, 1 4 janvier L695 335
Au même, 28 janvier 1695 338
A Nicole, 7 février 1 505 339
A du Vaucel, 4 mars 1 693 3 î I
Au même, 1 1 mars 1 693 343
A M""-- de Fontpertuis, L9 mars 1695 343
A du Vaucel, 25 mars 1695. 344
A l'abbé Nicaise, 2 avril 1695 346
A du Vaucel, 22 avril 1693 347
Au même, 20 ma i 1 695 348
Au même, 27 mai 1695 348
Au même, 3 juin 1695 3)50
A Mmc de Fontpertuis, 7 juin 1 695 351
A du Vaucel, 10 juin 1695. 332
Au mémo, 17 juin 1 695 3.54
Au même. ;_' \ j ii i n 1 695 .355
Au même. 1er juillet 1695 357
Au même, 8 juillet 1695. 357
Au même, 1 5 juillet 1 695 330
Au même, 22 juillet 1695 360
Au même, 29 juillet 1605 362
Au même. 12 août 1603 363
Au même. 10 août 1605 366
Au même, 26 août 1695 369
Au même. 2 septembre 1695 373
Au même, 1 6 septembre 1 693 377
Au même, 23 septembre 1695 3S2
Au même, 30 septembre 1695 ... 583
Au même, 7 octobre 1695 385
A Noailles. archevêque de Paris, octobre 1695. 386
A du Vaucel, 14 octobre 1605 388
Au même, 21 octobre 1695 ' 389
Au même, 18 novembre 1695 . . 391
Au même, 25 novembre 1695. . . 302
Au même, 6 janvier 1696 393
Au même, 1 2 février 1696 : 295
Au même. 0 mars 1696 396
Au même, 6 avril 1696 398
Au même. 27 avril 1696 300
TABLE DU P HEM 110 II VOLUME ï-2'.l
Pages.
Au même, 4 mai 1696 401
A u môme, S juin 1696 40 1
Au môme, 15 juin 1696. 402
Au même, 13 juillet 1696 403
Au môme, 20 juillet 1696 ; 401
Au même, 27 juillet 4696 405
Au môme, 10 août 1696 405
Au même, 17 août 1696 407
Au même, 31 août 1696 408
A l'abbé Nicaise, 3 septembre 1696. , 411
A du Vaucel, 7 septembre 1696.. 412
Au même, 14 septembre 1696 4)3
Au môme, 20 septembre 1696 , 413
Au môme, 28 septembre 1696 -. 415
A l'abbé Golfert, 28 septembre 1696 415
A du Vaucel, 19 octobre 1696 418
Au même, 26 octobre 1696 . 419
Au môme, 7 décembre 1696 421
Au même, 28 décembre 1696 421
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